Le sujet de l'âme en musique est passionnant mais très délicat, lorsque l'on veut, ou voudrait, ou lorsque l'on est tenté d'en priver les interprètes asiatiques.
Je me suis longtemps posé la question. Un des pistes susceptibles de conduire à une réponse qui serait la plus matérialiste possible, la plus "neutre", la plus proche de ce que peuvent en dire les sciences cognitives et la psychologie, c'est celle de la
synesthésie. L'interprète asiatique (je pense ici davantage à un Lan-Lan et à son Shenyang natal en Manchourie qu'à un Yo-Yo Ma beaucoup plus cosmopolite) n'a pas eu sous les yeux les paysages, les édifices, les châteaux, les parcs, les maisons de maître, les forêts, les rivages, les vieux villages que le mélomane associe, très inconsciemment, aux oeuvres des grands compositeurs d'Occident mais aussi aux différents genres musicaux et périodes historiques correspondantes. J'étais très étonné, il y a encore 30 ans, que chez un mélomane chinois qui connaissait la musique occidentale (et qui était lui-même interprète) largement autant que mois, cette manière totalement indifférente, "autiste", de passer d'un genre, d'une époque, du baroque à Schumann, à Stravinsky, et avec un grand saut en arrière chez Haydn dans une même séance d'écoute musicale, dans un complet désordre, dans une totale imperméabilité aux émotions, aux visions et même aux sentiments (le
mood) qui accompagnent ces musiques et qu'elles suscitent, invoquent comme des esprits. L'émotion qui lui manquait n'était nullement dans sa perception de la musique (vraisemblablement plus fine que la mienne) ni dans sa perception de la qualité des interprétations – l'âme de la musique, il la captait probablement mieux que moi – mais dans cela : dans
l'absence de ce bloc synesthésique qui n'est tout de même pas
tout à fait l'âme.
J'ai eu pour beau-frère à Bali un jeune homme balinais qui jouait du piano, du Beethoven en particulier. Il était évidemment le seul à la ronde. Il lui fallait, pour jouer, pour se pénétrer de cette musique, épingler sur les murs où était adossé le vieux piano, des images de paysages européens, et poser sur le plat de l'instrument un petit buste de Ludwig. S'il ne pouvait le faire, il était très malheureux, très insatisfait, ne pouvait jouait son content de notes et de sonate.