Coup de bambou
Juin 2012 par Eric Zemmour Chronique
La défaite de Nicolas Sarkozy renvoie la droite à sa situation du début des années 1980. Avec l’avantage, cette fois, de pouvoir puiser dans son expérience pour ne pas commettre les mêmes erreurs…
Les lendemains de défaite ne sont jamais apaisés. La droite a connu ces tempêtes à chaque fois, après 1981, 1988, et 1997. Rè glements de comptes, rivalités générationnelles, querelles de chefs, remises en question de la stratégie, de la ligne politique, des alliances. L’UMP de l’après- Sarkozy ne pouvait pas échapper à la règle. La sortie de François Fillon dans le Figaro Magazine, annonçant qu’il n’y avait plus, depuis le départ de Nicolas Sarkozy, de « leader naturel » à l’UMP, a pourtant surpris. La rapidité de la réaction, la formule acérée qui tranchait avec le caractère habituellement placide, voire pusillanime, de Fillon. Le contexte de la campagne des législatives, qui pousse plutôt aux grandes homélies unitaires. D’ailleurs, elles n’ont pas tardé. Devant la colère de Copé, Alain Juppé a tout de suite joué les casques bleus unitaires. Et le secrétaire général de l’UMP lui-même a conclu l’armistice : « François Fillon a parfaitement raison sur le leadership. Personne n’a un grade supérieur aux autres. » Sous-entendu : même pas un ancien Premier ministre.
Les escarmouches vont donc cesser. Provisoirement. La guerre est suspendue. Mais la paix n’est pas signée. Les ambitions sont affichées. Objectif 2017. La primaire est déjà programmée. Alain Juppé et les autres casques bleus ont seulement réussi à retarder le début des hostilités. Copé et Fillon sont déjà sur la ligne de départ. Mais ils ne seront pas les seuls.
Les deux hommes soignent leurs différences. Copé s’affiche en cogneur contre la gauche. Il ne tarit jamais d’éloges sur Sarkozy, « un grand homme d’Etat ». Il est vrai qu’il doit faire oublier son pari initial : prendre la direction de l’UMP en misant sur la défaite du Président sortant en 2012. Son style est trop proche de celui de Sarkozy. Après dix ans éventuels de sarkozysme, 2017 aurait donné une désagréable impression de… “Copé-coller”.
François Fillon pose au sage. A l’homme d’Etat qui avait annoncé dès 2007 que l’Etat était en faillite. Il soigne son profil à la Raymond Barre, alors même qu’il s’est formé politiquement auprès de Philippe Séguin, dans les rangs des gaullistes sociaux. Mais il a oublié depuis longtemps ses glorieux états de services antieuropéens de la campagne de Maastricht de 1992. Il parle désormais parfaitement le langage bruxellois. Il fera tout pour sauver l’euro. Il est pour la règle d’or budgétaire. Il est contre le protectionnisme.
Son rival Jean-François Copé est d’accord sur tous les points. Le maire de Meaux et député de Seine-et- Marne a connu lui, la griserie, des campagnes iconoclastes avec Jacques Chirac en 1995, quand il s’agissait de « réduire la fracture sociale ». Mais Copé a lui aussi oublié ces temps héroïques. C’est un libéral sans états d’âme. Les deux hommes auront du mal à se différencier. Si ce n’est par le style, la forme, l’âge.
Copé a pris en mains le parti. Fillon est plus populaire dans l’opinion. Mais la primaire socialiste nous a appris que les militants suivaient désormais les sondages ; et le succès des personnalités consensuelles, de Simone Veil à Rama Yade, en passant par Bernard Kouchner, nous a enseigné que les sondages de popularité n’avaient rien à voir avec la politique.
Reste le Front national. Les deux hommes sont sur la même ligne : en cas de triangulaire, ni Front national, ni front républicain. Mais, dans le passé, on a cru déceler quelques inflexions. Quand Nathalie Kosciusko- Morizet, emportée par sa croisade médiatique contre Marine Le Pen, annonçait qu’elle voterait pour le socialiste en cas de duel FN-PS, Copé la tançait sévèrement, tandis que Fillon semblait compréhensif. On en a déduit que Copé serait prêt à s’accorder avec Marine Le Pen si son destin présidentiel en dépendait, tandis que François Fillon saurait garder les « mains propres ». Dichotomie manichéenne de médias qui ont besoin de bons et de méchants pour leur mise en scène quotidienne. C’est maigre, en réalité. Copé a l’image d’un ambitieux cynique sans scrupule, quand Fillon se dissimule derrière une éducation de bon aloi. Mais comme disait Talleyrand : « La parole a été donnée à l’homme pour dissimuler sa pensée. »
Les relations entre le Front national et l’UMP sont devenues plus complexes que jamais. Dans les années 1980, Jean-Marie Le Pen (comme Jacques Chirac) se voulait un Reagan français. Le RPR avait repris sur l’im- migration le programme du FN. Cette proximité intellectuelle n’existe plus. Le Front national a suivi idéologiquement la transformation sociologique de ses électeurs : il est devenu le parti des victimes de la mondialisation, ouvriers, employés, mais aussi petits patrons. Marine Le Pen, entourée d’anciens chevènementistes, est colbertiste, protectionniste, sociale.
L’UMP a entériné, en revanche, la victoire idéologique de l’ex-UDF sur l’ex-RPR. Il est le parti de l’Europe, de la mondialisation régulée mais réputée heureuse. A part quelques franges (la Droite populaire), l’UMP est devenue une grosse UDF. Ses électeurs sont d’abord les retraités (pas forcément aisés), qui craignent les effets de la mort de l’euro sur leurs économies. Pourtant, paradoxalement, jamais les électeurs de l’UMP (de 59 à 70 %, selon les sondages) n’ont été aussi désireux d’une alliance avec le Front national. C’est bien sûr la question de l’immigration qui fait, au-delà des désaccords économiques, la jonction des deux électorats.
C’est ce qu’avaient bien compris Nicolas Sarkozy et le grand inspirateur de sa campagne, Patrick Buisson. C’est en chevauchant cette frontière idéologique avec son discours sur la « frontière », rédigé avec lyrisme par Henri Guaino, que Sarkozy a non seulement réussi à se qualifier pour le second tour, mais a failli l’emporter d’une courte tête. S’il n’a pas créé l’énorme surprise, c’est qu’une partie de l’électorat du FN n’avait ni oublié ni pardonné sa désillusion de 2007. C’est d’ailleurs à cause du même sentiment d’incrédulité que les hiérarques qualifiés pompeusement d’“humanistes” par les médias – les anciens Premiers ministres Juppé, Raffarin, Fillon, sans oublier les cautions « parité et diversité » NKM, Rachida Dati et Rama Yade – ont suivi le candidat Sarkozy dans ses “transgressions” qui faisaient frémir la gauche. Sarkozy a violé l’UMP pendant sa campagne ; mais la victime, n’y croyant pas vraiment, l’a laissé faire.
Ce jeu de rôle cynique peut tenter Jean-François Copé. Mais personne – ni au FN, ni à l’UMP – ne le laissera jouer. Fillon pourra alors monter en première ligne au nom de la “morale”.
Pourtant, seule cette ligne audacieuse permettrait de rassembler le “peuple de droite”. Les modérés d’antan sont marginalisés ou passés à gauche (l’Ouest de la France, autrefois terre d’élection des centristes, est devenu un camp de base socialiste). Comme si la bataille au sein de l’UMP était terminée avant même d’avoir commencé, faute non de combattants, mais de différences réelles.
Ce manque de substance pourrait plomber le combat annoncé. Les adversaires en resteraient au combat de nains.
Les divisions du parti majoritaire – au risque de l’explosion – pourraient alors provoquer le retour de l’enfant prodigue : Nicolas Sarkozy. Il a certes annoncé son retrait de la vie politique, mais pas à la manière brutale et définitive de Lionel Jospin. Il risque de s’ennuyer et aura du mal à se désintoxiquer. En France, il n’y a pas d’exemple de retour réussi. Giscard en sait quelque chose. Mais pas en Europe. Berlusconi a réussi. En Hongrie, Viktor Orban est un modèle (ou un contremodèle ?) passionnant. A la chute du mur de Berlin, il est un jeune libéral décomplexé. Il incarne l’ouverture à l’Europe, au monde, au capitalisme débridé. Battu par les socialistes, il reviendra au pouvoir sur une ligne patriotique, antieuropéenne, antimondialisation. Il devient la tête de Turc de Bruxelles et des médias internationaux, mais gagne haut la main les élections en Hongrie. Mais Nicolas Sarkozy osera-t-il ?
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