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Responsabilité

Envoyé par Thomas Rothomago 
16 février 2017, 19:10   Responsabilité
La dernière phrase de l'article semble tout droit sortie d'un roman de S.F.

Statuts
25 mars 2017, 20:56   Entre deux ères...
« L’interruption, l’incohérence, la surprise sont les conditions ordinaires de notre vie. Elles sont mêmes devenues de véritables besoins chez beaucoup d’individus dont l’esprit ne se nourrit plus, en quelque sorte, que de variations brusques et d’excitations toujours renouvelées. Nous ne supportons plus la durée. »

Taillés comme sur-mesure pour notre époque, ces mots ont cependant été prononcés il y a plus de quatre-vingt ans par Paul Valéry, lors d’une conférence tenue le 16 janvier 1935 à l’université des Annales et dont le texte a été réédité en 2014 par les éditions Allia. Ces paroles demeurent d’une extraordinaire fraîcheur et ne sont pas les seules. Recopierait-on de larges extraits de cette conférence sans en rien modifier, que ces extraits livreraient une description et une analyse très pertinentes de ce que nous vivons. On y rencontre les principaux des maux qui nous accablent. Leur durée est donc bien celle que nous avons finalement supportée.

Valery tient à marquer une frontière radicale entre deux mondes : celui d’avant la maîtrise de l’électricité, s’étalant sur des millénaires, et celui qui vient après (vers 1800), frontière à laquelle je souscris sans restriction. Pour l’illustrer, il s’amuse à imaginer l’embarras insurmontable qui serait le sien s’il devait expliquer le monde de 1935 à un Descartes ou un Napoléon soudain ressuscités et à qui il servirait de cicérone. Notre embarras serait bien moindre, quoi qu’on dise, si nous nous trouvions dans la même situation vis-à-vis d’un Valéry revenu sur terre à nos côtés pour un petit tour du propriétaire. Car ce compagnon fantomatique ne serait confronté qu’à une formidable extension de phénomènes qu’il aurait, de son temps, déjà connus et, sans doute, ce qui l’étonnerait le plus serait la quantité de choses qu’autour de lui il trouverait encore en place et qu’il reconnaîtrait, nonobstant une autre bonne quantité de changements qu’il observerait mais que nous n’aurions aucun mal à lui expliquer, comme une suite logique.

En 1935, constatant le « nombre de faits radicalement nouveaux, impossibles à prévoir, qui, en moins d’un siècle et demi, sont venus surprendre les esprits, » Paul Valéry demandait à son auditoire de concevoir « quel effort d’adaptation s’impose à une race si longtemps enfermée dans la contemplation et l’utilisation des mêmes phénomènes observables depuis l’origine. » Or, n’est-ce pas à la vitesse de l’éclair que nous sommes passés de la pile de Volta au chirurgien opérant à Strasbourg un patient qui se trouve en Amérique, au moyen d’un robot qu’il pilote en temps réel par-dessus les continents – pour ne citer qu’un parmi la multitude des bouleversements techniques entièrement dépendants du courant électrique ? Deux misérables petits siècles, moins qu’un battement de cil sur l’échelle du temps, nous ont installés dans la science-fiction, laquelle, par conséquent, n’existe plus.

Tout s’est passé si vite que l’effort d’adaptation que Valéry cherchait à faire concevoir à son public, et qu’il croyait devoir s’imposer aux hommes, a tout simplement été pris de vitesse et n’a toujours pas été consenti. Nous n’avons pas eu le temps. C’est sans doute pourquoi les termes de cette conférence peuvent à ce point paraître s’adresser aussi bien à nous qu’aux auditeurs de 1935, avec cette nuance qu’il semble que nous ayons finalement choisi l’indifférence comme seule adaptation praticable, faute de disposer du temps que nécessite tout effort.

« Dans le passé, poursuit Valéry, on n’avait guère vu, en fait de nouveautés, paraître que des solutions ou des réponses à des problèmes ou à des questions très anciennes, sinon immémoriales. Mais notre nouveauté, à nous, consiste dans l’inédit des questions elles-mêmes, et non point des solutions ; dans les énoncés, et non dans les réponses. » Une parmi tant d’autres illustrations d'une telle situation : les récents travaux du Parlement européen sur « le statut des robots », bel exemple de nouveauté dans l’énoncé des questions !

Le simple fait que l’article conclue par ces mots : « À terme, les robots pourraient être dotés d'une responsabilité civile, pour faciliter l'attribution de responsabilité en cas d'accident », sans qu’un tel énoncé ne déclenche de réaction notable, alors même qu’est ainsi suggérée une révolution proprement inouïe dans la conception de l’être, montre bien que nous sommes prêts à tout entendre, à tout absorber.

« On peut dire que tout ce que nous savons, c’est-à-dire tout ce que nous pouvons a fini par s’opposer à ce que nous sommes.» et si, à partir de la révolution électrique, « Tout homme appartient à deux ères » ainsi que le souligne Valéry, combien de temps encore cette double appartenance à un passé et à un présent dissemblables se maintiendra-t-elle ? Toute la question est là.
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