Celui qui achète les heures d'un homme achète une part essentielle (la part métrée) de sa vie. Cette transaction, en 2013, dans cette partie d'Occident, la France, où toute modernité s'étale avec complaisance, où la liberté d'être revêt toutes les formes enviables qui se puisse concevoir, un homme, un salarié, un homme de l'art, me fournit l'occasion, en venant intervenir chez moi, de contempler cette transaction, que je n'avais pu observer pendant quelque trente-cinq ans: il se présente sur le lieu de travail à l'heure prescrite, huit heures trente; à midi sonnante, il lâche tous ses instruments, se retire humblement comme un chef d'orchestre quittant le pupitre entre deux pièces, sous les acclamations (pour je ne sais quelle raison, sa manière de quitter la scène subitement, avec grand empressement, en s'épongeant le front, dans une allure de grande humilité, sans un salut, en ayant abandonné l'action quelques secondes auparavant, me rappelle la manière de Pierre Boulez vieillissant), et, à treize heures, reprend la tâche là où il l'a laissée pour tout abandonner, tout aussi soudainement, sans un regard de plus sur l'ouvrage, à dix-sept heures exactement. Faut-il le préciser: cette personne est tout ce qu'il y a de plus agréable à cotoyer, paisible, aimable, polie, rigoureuse, et respectueuse des lieux où elle opère autant que je puis l'être de sa présence, de sa personne et des impératifs de sa besogne chez moi.
Pourquoi dis-je que je n'ai pas eu l'occasion d'observer cela en plus de trente ans? Parce que ma proximité avec des travailleurs manuels pendant tout ce temps eut lieu en Extrême-Orient, dans une époque où la Chine ne s'était pas encore ouverte à l'économie mondiale et à ce que Engels appelait "le despotisme de fabrique". La Chine, certes, mais aussi de nombreux autres pays, le Japon, Hong-Kong, les Philippines, Taïwan, qui, eux oeuvraient
sans ouverture politique à l'Occident proclamée à cette enseigne, à construire, à édifier, les mains dans le ciment, les outils dans le goudron ou l'acier fondu, l'éclatante modernité physique que donnent à voir les métropoles d'extrême-orient,
mais à leur manière.
Quelle est donc cette manière extrême-orientale de travailler, de peindre en bâtiment, de couler des dalles en béton, d'édifier des tours, de risquer sa vie à couvrir des édifices qui tiennent bon, autant de belles et solides réalisations n'ayant rien à envier à notre quartier de la Défense. Eh bien dans la situation où se trouve notre ouvrier, d'abord, l'ouvrier oriental, ayant décidé de profiter du beau temps, du printemps, arriverait sur les lieux à six heures du matin, ferait journée continue, finirait à 13 heures; disparaîtrait pendant trois jours, et reviendrait chez moi le quatrième avec quatre copains pour boucler l'affaire en huit ou neuf heures de travail acharné, joyeusement et dextrement conduit et splendidement bouclé avec trois jours d'avance sur notre "ouvrier" français, trois jours resteraient à notre oriental pour, soit prendre un autre chantier en grossissant ses gains, soit, s'il le souhaite, comme il le souhaite, passer des nuits à jouer au majhong, aux courses de chevaux, à boire et à crapuler à satiété, avec la complicité bienveillante du "patron" lui donnant champ libre pour cela tout en l'attendant au tournant pour un chantier plus ingrat qu'aucuns.
Certes l'ouvrier français est libre, de dire, faire tout ce qu'il désire hors les heures de sa servitude minutée: de critiquer le patron, de participer à des activités syndicales, de bloguer sa haine du salariat, de courir la gueuse, de se ruiner au PMU, de ne saluer personne, de considérer la terre entière avec dédain et une sage et aristocratique hauteur non contrefaite.
Mais la contrepartie est celle de l'appartenance d'heures de sa vie absurdement découpées au profit d'un tiers qui les acquiert pour des piécettes. D'où peut bien provenir cette différence entre la condition de l'ouvrier français qui cède métronomiquement des heures dont le découpage est institutionnel, et l'autre, l'oriental, le fou du travail fou de liberté ?
Et d'abord comment la Chine est-elle devenue, en s'industrialisant selon les normes de l'Occident, une humanité qui marche à la pointeuse, dont les vastes ateliers sont des casernes, où l'ouvrier est mis au pas, au garde-à-vous, où le despotisme de fabrique fait loi partout, règne et règle la vie de millions d'hommes et de femmes en les réduisant à l'absolue servitude ?
La réponse est dans la question: la Chine est la seule société extrême-orientale où le communisme d'occident,
l'ouvriérisme, la réglementation ouvrière faite Etat, s'est maintenue dans une continuité qui s'étend à présent sur près de soixante-dix ans (ce qui n'est pas le cas du Viet-Nam). L'asservissement au travail industriel, dans les pays qui ne connurent point le "despotisme de fabrique" occidental dénoncé par Engels mais introduit en Chine par les communistes, n'a pas complètement quitté la rizière, pas même au Japon, ce qui fait qu'il ne revêt pas les mêmes caractéristiques de possession du temps de vie, de brutale et réglementaire tractation sur le temps de vie, de l'ouvrier. C'est ainsi que l'horreur salariale des pires régimes capitalistes, celui que symbolise la pointeuse, fut introduit, et a pris corps, fait école, en Asie orientale dans le seul pays communiste depuis plus de soixante ans!
On comprend alors ce que fut le communisme dans la majeure partie du continent eurasien: un outil de conquête dont a usé le capitalisme industriel d'asservissement dans des pays où le "féodalisme de rizière" n'était pas, n'avait jamais été et pour cause, un féodalisme d'appartenance serve de l'ouvrier à un tiers (châtelain, propriétaire terrien). La rizière en Asie orientale n'est jamais un domaine latifundiaire mais appartenait à des petits propriétaires exploitants qui ne pouvaient employer que des hommes et des femmes recrutés dans la localité dont ils ne pouvaient anonymement acheter le temps de vie. L'esclave lui-même -- certaines formes d'esclavage, d'appartenance à une maison, ont existé en Chine -- , n'est pas un anonyme et sa personne portant le blason du maître, étant attachée à ce blason, commande, ne serait-ce qu'à ce titre, une forme particulière de respect médiatisé.
L'achat du temps anonyme d'un homme libre, par la pointeuse, le cadran horaire, sans relai médiatisant aucun, est déshumanisant par des voies évidemment tout autres que celles du scandaleux achat de sa personne comme esclave, mais l'absurde brutalité de cette transaction fait qu'en Chine la condition ouvrière est très probablement pire que partout ailleurs sur ce versant du continent eurasien, "grâce" au communisme, au léninisme qui systématisèrent et universalisèrent, au service du rajeunissement d'un système capitaliste déjà moribond, l'être ouvrier.