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La folle obéissance (horreur salariale, Occident, Chine)

Envoyé par Francis Marche 
Celui qui achète les heures d'un homme achète une part essentielle (la part métrée) de sa vie. Cette transaction, en 2013, dans cette partie d'Occident, la France, où toute modernité s'étale avec complaisance, où la liberté d'être revêt toutes les formes enviables qui se puisse concevoir, un homme, un salarié, un homme de l'art, me fournit l'occasion, en venant intervenir chez moi, de contempler cette transaction, que je n'avais pu observer pendant quelque trente-cinq ans: il se présente sur le lieu de travail à l'heure prescrite, huit heures trente; à midi sonnante, il lâche tous ses instruments, se retire humblement comme un chef d'orchestre quittant le pupitre entre deux pièces, sous les acclamations (pour je ne sais quelle raison, sa manière de quitter la scène subitement, avec grand empressement, en s'épongeant le front, dans une allure de grande humilité, sans un salut, en ayant abandonné l'action quelques secondes auparavant, me rappelle la manière de Pierre Boulez vieillissant), et, à treize heures, reprend la tâche là où il l'a laissée pour tout abandonner, tout aussi soudainement, sans un regard de plus sur l'ouvrage, à dix-sept heures exactement. Faut-il le préciser: cette personne est tout ce qu'il y a de plus agréable à cotoyer, paisible, aimable, polie, rigoureuse, et respectueuse des lieux où elle opère autant que je puis l'être de sa présence, de sa personne et des impératifs de sa besogne chez moi.

Pourquoi dis-je que je n'ai pas eu l'occasion d'observer cela en plus de trente ans? Parce que ma proximité avec des travailleurs manuels pendant tout ce temps eut lieu en Extrême-Orient, dans une époque où la Chine ne s'était pas encore ouverte à l'économie mondiale et à ce que Engels appelait "le despotisme de fabrique". La Chine, certes, mais aussi de nombreux autres pays, le Japon, Hong-Kong, les Philippines, Taïwan, qui, eux oeuvraient sans ouverture politique à l'Occident proclamée à cette enseigne, à construire, à édifier, les mains dans le ciment, les outils dans le goudron ou l'acier fondu, l'éclatante modernité physique que donnent à voir les métropoles d'extrême-orient, mais à leur manière.

Quelle est donc cette manière extrême-orientale de travailler, de peindre en bâtiment, de couler des dalles en béton, d'édifier des tours, de risquer sa vie à couvrir des édifices qui tiennent bon, autant de belles et solides réalisations n'ayant rien à envier à notre quartier de la Défense. Eh bien dans la situation où se trouve notre ouvrier, d'abord, l'ouvrier oriental, ayant décidé de profiter du beau temps, du printemps, arriverait sur les lieux à six heures du matin, ferait journée continue, finirait à 13 heures; disparaîtrait pendant trois jours, et reviendrait chez moi le quatrième avec quatre copains pour boucler l'affaire en huit ou neuf heures de travail acharné, joyeusement et dextrement conduit et splendidement bouclé avec trois jours d'avance sur notre "ouvrier" français, trois jours resteraient à notre oriental pour, soit prendre un autre chantier en grossissant ses gains, soit, s'il le souhaite, comme il le souhaite, passer des nuits à jouer au majhong, aux courses de chevaux, à boire et à crapuler à satiété, avec la complicité bienveillante du "patron" lui donnant champ libre pour cela tout en l'attendant au tournant pour un chantier plus ingrat qu'aucuns.

Certes l'ouvrier français est libre, de dire, faire tout ce qu'il désire hors les heures de sa servitude minutée: de critiquer le patron, de participer à des activités syndicales, de bloguer sa haine du salariat, de courir la gueuse, de se ruiner au PMU, de ne saluer personne, de considérer la terre entière avec dédain et une sage et aristocratique hauteur non contrefaite.

Mais la contrepartie est celle de l'appartenance d'heures de sa vie absurdement découpées au profit d'un tiers qui les acquiert pour des piécettes. D'où peut bien provenir cette différence entre la condition de l'ouvrier français qui cède métronomiquement des heures dont le découpage est institutionnel, et l'autre, l'oriental, le fou du travail fou de liberté ?

Et d'abord comment la Chine est-elle devenue, en s'industrialisant selon les normes de l'Occident, une humanité qui marche à la pointeuse, dont les vastes ateliers sont des casernes, où l'ouvrier est mis au pas, au garde-à-vous, où le despotisme de fabrique fait loi partout, règne et règle la vie de millions d'hommes et de femmes en les réduisant à l'absolue servitude ?

La réponse est dans la question: la Chine est la seule société extrême-orientale où le communisme d'occident, l'ouvriérisme, la réglementation ouvrière faite Etat, s'est maintenue dans une continuité qui s'étend à présent sur près de soixante-dix ans (ce qui n'est pas le cas du Viet-Nam). L'asservissement au travail industriel, dans les pays qui ne connurent point le "despotisme de fabrique" occidental dénoncé par Engels mais introduit en Chine par les communistes, n'a pas complètement quitté la rizière, pas même au Japon, ce qui fait qu'il ne revêt pas les mêmes caractéristiques de possession du temps de vie, de brutale et réglementaire tractation sur le temps de vie, de l'ouvrier. C'est ainsi que l'horreur salariale des pires régimes capitalistes, celui que symbolise la pointeuse, fut introduit, et a pris corps, fait école, en Asie orientale dans le seul pays communiste depuis plus de soixante ans!

On comprend alors ce que fut le communisme dans la majeure partie du continent eurasien: un outil de conquête dont a usé le capitalisme industriel d'asservissement dans des pays où le "féodalisme de rizière" n'était pas, n'avait jamais été et pour cause, un féodalisme d'appartenance serve de l'ouvrier à un tiers (châtelain, propriétaire terrien). La rizière en Asie orientale n'est jamais un domaine latifundiaire mais appartenait à des petits propriétaires exploitants qui ne pouvaient employer que des hommes et des femmes recrutés dans la localité dont ils ne pouvaient anonymement acheter le temps de vie. L'esclave lui-même -- certaines formes d'esclavage, d'appartenance à une maison, ont existé en Chine -- , n'est pas un anonyme et sa personne portant le blason du maître, étant attachée à ce blason, commande, ne serait-ce qu'à ce titre, une forme particulière de respect médiatisé.

L'achat du temps anonyme d'un homme libre, par la pointeuse, le cadran horaire, sans relai médiatisant aucun, est déshumanisant par des voies évidemment tout autres que celles du scandaleux achat de sa personne comme esclave, mais l'absurde brutalité de cette transaction fait qu'en Chine la condition ouvrière est très probablement pire que partout ailleurs sur ce versant du continent eurasien, "grâce" au communisme, au léninisme qui systématisèrent et universalisèrent, au service du rajeunissement d'un système capitaliste déjà moribond, l'être ouvrier.
Tout le solde net du communisme, officiellement mort en Europe l'année même du massacre de la place Tian An Men qui consolida le régime chinois -- en 1989, la chute du Mur de Berlin succéda de quelques mois seulement au massacre du 4 juin 1989 à Pékin -- est donc celui-ci: faire de la Chine l'atelier industriel du capitalisme international. Le transfert de puissance, le mouvement de bascule qui s'opéra en un éclair (vingt semaines à l'échelle de trois siècles d'histoire du capitalisme !) révèle ce qui devrait à présent se comprendre comme la prédestination de l'être historique du communisme: déménager la pointeuse d'atelier de Berlin à Pékin et réduire à l'asservissement et à l'obéissance à la pendule industrielle des centaines de millions de Chinois dûment préparés à cette fin par quarante années de maoïsme.

Au moment où se mettait en place le compte à rebours des jours du mur de Berlin, soit les années Reagan-Thatcher, l'Occidental traversant la Chine se voyait partout, absolument partout, presque jusque dans la rue, abordé par des locaux en costume-cravate lui proposant au nom de telle ou telle entité industrielle de l'Etat, formulaires en main, de signer des joint-ventures (coentreprises sino-étrangères). Y avait-il donc un grand plan mondial qui prévoyait ce mouvement de bascule à venir et en organisait la venue ? On pourrait presque le penser. En tout cas, la jonction entre la mort de l'industrie en Europe et sa reprise par la Chine suivant les normes du capitalisme industriel d'avant-guerre, ce passage de bâton, a été sans faille, sans à-coup, (seamless disent les managers anglophones).

Dans un entretien radiophonique récent Régis Debray ironisait: nos gauchistes français (ceux qui se distinguèrent dans les années qui suivirent Mai 68) avaient besoin, pour rejoindre Mme Thatcher et Mr. Reagan, de passer par Mao-Tsé-Toung. Mais Debray n'a peut-être pas encore envisagé que ce faisant, nos maoïstes français en aucun cas ne se dédirent: par préscience, par connaissance initiée, allez savoir, ils accompagnèrent et supportèrent ce mouvement de bascule, de rephasage du capitalisme d'asservissement facilité (comme le chausse-pied est le faciliteur du rechaussage) par le communisme. Le communisme a sauvé le capitalisme, c'était son rôle, son destin: né en son coeur (Trèves, Londres), il était porteur de son âme vagabonde et forte, le véhicule de sa métempsychose.

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"On comprend alors ce que fut le communisme dans la majeure partie du continent eurasien: un outil de conquête dont a usé le capitalisme industriel d'asservissement dans des pays où le "féodalisme de rizière" n'était pas, n'avait jamais été et pour cause, un féodalisme d'appartenance serve de l'ouvrier à un tiers (châtelain, propriétaire terrien)."

Oui et les maoïstes de Chine se sont largement inspirés de la geste léniniste. Linhart en a fait la théorie dans Lénine, les paysans, Taylor réédité récemment au Seuil. Il suffit de relire L'Etat et la révolution ou Les Taches immédiates du pouvoir des soviets où s'étale à longueur de pages un éloge de Taylor, du taylorisme, du capitalisme d'Etat allemand et de son économie de guerre (Lénine ne tarissait pas d'éloges sur le service postal du Reich). Le projet bolchévique est un projet de modernisation de la Russie. Il s'agit de mettre le moujik au travail, de lutter contre la lethargie d'Oblomov (bête noire de Lénine) en ne reculant devant aucune barbarie pour lutter contre la barbarie et de créer à partir du vieil homme russe (animal paresseux selon les termes de Trotski) un homme nouveau via le salariat . Staline réalisera ce programme grandiose en déracinant lors du premier plan quinquennal la paysannerie russe pour la jeter, après en avoir "holodomorisé" une partie, dans les bagnes industriels équipés de machine-outils américaine et allemande achetées sur le marché mondial en échange du blé pillé aux pauvres Ukrainiens. Le léninostalinisme n'aura été que le cheval de Troie du capitalisme. Et depuis, les gauchistes (mondialisme, sans papiérisme) sont son avant-garde.
On ne doit pas craindre, en prolongement de l'intervention de Le Floch, d'affirmer que l'oeuvre entamée par Lénine fut parachevée, menée à son terme et avec quel brio! par cet Hermès de la transition historique du capitalisme industriel, le catalyseur de son transfer, le chef-déménageur de la pendule de l'atelier du monde, homme qui, en quatre années seulement devait faire fermer la boutique du communisme en autorisant la destruction de son rideau de fer sur la face occidentale du continent pour, à l'autre bout, inspirer sa revitalisation par un transfert massif des forces productives du capitalisme industriel mondial dans un espace taillé, préparé à sa mesure, où l'ouvrier arrimé à l'horloge comme le prévoyait le taylorisme cher à Lénine, n'aurait plus même l'avantage de la liberté de pensée et d'expression dont il jouissait en Occident: Mickaël Gorbatchev, ce "cher ami" de Mme Thatcher, l'homme avec qui, dès 1985, Ronald Reagan déclarait "pouvoir travailler".

Il est difficile, et de prime abord absurde, de penser que cet homme, décrit par certains comme le "terminateur" du communiste, en fut, à titre égal, un héros comparable à Lénine. Ce fut pourtant le cas: celui qui conclut avec fruit l'exécution d'un programme mérite des hommages égaux à ceux que l'on réserve à l'auteur de son lancement. Loin de devoir être considéré comme un "traître au communisme", Gorbatchev, parce qu'il sut accomplir la phase finale de l'oeuvre prédestinée -- soit l'encasernement, en l'espace de 75 années à peine, de milliards d'hommes qui ne s'étaient connu jusque là que des attaches morales et foncières, dans les "dark Satanic Mills" (usines noires et sataniques) comme les désignait William Blake -- doit être placé à même hauteur que Lénine sur le piedestal de ses héros.

J'ai écrit dans un autre sujet (le sujet "Koestler") qu'un temps considérable est nécessaire pour sceller les épousailles de civilisations sur un espace continental (deux cents ans ou plus). C'est vrai bien sûr, mais c'est incomplet: quatre à cinq années d'exercice du pouvoir par Gorbatchev donnent une mesure de la précipitation des événements dans ce domaine lorsque la crise approche de son acmée, et les six mois qui séparèrent la nuit de massacre du 3 au 4 juin 1989 à Pékin de la chute du Mur de Berlin affinent encore cette mesure; mais que dire alors, lorsque le point de bascule, l'apex de la crise, le passage du col historique, par l'action, et ses conséquences indirectes mais immédiates, d'un seul homme peut être identifié sur l'espace d'une journée unique !

Gorbatchev fut cet homme, à Pékin, à la mi-mai 1989. On s'en souvient peut-être, en juillet de la même année, soit cinq semaines après le massacre de Tian An Men, Gorbatchev fit savoir qu'il renonçait à "la doctrine Bretjnev", laquelle prévoyait une intervention militaire de défense de l'URSS en cas de menace visant le socialisme dans tout pays satellite en Europe de l'Est. L'URSS, par ce renoncement, lâchait les "démocraties socialistes" de la façade occidentale du continent, fermait la boutique de l'Ouest et donnait ainsi son feu vert au démantèlement du Rideau de fer. Mais que s'était-il donc passé lors de la visite de Gorbatchev à Pékin en mai, lors de l'un des moments forts du mouvement de protestation qui occupait la place Tian An Men et que les observateurs internationaux devaient baptiser "printemps de Pékin" ?

Cette journée fut celle qui devait précéder de quatre jours l'imposition de la loi martiale le 20 mai, soit le 16 mai, date à laquelle Gorbatchev rencontra Deng Xiaping. Le Russe était arrivé la veille. Voici le déroulé des événements, rapportés par Jean-Philippe Béjà dans son livre Le tremblement de terre de Pékin :



Lundi 15 mai
Gorbatchev arrive à Pékin et voit son programme initial de visite passablement bouleversé : la cérémonie officiel de bienvenue, au lieu de se tenir sur la place Tien Anmen (comme il est d'usage et comme cela était encore prévu moins d'une heure auparavant), se déroule à l'aéroport. Gorbatchev ne pourra pas non plus traverser le centre de la ville.
Sur la place, des milliers d'étudiants arrivent en cortège des universités de banlieue pour soutenir leurs camarades grévistes de la faim, qui occupent le terrain depuis samedi.
Tout cela constitue un sévère camouflet pour les autorités.

Mardi 16 mai
L'occupation de la place s'organise : tentes, présence de personnel médical et ballet incessant des ambulances qui emmènent vers les hôpitaux, toutes sirènes hurlantes, les étudiants qui ont perdu connaissance ou sont trop affaiblis.
Une rumeur circule, depuis lundi soir : quelque uns des étudiants auraient l'intention de s'immoler par le feu. Aussi, voit-on des banderoles, portés par des enseignants, proclamer : « Sauvez les étudiants qui veulent s'immoler par le feu ».
Vive émotion de la population pékinoise qui admire les jeunes qui mettent leur santé et leur vie en danger pour leur idéal patriotique. Plus de 1.000.000 de citadins se massent au centre de la ville.
Ce 16 mai, et dans les jours suivants, plusieurs appels d'intellectuels (écrivains, présidents d'universités, enseignants du supérieur, chercheurs, etc.) demandent au pouvoir de négocier avec les étudiants.
Gorbatchev rencontre Deng Xiaoping le matin. Ils échangent une poignée de main historique, qui met fin solennellement à trente ans de brouille sino-soviétique. Leur dialogue est retransmis en direct, à 10 heures, par la télévision centrale de Chine. Il s'entretient ensuite avec Li Peng, puis avec Zhao Ziyang qui lui déclare que toutes les décisions politiques importantes sont encore prises par Deng. Aux abords de la réception, on voit des bannières, écrites en chinois et en russe : « La démocratie, notre idéal commun » ou encore « L'Union soviétique a Gorbatchev, mais la Chine, elle, a qui ? ».

Mercredi 17 mai
Une marées humaine envahi le centre de Pékin et manifestant son soutien : « Ne laissons pas mourir nos étudiants ». La ville est quasiment en grève générale. Des banderoles proclament : « La classe ouvrière est là ! » ou « Voici les grands frères ouvriers ! ». 1.000.000 à 2.000.000 de citadins sont mobilisés aux côtés des étudiants.
La province suit le mouvement, notamment à Chengdu.
Réunion, dans la matinée, du comité permanent du Bureau politique, chez Deng Xiaoping. Yao Yilin y accuse longuement Zhao Ziyang d'avoir été favorable à l'économie de marché, de soutenir les troubles engendrés par le mouvement étudiant et de provoquer ainsi des divisions au sein du Parti, enfin d'avoir accordé des privilèges démesurés à ses fils en les autorisant à importer des voitures et des téléviseurs. Li Peng et Yao Yilin se prononcent ouvertement pour la répression. Qiao Shi et Hu Qili s'abstiennent. Seul Zhao Ziyang vote contre.

Vendredi 19 mai
A 4 heures du matin, Zhao Ziyang (très ému) et Li Peng (impassible) se rendent sur la place, auprès des grévistes de la faim. Cette venue est diffusée sur les petits écrans. Zhao sait déjà qu'il a perdu : « J'arrive trop tard, bien trop tard; nous méritons vos critiques » dit-il aux étudiants. » Vous avez de bonnes intentions, vous voulez que votre pays s'améliore », «Vous en êtes à cinq ou six jours de jeûne, vous ne pouvez pas, on ne peut pas laisser cela continuer comme ça, vous ne pouvez pas jeûner un huitième, un neuvième, un dixième jour… On ne peut pas, on ne peut pas… ». Puis il conclut en disant aux étudiants « Merci ».
Constitution d'une « Association autonome des ouvriers de Pékin » qui tente de déclencher une grève.
Shanghai, Wuhan, Chongqing, Canton, et d'autres villes importantes de province sont le théâtre de mouvement en faveur de la démocratie.
L'Association autonome des étudiants de Pékin et le groupe de la grève de la faim, au courant de la déclaration que Li Peng vient de faire et qui sera diffusée quelques heures plus tard, décident à 21 heures de suspendre la grève de la faim mais de maintenir l'occupation de la place

Dans la nuit du Vendredi 19 au Samedi 20 mai
Li Peng, s'adressant à un parterre de cadres militaires, annonce qu'il a été décidé de recourir à la force pour « mater les troubles engendrés par le mouvement étudiant ».
Le discours de Li Peng est radiotélédiffusé peu après minuit. La loi martiale est proclamée dans les 8 districts urbains de la capitale (englobant bien entendu la place Tien Anmen), à partir du 20 mai, à 10 heures du matin. Des mesures sont prises aussi à l'encontre des médias chinois ou étrangers. La diffusion de rumeurs ou de fausses informations est interdite. Il est interdit d'effectuer des reportages, de prendre des photographies, d'enregistrer ou de filmer dans les zones couvertes par la loi martiale…

Samedi 20 mai
Une demi-heure avant l'entrée en vigueur de la loi martiale, une chaîne de télévision américaine (CBS), diffuse, pendant une minute, les premières images de brutalités policières. On y voit des étudiants s'approchant d'un cordon de policiers en dialoguant quand subitement un des policiers a commencer à les frapper à coup de matraque. Une bousculade a suivi et on a pu voir des jeunes gens le visage ensanglanté.
Une foule de Pékinois descend dans la rue et bloque les camions de l'armée à la périphérie de la ville. Les étudiants organisent la riposte, d'abord verbale (chants, poèmes, slogans adressés aux soldats), puis sous une forme plus concrète : les camions sont utilisés pour former des barrières disposées en chicane sur les grands axes. Le peuple non armé contrôle la ville.
Déplacement vraisemblable de Deng Xiaoping à Wuhan (Hubei) pour rallier l'armée à sa cause.
Dans les grandes capitales européennes et aux Etats-Unis, des manifestations de soutien aux insurgés chinois ont lieu.

Dimanche 21 mai
Lettre ouverte de 7 généraux vétérans à la commission militaire du Parti : ils demandent que les troupes renoncent à entrer dans la ville et que tout recours à la force brutale soit évité.
Le commandement militaire chargé de l'application de la loi martiale informe les habitants de Pékin que la loi ne vise pas à réprimer les étudiants, mais seulement à rétablir l'ordre.
Un million de manifestants à Hong Kong expriment leur soutien aux étudiants et réclament la démission de Li Peng. La proclamation de la loi martiale a en effet ranimé les craintes du retour de la colonie britannique sous l'autorité de Pékin en juillet 1997.
Dans un certain nombre de grandes capitales et de villes universitaires, comme Londres, Bonn, Vancouver, Toronto, Tokyo, Genève, Bonn, Stockholm ou Sydney, des milliers d'étudiants chinois ont manifesté en faveur de leurs camarades de la place Tien Anmen. A Paris, on pouvait entendre : « 1789-1989, Bastille-Tien Anmen ».
Interrogé sur le sujet, M. Bush (président des Etats-Unis) déclare : « Nous souhaitons voir le peuple chinois accéder à la démocratie, mais nous ne voulons pas nous livrer à des exhortations au risque de provoquer une confrontation. Nous ne voulons pas revoir ce que nous avons vu naguère en Birmanie et dans d'autres pays.»
De son côté, M. Mitterrand (président de la France) répond : « Je leur dirais que la liberté est l'un des biens les plus précieux du monde, mais j'ai l'impression qu'ils l'ont devinés eux-mêmes. »


Voici le seul extrait rendu public par la télévision centrale de Chine de l'entretien entre Gorbatchev et Deng, cité dans un article du journal Le Monde du 17 mai:

M. Deng : Vous passez des moments agréables ?
M. Gorbatchev : A Irkoutsk, il faisait chaud, et je n'arrivais pas à bien dormir. A pékin, tout se passe bien.
M. Deng : C'est votre première visite en Chine. Je crains que beaucoup de ces camarades viennent aussi pour la première fois…
M. Gorbatchev : Le ministre de la santé vient pour la deuxième fois. Il y a des camarades qui ne quittent pratiquement pas Pékin, tels que le camarade Igor Rogatchev et le camarade ambassadeur.
M. Deng : Il y a trois ans, j'ai chargé le camarade Ceauseaou de transmettre au camarade Gorbatchev mon espoir que nous pourrions faire disparaître les trois obstacles à la normalisation, afin que notre rencontre et notre dialogue puissent se matérialiser le plus tôt possible.
M. Gorbatchev : Je m'en souviens. Cela nous a poussés à réfléchir. Je vois que vous avez tout fait à temps et bien.
M. Deng : C'est ce discours qui m'a poussé à faire avancer ce problème. Depuis longtemps, nous faisions face ensemble à une situation internationale grave.
M. Gorbatchev : Je suis d'accord.
M. Deng : La guerre froide et la situation d'antagonisme étaient graves et n'avaient pas été détendues depuis longtemps. A franchement parler, le cœur du problème réside dans les relations entre les Etats-Unis et l'Union soviétique. Depuis longtemps, la situation générale dans la course aux armements est que " quand l'eau de la rivière monte, le bateau monte ". Depuis, le discours que le camarade Gorbatchev a prononcé à Vladivostok a permis aux peuples du monde entier de constater qu'il y avait là un contenu nouveau, et moi aussi je l'ai constaté. Pourtant, je n'ai pas noté alors qu'il eût comporté le terme de " nouvelle pensée ".
M. Gorbatchev : Il n'y avait pas non plus alors le concept avancé par la Chine de " nouvel ordre politique international ".
M. Deng : Mais il m'est encore apparu que la compétition américano-soviétique pouvait connaître un tournant, qu'on s'engage sur la voie d'une solution et que la situation puisse passer de l'antagonisme au dialogue.


L'avenir du "nouvel ordre politique et industriel international" devait se jouer, se nouer à ce moment, entre ces deux hommes: les manifestants qui avaient perturbé gravement la visite d'Etat de Gorbatchev en Chine (la première de sa mandature) criaient "Perestroika! pour la Chine", réclamaient "la liberté"; il fallait agir, vite. Dans ces heures se scella un pacte, une entente entre les deux chefs d'Etat: sauver le communisme par le capitalisme, ce qui revenait, puisque la mort du communisme était programmée, à relancer et à sauver celui-ci par celui-là. La loi martiale imposée, ce n'était plus qu'une question de journées.

Il est à mon sens très remarquable que l'argument avancé par les maîtres de la Chine comme justification de la repression et du massacre (des mois, voire des années plus tard) fut que la Chine, tout le pays, l'honneur national, avaient gravement souffert lorsque le Secrétaire général du Parti Communiste d'URSS n'avait pu être reçu lors de cette visite suivant les normes protocolaires en vigueur à Pékin. C'est ainsi que le pouvoir chinois "vendit" au public sa répression. L'Hermès d'une transition historique qui devait avoir pour enjeu le communisme mondial et le capitalisme mondial, soit une des plus importantes depuis trois siècles pour l'ensemble de l'humanité, catalysa, de par la seule perturbation dont souffrit sa visite en Chine, un virage décisif dans l'histoire moderne.

Les grands barrages cèdent ainsi parfois, lorsqu'un très gros temps dure depuis plusieurs semaines, par le seul effet d'une vanne de largage d'importance mineure qui se grippe et ne peut être actionnée.
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