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Le printemps 1790 et la redoutable question de l'Un (Michelet)

Envoyé par Francis Marche 
Le texte qui suit (coloré en bleu) est composé d'extraits du chapitre IX de l’Histoire de la Révolution française de Michelet (1850). S’y révèle un moment charnière dans l’histoire de la France et de la civilisation européenne, où se posa la question philosophique et pratique d’une refondation de l’Un : si les idéaux de la Révolution paraissent prolonger le message de fraternité et d’égalité de l’Evangile (comme pouvait le laisser entendre en précurseur de la Révolution, Rousseau dans l’Emile) que faire de l’Eglise ? La déclarer païenne (comme Michelet en émet l’hypothèse dans ce chapitre) et en réformer l’ordre et les institutions ou bien ne rien réformer mais au contraire, refonder, en disant que l’universalité nouvelle qui se dresse abolit de fait toute Eglise qui n’est pas celle de la religion nouvelle de l’Un, de l’universel de la Raison, mère des sciences autant que de la sagesse.

Le tournant de 1790 fut décisif : la naissance de l’Un, comme celle d’un nourrisson trop gros, fit éclater sa mère la civilisation européenne, qui devait à partir de cette date se répandre sur toute la terre, « répandre ses bienfaits » en cessant d’être distincte de toute barbarie comme de toute civilisation concurrente ; ce phénomène de deuxième explosion paulinienne, qui devait instaurer l’universalité politique de la Raison, semble s’amorcer en France au printemps 1790. Ces passages de Michelet sont à aborder à la suite des mélanges qu’ils précèdent (et que je restitue au fond de ce billet en petits caractères), et qui ne sont qu’une compilation de mes interventions disséminées sur ce forum ces deux dernières semaines dans lesquels est cernée cette problématique d’une Troisième Alliance (refondation de la foi universelle en un ordre intra-mondain universalisable articulé sur la philosophie des Lumières) : l’Eglise ne doit ni se réformer ni même se soumettre mais laisser place à sa refondation incarnée en l’ordre trans-civilisationnel et transcendant de la Raison.

Par conséquent, il n’est point, il ne fut jamais de « civilisation technologique post-moderne » mais historiquement, un sûr, lent, continue et persistant processus d’affranchissement du savoir civilisé devenant savoir universel qui fut amorcé et théorisé en Europe au milieu du XVIIIe siècle, et sciemment mis en chantier politique en France en 1790. Les sciences et les techniques, dès cette date, se virent offrir le cadre de leur affranchissement de la civilisation, connurent un destin autonome de moteur et de partenaire d’un processus trans-civilisateur faisant œuvre d’abolition des barrières civilisationnelles et donc bien d’abolition des civilisations elles-mêmes que ces barrières définissent ; qu’il s’agisse de celles des peuples premiers d’Amérique du Nord au temps où Michelet composait son histoire de France, de celle du peuple thibétain face à la Chine en industrialisation, ou des paysans du Vaucluse et du Gard dans les dernières décennies du XXe siècle, les sciences et les techniques se montrent robespierristes envers tous, elle les égalise indistinctement, les broie pour leur bien.
Et le fruit de cette entreprise menée sous le linteau de l’égalité universelle, qui dure depuis plus de deux siècles, se donne à mesurer dans le fait présent que les grands prêtres de l’Eglise universelle refondée, les patrons-gourous de la Silicon Valley (les maîtres du GAFA – Google, Apple, Facebook, Amazon) auprès de qui les pauvres nations dont le PIB n’arrive pas à la cheville de leur capitalisation boursière nomment des ambassadeurs (c’est le cas du Danemark ce mois-ci), régentent et guident un monde de fraternité et d’égalité où les écarts de fortune entre les plus modestes et les plus gras se calculent par des multiplicateurs qui, de toute l’histoire de l’humanité ne s’étaient pas trouvés depuis l’Egypte des pharaons, entre l’esclave et le pharaon lui-même.

Disons-le une fois pour toutes : il n’y a pas plus de « mondialisation » que de « civilisation » post-modernes dans les temps que nous vivons mais la croissance continue d’un monstre trans-civilisateur/décivilisateur, une Eglise de l’Un Nouveau, qui vit le jour en France en 1790. Et les petits-enfants du monstre d’accourir aujourd’hui du monde entier, de Chine, du Japon, d’Inde, du Brésil et des Etats-Unis d’Amérique (n’oublions pas que c’est leur grand homme, La Fayette, qui ramena de Versailles à Paris le Boulanger, la Boulangère et le Petit Mitron en octobre 1789 en vue d’y être dévorés), à Paris, au Louvre, aux Tuileries et à Versailles afin de s’y auto-photographier – la France est le pays du monde recevant le plus grand nombre de touristes internationaux –, et qui font ainsi comme les anguilles retournant ataviquement à la mer des Sargasses pour frayer (cf. les cadenas d’amour sur les ponts de Paris), dans le berceau, le charnier natal, de leur espèce triomphante. Si aucun pays au monde plus que la France ne rend l'humanité si curieuse de lui, n'est-ce point parce que ce pays est le point d'origine de son concept ?


Rien ne fut plus funeste à la Révolution que de s’ignorer elle-même au point de vue religieux, de ne pas savoir qu’en elle elle portait une religion.
Elle ne se connaissait point, et pas davantage le christianisme ; elle ne savait pas bien si elle lui était conforme ou au contraire, si elle devait y revenir ou bien aller en avant.
Dans sa confiance facile, elle accueillit avec plaisir les sympathies que lui témoignait la masse du clergé inférieur. Elle se laissa dire, elle crut qu’elle allait réaliser les promesses de l’Evangile, qu’elle était appelée à réformer, renouveler le christianisme, et non à le remplacer. Elle le crut, marcha en ce sens ; au second pas, elle trouva les prêtres redevenus des prêtres, des ennemis de la Révolution ; l’Eglise lui apparut ce qu’elle était en effet, l’obstacle, le capital obstacle, bien plus que la royauté.
La Révolution avait fait deux choses pour le clergé, donné l’existence, l’aisance aux prêtres, la liberté aux religieux. Et c’est justement là ce qui permit à l’épiscopat de les tourner contre elle ; les évêques désignèrent tout prêtre ami de la Révolution à la haine, au mépris du peuple, comme gagné, acheté, corrompu par l’intérêt temporel.
Chose étrange, ce fut pour défendre leurs monstrueuses fortunes, leurs millions, leurs palais, leurs chevaux et leurs maîtresses, que les prélats imposèrent aux prêtres la loi du martyre. Tel qui voulait garder huit cent mille livres de rente fit honte au curé de campagne des douze cents francs de traitement qu’il acceptait de l’Assemblée.

Le clergé inférieur se trouva ainsi tout d’abord, et pour une question d’argent, mis en demeure de choisir. Les évêques ne lui donnèrent pas un moment pour réfléchir, lui déclarèrent que, s’il était pour la nation, il était contre l’Eglise – hors de l’unité catholique, hors de la communion des évêques du Saint-Siège, membre pourri, rejeté, renégat et apostat.
Qu’allaient faire ces pauvres prêtres ? Sortir du système antique, où tant de siècles ils avaient vécu, devenir tout à coup rebelles à cette autorité imposante qu’ils avaient toujours respectée, quitter le monde connu, et pour passer dans quel monde ? dans quel système nouveau ?... Il faut une idée, une foi dans cette idée, pour laisser ainsi le rivage, s’embarquer dans l’avenir.

Un curé vraiment patriote, celui du Saint-Etienne-du-Mont, qui, le 14 juillet, marchait sous le drapeau du peuple à la tête de son district, fut accablé, effrayé de la cruelle alternative où le plaçaient les évêques. Il resta quarante jours, avec un silice, à genoux devant l’autel.
Il eût pu y rester toujours, qu’il n’eût pas trouvé de réponse à l’insoluble question qui s’était posée.
Ce que la Révolution avait d’idées, elle le tenait du XVIIIe siècle, de Voltaire, de Rousseau. Personne, dans les vingt années qui s’écoulent entre la grande époque des deux maîtres de la Révolution, entre la pensée et l’action, personne, dis-je, n’a sérieusement continué leur œuvre.
Donc la Révolution trouve la pensée humaine où ils l’ont laissée : l’ardente humanité dans Voltaire, la fraternité dans Rousseau, deux bases, certes, religieuses, mais posées seulement, très peu formulées.
Le dernier testament du siècle est dans deux pages de Rousseau, d’une tendance fort diverse.
Dans l’une, au Contrat social, il établit et il prouve que le chrétien n’est pas, ne peut être citoyen.
Dans l’autre, qui est de l’Emile, il cède à son enthousiasme pour l’Evangile, pour Jésus jusqu’à dire : « Sa mort est d’un Dieu ! »
Cet élan de sentiment et de tendresse de cœur fut noté, consigné comme un aveu précieux, comme un démenti solennel que se donnait la philosophie du XVIIIe siècle. De là un malentendu immense, et qui dure encore.
On se remit à lire l’Evangile, et, dans ce livre de résignation, de soumission, d’obéissance aux puissances, on lut partout ce qu’on avait soi-même dans le cœur : la liberté, l’égalité
[L’Evangile alors relue par les révolutionnaires de 1790 comme pouvaient relire l’Ancien Testament les juifs touchés par la prédication de Paul de Tarse et tentés par une Nouvelle Alliance – F.M.]. Elles y sont partout, en effet, seulement il faut s’entendre : l’égalité dans l’obéissance, comme les Romains l’avaient faite pour toutes les nations ; la liberté intérieure, inactive, toute renfermée dans l’âme, comme on la pouvait concevoir quand, toute les résistances nationales ayant cessé, le monde sans espoir voyait s’affermir l’Empire éternel. [Problématique reconduite alors des résistances nationales (la Nation contre l’Empire ; le peuple juif contre Rome, etc.), redevenue d’actualité dans l’Europe où écrivait Michelet au lendemain des soulèvements anti-impérialistes (Printemps des peuples) de 1848 et redevenant subrepticement actuelle en 2016 – électorat des Etats-Unis en rébellion contre les puissances intra-étatiques incontrôlées, et émergence de son champion paradoxal, Donald Trump, milliardaire anti-système qui défait le TAFTA ; résistance des nations européennes à l’emprise impérialiste des GAFA (taxe Google, etc.); et résistance des peuples européens à la tutelle politique de l’Empire Mol (Brexit, etc.) - FM]

Certes, s’il est une situation contraire à celle de 1789, c’est celle-là. Rien n’était plus étrange que de chercher dans cette légende de résignation le code d’une époque où l’homme a réclamé son droit.
Le chrétien est cet homme résigné de l’ancien Empire, qui ne place aucun espoir dans son action personnelle, mais croît être sauvé uniquement, exclusivement par le Christ.
(…) Sous l’influence des légistes qui les suivaient sans le bien voir, l’Assemblée, généralement incrédule et voltairienne, se figura qu’on pouvait toucher à la forme sans changer le fond. Elle donna ce spectacle étrange d’un Voltaire réformant l’Eglise, prétendant la ramener à la rigueur apostolique.

A part l’incurable défaut de cette origine suspecte, la réforme était raisonnable ; on pouvait l’appeler une charte de délivrance pour l’Eglise et le clergé.
L’Assemblée veut que désormais le clergé soit l’élu du peuple, affranchi du Concordat, du pacte honteux où deux larrons, le roi, le pape, s’étaient partagé l’Eglise, avaient tiré sa robe au sort ; affranchi, par l’élévation du traitement régulier, de l’odieuse nécessité d’exiger le casuel, la dîme, de rançonner le peuple ; affranchi des passe-droits, des petits abbés de cour qui, des boudoirs et des alcôves, sautaient à l’épiscopat ; quitte enfin de tous les mangeurs, des ventrus, des cages ridicules à empâter les chanoines. Une meilleure division des diocèses, désormais d’égale étendue ; quatre-vingt-trois évêchés, autant que de départements. Le revenu fixé à soixante-dix-sept millions, et le clergé mieux rétribué avec cette somme qu’avec ses trois cents millions d’autrefois qui lui profitaient si peu.
La discussion ne fut ni forte, ni profonde. Il n’y eut qu’un mot hardi, et il fut dit par le janséniste Camus [membre de l’Assemblée constituante], dont il dépassait certainement la pensée : « nous avons assurément le pouvoir de changer la religion ; mais nous ne le ferons pas… » Puis s’effrayant de son audace, il ajouta bien vite : « Nous ne pourrions l’abandonner sans crime. » (1er juin 1790). Légistes et théologiens, ils n’invoquaient que les textes, les vieux livres ; à chaque citation contestée, ils allaient chercher leurs livres, ils s’inquiétaient de prouver, non que leur opinion était bonne, mais qu’elle était vieille. « Ainsi firent les premiers chrétiens. » Triste argument. Il était fort douteux qu’une chose propre au temps de Tibère le fût dix-huit cents ans après, à l’époque de Louis XVI.
Il fallait, sans tergiverser, examiner si le droit était en haut ou en bas, dans le roi, le pape, ou bien dans le peuple.




Mélanges

"...civilisation moderne qui, de manière parallèle, travaille toutes les civilisations. " – Lipovtesky

Que désigne le terme "civilisation moderne" dans cette phrase. Rien évidemment, si ce n'est la civilisation occidentale puisque la technosphère lui est entièrement redevable de son existence. Or que constate-t-on ? La civilisation occidentale recule sur tous les fronts devant celles qui s'emparent de la technosphère – Chine, Inde, Islam et même aujourd'hui, Afrique – avec une seule idée en tête : affirmer leur identité et leur puissance et, dans le cas de la Chine son hégémonie politique au plan régional et, au plan mondial, son hégémonie économique.

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Donc, erreur et divagation sur toute la ligne : il y a bien toujours des civilisations qui usent de l'arme technologique (on l'a vu tout récemment avec la Russie influant sur les élections américaines) pour promouvoir leur programme de puissance et de domination sur leurs concurrentes et asseoir leur influence et pérenniser leur identité au détriment de la civilisation occidentale en déperdition d'âme et en perte d'influence. Les djihadistes islamiques usent de la même arme technologique et il n'y a pas, il n'y a jamais eu, sauf dans l'esprit des systématiseurs de vent et des joueurs sur les mots, de "civilisation moderne".

Il a donc tout faux Lipovtesky, il est dans l'égarement des mots et en plein brouillard conceptuel et sa prétentieuse copie est entièrement à revoir.

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Parce que la civilisation occidentale est en train de trépasser, certains se figurent en son sein que tel est le sort de toutes les civilisations, et ils s'en vont gaiement mettre le phénomène général au compte de la "civilisation technologique", ou, plus sottement encore, de "la civilisation moderne", ce qui tombe bien puisque celle-ci est enfant de la civilisation occidentale.

C'est le bon vieux péché d'ethnocentrisme, de subjectivisme aussi : je me meurs et par conséquent l'univers entier se meurt avec moi. La civilisation qui est la mienne ne saurait mourir sans que toutes meurent avec elles.

Eh bien non mon brave Lipovetsky : tu te meurs et l'univers rit de bon coeur à ton trépas. C'est vexant, j'en conviens. Mais c'est le réel qui s'exprime dans ses manières vexatoires pour l'omni-sujet orgueilleux et trépassant.

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Onfray dit que, parce qu'on aurait redécouvert les écrits de Lucrèce en 1417, tout bascule et, soutient-il, les dogmes cosmologiques inférés de la Bible sont dès lors minés par le regard dégagé de la scholastique qui s'intéresse à la "vérité du monde donné dans la lunette astronomique", etc.. C'est grossièrement faux, historiquement faux.

Kepler, qui a redessiné l'ordre céleste en le rendant conforme au plus près à la représentation qu'on s'en fait aujourd'hui (orbites elliptiques des corps célestes, etc.) n'est parvenu à modéliser cela qu'à travers une méditation sur la Sainte Trinité ! Ce que lui montrait "la lunette astronomique" était ininterprétable, dépourvu de sens et donc non validable et ce n'est qu'au travers de cette méditation, et d'un raisonnement analogique, qu'il parvint à donner un sens à l'observable et donc à le valider, à fonder la science astronomique sur les données de l'observation. Les données scientifiques brutes, issues d'une observation mécanique, et donc dépourvue de leur cadre spirituel dans lequel s'insère et se construit le sens, étaient inexploitables

Les Lumières sont responsables de cette fin lamentable de la civilisation occidentale. Elles en sont responsables indirectement : leur enseignement est que la science et la vérité sont trans-civilisationnelles. Les prenant au mot, les Indiens, les Chinois, les Musulmans et tout le monde s'est emparé de l'outil universel pour croquer sa mère et la piétiner. Il fallait fermer ta gueule, Kant !

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Heidegger a peut-être omis de penser que toutes les civilisations ont déployé un projet de domination, toutes ont eu cet horizon depuis le début. Du reste il ne pouvait en être autrement : il n'y avait pas des civilisations mais la civilisation, armée de son programme d'expansion et de domination sur la barbarie.

La question de la technique : dans des moments distincts, alternants, toutes les grandes civilisations se sont distinguées et caractérisées par leurs techniques dans tous les domaines qui faisaient leur marque: art militaire chez les Romains, et architecture, hydraulique, l'aménagement urbain et routier, mais moins l'agriculture, l'agronomie et la médecine, semble-t-il ; les Chinois avec l'économie marchande et monétaire, l'art militaire, l'organisation sociale hiérarchisée, les arts de la maîtrise de soi (l'écrit étant une discipline parmi d'autres, au même titre que les arts martiaux), l'agriculture et la médecine, et les grands systèmes métaphysiques conçus comme sciences appliquées. Ce que toutes les grandes civilisations ont eu en partage, outre et à travers leur "projet de domination" : que la matrice des arts susdits faisait le propre du monde romain, assyrien, chinois, nippon, etc. et composait, si l'on peut dire, la vitrine de leur identité.

Ce qui survient dans le siècle de Pascal, de Newton, de Descartes puis plus tard avec Kant : cette idée nouvelle, cette bombe atomique de la pensée selon laquelle la Raison est universelle, les sciences qui en découlent itou ; les mathématiques et les formules des lois physiques sont à la disposition de l'humanité dans son ensemble ; elles ne sont pas, comme l'étaient les arts civilisés dans les autres grandes civilisations, propres aux Chinois, aux Grecs, aux Babyloniens ou aux Romains ; la raison et ses lois scientifiques et techniques sont universelles. Désormais, les voilà destinées à être livrées à toute l'humanité (les Jésuites se chargeant, dans le siècle de Louis XIV, de les propager sur toute la terre). Voilà qui ne s'était encore jamais fait ni jamais pensé. Il fallait, avant cela, être initié à la spiritualité, aux modes de penser et aux mœurs qui avaient enfanté les sciences pour prétendre en assimiler et appliquer les lois ; il fallait être Romain pour appliquer les sciences et techniques des Romains; être Chinois pour... etc. Le barbare n'avait pas accès à la science parce qu'il n'y avait pas droit ; ses prétentions à pareil droit devaient s'accompagner de preuves manifestes de son adhésion à la civilisation qui les avaient créées, établies et découvertes.

Tout change avec l'universalisme des Lumières. Ce lien fort et tenace associant intelligence et usage des techniques d'une part et appartenance à la civilisation d'autre part se rompit. Pour faire court, voire un peu caricatural mais chacun comprendra où je veux en venir : cette expulsion des sciences modernes hors la matrice civilisationnelle qui les avait enfantées a fait que trois siècles plus tard n'importe quel sauvage (cf. les hommes de l'Etat islamique) peut battre monnaie, programmer des ordinateurs et fabriquer une bombe atomique dans sa salle de bains ; grâce à l'universalisme de la raison scientifique, le Pakistan, l'Iran et bientôt la Corée du Nord disposent ou disposeront d'un arsenal nucléaire et la civilisation chrétienne où naquirent les sciences modernes – un exemple : les logarithmes népériens fut découverts par un savant écossais du nom de Néper qui fut inspiré par sa lecture de l'Apocalypse de Jean et celle des ouvrages de Joaquim de Flore – s'en trouve banalisée, anonymisée et son ancienne domination définitivement révolue, et son identité, le moteur de ses avancées scientifiques, oubliée, presque entièrement perdue ou noyée.

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Il y a une incontestable imbrication entre le vrai et le bien. Les mathématiques ne furent jamais dégagées pleinement du Bien, leur vérité, l'éblouissante cohérence du Vrai qu'elles établissent, vérifiable de part en part, doit sa venue en Occident à la méditation sur le Bien et à l'espérance eschatologique de la perfection; elles restent une lointaine émanation du pythagorisme.

Le cas des logarithmes, auquel je reviens souvent, apparaît particulièrement éloquent. Les logarithmes sont-ils du Vrai ? Existent-ils dans la nature ? La réponse à ces questions tend vers le négatif. Non, les logarithmes n'existent pas comme existent dans la nature le bacille de Koch ou le tigre du Bengale. Ils sont des créations humaines dans la sphère de la rigueur scientifique où ils tiennent le rôle d'outil opérationnel dans le calcul. Ils sont outils indispensables à la science des nombres. Ils ont leur place et leur rôle dans l'écosystème du calculus. Leur place avait été tenue chaude et leur indispensabilité avec elle par une longue tradition du comput d'apparence universel, valide dans le monde islamique comme dans le monde chinois et partout ailleurs dans le sous-continent indien.

Alors quoi ? S'il n'y avait pas eu ce doux dingue écossais répondant au nom de Napier, les logarithmes, puisque leur place est dans l'universel, auraient de toute manière été "découverts" par un savant chinois ou persan n'est-ce pas, puisque le Vrai est un grand indifférent à la foi ...

Eh bien c'est non. Non, les logarithmes n'auraient pu être, ni inventés ni découverts, par un savant persan, hindou, juif ou chinois, car il y fallait un lecteur obsessionnel de l'Apocalypse de Jean et obsédé par la chronographie millénariste comme l'était le presbytérien écossais Napier pour découpler fractalement les nombres par un jeu de nombres délégués, régi par des règles strictes qui en écrasent harmonieusement la taille à une échelle où leur manipulation, respectueusement effectuée, s'en trouve facilitée et pour ainsi dire humanisée.

Si la chrétienté avait été morte quand John Napier vit le jour à Edimbourg en 1550, les logarithmes n'eussent jamais vu le jour en 1614 dans cet écosystème des nombres !

D'autres outils, portant la marque du monde chinois, persan, ou de la lecture juive des textes sacrés, eussent émergés, se fussent imposés, et le Vrai se fut alors acoquiné à un Bien tout autre et tout autrement que par le truchement des logarithmes népériens.

Le Vrai mathématique et technique est accroché au Bien comme la tumeur à l'organe qui le porte et il n'y a pas de solution de continuité entre le tissu tumoral et l'organique. La civilisation est techno-systémique et l'élan qui porte la technè est impulsé par la foi. Contre cette évidence, vous ne trouverez toujours que des montagnes d'hypocrisie.

***

Un fol et vertigineux paradoxe : que les sciences, dans le tournant du dix-huitième siècle, préparé, comme tous les tournants séculaires, par les dernières décennies du dix-septième, soient devenues catholiques au sens étymologique du terme, celui de ϰαϑολιϰός – universel.

Que les Lumières, dressées contre l'Eglise, se fussent paradoxalement employées à catholiciser les sciences et les techniques !

Elles auraient alors dévitalisé le tronc (l'Eglise mère des sciences) pour mieux réimplanter le fruit sur les terrains les plus indifférents à la civilisation matricielle. La propagation catholique, engagée tous azimuths devint dans cette hypothèse celle des mathématiques, de l'astronomie et de la physique dans le même temps que s'engageât la déhiscence du pied-mère civilisationnel et spirituel rendu caduc par les penseurs de cette propagation paulinienne nouvelle.

Voilà ce que notre bon Onfray, sorte de moine tonsuré laïc plein de bonne volonté mais court de pensée, n'a pas encore envisagé dans ses dizaines de volumes.

Dans cette optique, les Encyclopédistes anticléricaux qu'étaient Diderot et D'Alembert furent investis d'une mission néo-paulinienne. Ils se firent les apôtres d'une refondation catholique du savoir.

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Il faudrait parler de "distance critique", en France. Laquelle voyage.

Je suis en train de lire la biographie d'un prêtre gardois réfractaire sous la Terreur de Robespierre. Les adorateurs de la Raison lui livrèrent une chasse à l'homme, dans les maquis qu'entourent trois villages dans le secteur du Pont-du-Gard ; le saint homme, habité par l'Eucharistie, était la distance critique personnifiée. C'était un résistant à l'adhésion aux idées du jour (terme employé par le biographe).

Les terroristes voulaient sa peau pour le fanatisme qu'ils lui reprochaient... Ces vénérateurs de la déesse Raison investirent son église et y improvisèrent un oratoire à l'Etre Suprême, un monticule de terre piqué de fleurs fut aménagé à l'endroit de l'autel, surmonté d'un buste de Marianne. Des séances d'épurations, parodies de confessions, rendues publiquement, furent organisées à l'usage des paroissiens. S'épurer consistait à venir déclarer là, sous les rires et les gras blasphèmes fusant, ce qu'on avait fait pour la République et ce qu'on n'avait pas fait assez. Pendant ce temps, à Nîmes, le Tribunal révolutionnaire, devant qui on traînait les mal-épurés, faisait tourner la guillotine à plein régime.

Pendant ce temps, le curé du village, replié seul dans une grotte des collines, tel le lièvre dans son gîte, serrant sur sa poitrine son crucifix, se tenait critiquement distant.

Pour en savoir plus et voyager dans le sens critique :
Biographie d'abbé L. Dorte, curé de Lédenon sous la Terreur dans Gallica (non daté mais probablement des années 1880) : [gallica.bnf.fr]

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Bien comprendre que les prêtres réfractaires sous la Terreur étaient ce qu'on appelait prêtres inassermentés, ne reconnaissant pas l'autorité de l'Assemblée nationale en matière religieuse et ecclésiale. Ils refusaient l'amalgame entre l'Eglise et l'Etat et, à tout prendre leur parti pris politique n'était autre que celui... de la laïcité telle qu'elle est actuellement comprise. La séparation de l'Eglise et de l'Etat, tel était le principe défendu par les prêtres réfractaires, chassés par les révolutionnaires comme du gibier, la plupart de ceux du Gard s'exilant en s'embarquant à Aigues-Mortes en 1794, avant de tomber entre les mains de pirates barbaresques. L'Abbé Dorte, lui, prit le maquis, exactement comme le firent les réfractaires au STO en 1942 (les paroissiens fidèles le cachaient, l'avertissaient des rafles, l'avitaillaient nuitamment, etc.).

Voilà donc que la distance critique à la française, le refus, le NON, prit dans ces temps troublés la figure d'un curé de campagne, se crevant les yeux dans une caverne sans lumière à lire son bréviaire ou qui, chez les paysans, baptisait des enfants et administrait l'extrême-onction clandestinement au péril de sa vie.

Dans cette période historique, ce "calotin fanatique" fut le plus français des hommes.

Il devrait y avoir une recherche française de la raison, dialectique à sa façon, dans l'esprit de conservation réfractaire. L'abbé Dorte était conservateur forcené, en cela que la paix, la préservation des vies dans la séparation continue des ordres lui apparaissaient comme ne pas devoir être sacrifiées à l'impératif de la nouveauté. Il était sage et son choix politique, pour le coup "franchement décalé", était visionnaire. La nation mit un gros siècle pour le rejoindre.

Le plus remarquable : que dans ces années de la Terreur, le pol-potisme robespierriste pouvait, au hasard, pour les mêmes faits formant grief, faire couper en deux en place publique tout opposant à qui auront été reprochés aussi bien le "fanatisme" que "la temporisation complice avec les ennemis de la Nation". Dorte était chassé partout, à coup de perquisitions musclées chez les villageois, à coup de battues dans les bois, avec chiens de chasse, etc. parce que considéré coupable de ces deux travers politiques pourtant antinomiques. Telle était la puissance de la Raison chez ces barbares, conduits de loin et excités par leur chef sanguinaire à perruque poudrée.

La biographie de l'abbée Dorte gagne à être connue. Son auteur est d'une bonne plume. On pourrait se croire dans Giono, ou un film de Maurice Pialat.

***

La guillotine : la guillotine était comme la Gauche sociétale – elle tranchait les gens en deux morceaux quand la gauche le fait en deux camps : le Bien d'un côté, le Mal de l'autre, lequel par la grâce implacable de la Veuve se retrouvait subitement orphelin, dans le panier sanguinolent.

Rendre le Mal orphelin par le tranchant séparateur, c'est depuis Robespierre, le job souverain, souterrainement continu, inavouable, de la Gauche catégorique, sur ce plan très-hautement, et fort incisivement discriminante.

Étrange dialectique entre corps social et corps physiologique, spiritualité et corps chrétien (spiritualisé, esprit ritualisé dans le corps du Christ) sous la Terreur :

Les robespierristes voulaient tout en même temps réunir, fondre, amalgamer, faire de l'Un de l'Eglise et de la Nation, faire qu'il n'y ait plus de corps ecclésial qui obéisse à une entité autre que la Nation, et pour ce faire, pour assurer ce résultat, ils se livrèrent à une action séparante et tranchante des corps en deux parties irréconciliables : la tête (l'Esprit) d'un côté du panier de la guillotine, de l'autre, le corps. Ils tenaient fanatiquement à faire de deux entités distinctes de l'Un (Eglise et Nation) mais s'employaient à réaliser sur les corps l'opération contraire consistant à les scinder en deux parties (tête et corps).

L'abbé Dorte et avec lui les prêtres réfractaires, oeuvrant au plus près du peuple (corps social) et par conséquent fondus à lui, tenaient quant à eux à maintenir indépendantes les deux entités : celle de l'Eglise, figurant l'esprit, d'une part, et le corps social, figuré par la Nation d'autre part. Dorte, pour se préserver de la guillotine séparante, se fit "comme un poisson dans l'eau" dans le corps composé de ses ouailles. Il fit corps avec elles, dans le village de Lédenon. Lui aussi fit donc le contraire de sa doctrine qui était ségrégationniste (Eglise distincte de la Nation).

Tels sont les temps troublés, dont on a retrouvé le schéma sous l'Occupation (1940-1944) en France, quand les bords politiques protagonistes (Collaboration et Résistance) ont agi chacun à contre-emploi de sa doctrine. Temps où chaque français était, en son coeur divisé. Lire à ce sujet de très remarquable roman de Marcel Aymé Le Chemin des écoliers, où l'on trouvera cette phrase qui résume assez bien ce paradoxe : chacun ne pensait que d'un oeil.

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