Le site du parti de l'In-nocence

Du désordre de la lecture et des trouvailles et sortilèges qu’il induit (vers un formalisme historial)

Envoyé par Francis Marche 
Si une nation est l’auteur de son récit historique national et si celui-ci peut être abordé comme œuvre littéraire en acte, n’est-il pas justifié d’escompter que survienne dans le corps des événements, comme en littérature dans le corps du texte, des signifiants factuels et narratifs structurés comme si l'événement rapporté était lui-même à traiter comme signifiant littéraire ? L’événement historique n’est-il ordonnable, en tant qu’événement, comme peut l’être le mythe, doté en son cœur de signifiants, d’indices cachés, chargés de sens et mobilisés comme tels par l’inconscient de l’auteur – la nation ?

Dans cette hypothèse, des événements se feraient écho dans l’histoire du sujet national qui, fidèlement rapportés par les témoins et consignés par les chroniqueurs, s’ordonneraient spontanément comme mythe narratifs dans la matière brute de leurs faits, en amont de la plume du chroniqueur et de l’historiographe. Les faits eux-mêmes, avant même toute présentation, parleraient comme mythe, exprimeraient l’inconscient du sujet national que touchent ces faits par un appareil de correspondances et de constantes signifiantes non verbalisé par les hommes.

Seul un grand désordre, une forme de randomisation, si l’on veut, dans la lecture des narrations et chroniques, libérée du sens politique dont se dotent les événements sous la main de l’historiographe et par l’orientation de ses choix, est à même de laisser surnager la trame mythique dont ils sont investis en amont de la plume de ce dernier. Le roman historial obéirait à un ordre sous-jacent dont l’auteur, transparent, invisible, sujet narrateur transcendant, serait plus grand et plus omniscient que tout scripteur de récit. Depuis cette position transcendante, cette instance serait ordonnatrice non plus seulement des récits mais des événements eux-mêmes, et son reflet platonicien, la trace de sa présence dans l’histoire, seraient donnés par ces signifiants déposés dans leur ordre factuel, composant la matière même de leur occurrence.

La lecture faite en aveugle des récits historiques ne peut s’intéresser qu’à la structure formelle des faits et événements rapportés parce que cette manière de lecture fait fi de leur sens et de leur qualités et, sous ce regard filtrant, peuvent se révéler le diamant de leur structure formelle et le sortilège de leurs correspondances et échos transhistoriques, ceux-ci pouvant être pris comme voix signifiante de l’inconscient du sujet de l’histoire.

Le sujet de l’histoire (qui peut être classiquement la nation dont on dit l’histoire) signe sa présence, son instance, son âme, dans la structure des événements qui le touchent sans fabrication ni mythogénèse. En pareille histoire animée d’un sujet, les pierres jetées dans le paysage des événements parleraient et émettraient des messages sans l’intervention de la main du sculpteur ni aucun agencement conscient des hommes. Le mythe se passerait de mythogénèse. Il passerait en sous-jacence du tissu historique et historié, il serait voyageur clandestin, installé à bord avant la prise de commandement du navire par le capitaine de la narration, il serait premier par rapport à la dictée des événements dont s’autorise la nation embarquée dans sa na(rra)tion. Si les événements dictent le mythe, s’ils sont seuls à le forger, s’ils ont la faculté de le coucher crûment, si en un mot la matière historique vient au monde dotée d’une structure propre dont l’investirait l’inconscient du sujet historial, les études historiques n’en deviennent-elles pas susceptibles d’une approche formaliste comme l’ont été les études littéraires touchées par « le formalisme russe » au vingtième siècle, lequel, étudiant notamment la structure des contes, fit apparaître les mécanismes intimes de leur genèse restés occultes à leurs propagateurs ?

On peut estimer que pareille émergence d’une lecture métahistorique ou transhistorique ne serait que logique. Mais il faut noter dans la foulée que cette démarche aurait pour corollaire une prémisse aux fortes implications : si la matière des faits d’histoire est ordonnée comme mythe, si l’ordre mythique est pris en charge par le substrat empirique, le sujet historial engendreur de cette matière, qu’il s’agisse de « la nation » ou du « peuple » s’en trouve débarrassé de tout soupçon ontologique, de toute accusation d’appartenir à l’ordre mythique et fait ipso facto irruption dans la lumière du réel. Que le mythe soit premier, qu’il s’inscrive spontanément dans la matière événementielle, et voilà que le reproche de « construction mythique » qui vise parfois la nation tombe de lui-même. L’origine d’un mythe ne saurait être mythique. Il s’ensuit que pareil travail de déconstruction irait à rebours du « déconstructionnisme » vingtiémiste : en assignant au mythe sa place dans la trame spontanée des événements, en déconstruisant le signifiant politique afin de ne retenir pour signes, traces et en dernière instance signifiants au cœur de l’ordre événementiel que les seules caractéristiques de l’événement lui-même, le sujet inconscient (nation, peuple, empire etc.) « vécu par l’événement » en surgit purifié des scories discursives et politiques, lavé du reproche de n’être qu’une fabrication. Si bien que cette déconstruction en vaudrait restauration.

Nous allons voir comment ce regard, et cette approche de l’histoire s’illustrent dans la lecture proposée de deux récits d’événements qui ont intéressé les historiographes, fort disparates à leurs yeux : celui du massacre de Valréas, commis par l’armée allemande et ses auxiliaires français dans ce bourg vauclusien le 12 juin 1944, extrait du volume Les Maquis de Provence par Christian Durandet (Editions France-Empire, 1974) et celui, brièvement livré par Gérard de Nerval, des exécutions qui eurent lieu à Paris à la prison de l’Abbaye (10, place Sainte-Marguerite, à l’angle du boulevard Saint-Germain, bâtiment ultérieurement rasé par les travaux haussmanniens) « fin août » 1792 – Nerval ne précise pas la date [*] – par les tribunaux populaires créés à l’instigation ou avec l’assentiment de la Commune insurrectionnelle dans la foulée de la prise des Tuileries du 10 août ; cet épisode nous est narré dans la longue préface donnée par Nerval à l’édition de 1883 du roman de Jacques Cazotte Le Diable amoureux (1772), Cazotte ayant réchappé in extremis au massacre. On consultera avec profit la page Wikipédia sur les massacres de Septembre : (https://fr.wikipedia.org/wiki/Massacres_de_Septembre)

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[*] C’est grâce au récit de M. Jourgniac Saint-Meard, ci-devant Capitaine-commandant des chasseurs du régiment d’infanterie du roi, Mon agonie de trente-huit heures, ou récit de ce qui m’est arrivé, de ce que j’ai vu et entendu pendant ma détention dans la prison de l’Abbaye Saint-Germain, depuis le 22 août jusqu’au 4 septembre 1792 (Baudouin Frères, libraires-éditeurs, rue de Vaugirard, 1823) que l’on apprend la date et l’heure d’incarcération de Cazotte à l’Abbaye : le 30 août, à onze heure du soir est en effet l’entrée du journal du mémorialiste Jourgniac, rescapé du tribunal sanglant, qui consigne le fait : On fit coucher dans notre chambre un homme âgé d’environ quatre-vingts ans ; nous apprîmes le lendemain que c’était le sieur Cazotte , auteur du poëme l’Olivier, du Diable amoureux, etc. La gaieté un peu folle de ce vieillard, sa façon de parler orientale, fit diversion à notre ennui ; il cherchait très sérieusement à nous persuader, par l’histoire de Caïn et d’Abel, que nous étions bien plus heureux que ceux qui jouissaient de la liberté. Il paraissait très fâché que nous eussions l’air de n’en rien croire ; il voulait absolument nous faire convenir que notre situation n’était qu’une émanation de l’Apocalypse, etc., etc.. Je le piquai au vif, en lui disant que, dans notre position, on était beaucoup plus heureux de croire à la prédestination qu’à tout ce qu’il disait. Deux gendarmes, qui vinrent le chercher pour le conduire au tribunal criminel, terminèrent notre discussion. La séance de tribunal où Cazotte doit ester se situerait donc à ce moment, dans la nuit du 30 au 31 août. Mais c’est bien le dimanche 2 septembre (date que retient l’historiographie pour première des journées des massacres de Septembre) à cinq heures qu’il est grâcié par ses bourreaux : A CINQ HEURES plusieurs voix appelèrent fortement M. Cazotte ; un instant après nous entendîmes passer sur les escaliers une foule de personnes qui parlaient fort haut, des cliquetis d’armes, des cris d’hommes et de femmes. C’était ce vieillard, suivi de sa fille, qu’on entraînait. Lorsqu’il fut hors du guichet, cette courageuse fille se précipita au cou de son père. Le peuple, touché de ce spectacle, demanda sa grâce et l’obtint.

Le même Jourgniac Saint-Méard en épilogue au récit de ses trente-huit heures d’agonie : Il est triste et douloureux pour un peuple, que les pages de ses annales lui présentent plusieurs fois, même à des siècles d’intervalle, le spectacle des mêmes fureurs excitées par des causes différentes. Ce triste et douloureux récit rappelle involontairement et le massacre des protestants, préparé avec tant d’artifice, exécuté avec tant de cruauté par les ligueurs ; et, dans des temps plus éloignés de nous, l’exécution des Armagnacs immolés à la vengeance du parti bourguignon. Les querelles de l’aristocratie, le fanatisme religieux, et les horribles excès de la rage populaire, n’ont que trop reproduit ces scènes de carnage.


- à suivre -
Derechef le récit du massacre de Valréas raconté en 1974. Faut-il le préciser ? les faits rapportés sont véridiques, vérifiés, et il existe une Association des familles des victimes de ces terribles événements, toujours active aujourd’hui, dont on peut consulter le site sur la Toile. La ville a entretenu le monument commémorant ce massacre qui fut érigé sur le lieu de son exécution après la Libération, sur lequel on peut lire les noms des victimes. Cinquante-trois personnes y perdirent la vie dont 26 combattants de la Résistance et 27 civils. Par conséquent, la tragédie dont Valréas fut le théâtre n’a rien de mythique et ce serait faire injure à l’histoire autant qu’aux habitants de ce bourg et de cette région de Provence que de tolérer que germe quelque supposition de cet ordre. Valréas est le bourg principal de « l’enclave des Papes », soit un morceau de territoire du Vaucluse de quelques dizaines de kilomètres carrés enclavé en Drôme provençale. Il dépend donc de l’administration préfectorale d’Avignon. En 1942, le provençal y était largement parlé et entendu. Le 12 juin 1944, la bataille faisait rage en Normandie entre les forces alliées et celles du Reich. Le Débarquement du 6 juin, plus grande opération navale et aéroportée jamais menée dans l’histoire, avait réussi. Le sort du Reich devenait de jour en jour plus incertain dans ce combat, et l’espoir de voir bientôt ses forces anéanties sur le sol de France grandissait lui aussi de jour en jour, d’heures en heures.

C’est dans ce contexte que le 7 juin le Haut-commandement interallié avait ordonné l’insurrection armée sur l’ensemble du territoire, appel immédiatement répercuté dans cette zone des contreforts du massif du Diois où l’activité des maquis avait toujours été importante. De plus, ces sommets rocheux et boisés ne se trouvent qu’à quelques kilomètres du Vercors où les maquis étaient parfaitement organisés et les contacts fréquents entre ces divers groupes. Il fut donc décidé de libérer Valréas dont la position offre une valeur stratégique sur la rive gauche du Rhône et au pied des Alpes. À l’aube du 8 juin, les troupes F.F.I investirent le bourg.

Christian Durandet retrace les événements dans Les Maquis de Provence :

Les maquisards descendent par groupes de la montagne en chantant La Marseillaise. Certains sont en camions et brandissent d’immenses drapeaux tricolores. D’autres sont en voiture, mitraillette au poing, le buste sorti par les portières. Certains encore arrivent à pied. Beaucoup sont très jeunes et tous rayonnent du même enthousiasme.
« Quand nous avons vu arriver les F.F.I. nous avons pensé que, cette fois, c’était vraiment la fin de la guerre. Les jeunes filles se précipitaient pour les embrasser, les vieux pleuraient de joie, les hommes les acclamaient. Oui, on pensait que c’était la fin. »
Le premier groupe qui entre dans la ville se précipite vers la poste centrale. Sa mission est de couper totalement les communications téléphoniques et télégraphiques. En quelques minutes le travail est fait. Valréas est désormais coupée du reste du pays.
L’hôtel de ville est investi sans résistance et les maquisards y installent leur P.C. Pour l’instant, aucun coup de feu n’a été tiré mais il reste à se rendre maître de la gendarmerie où se sont retranché les gendarmes et leurs chefs.
Un responsable F.F.I. et deux hommes se rendent en parlementaires à la gendarmerie.
Les gendarmes sont désarmés sans tirer un coup de feu. Un groupe de maquisard vide la gendarmerie de ses armes et de ses munitions et les gendarmes sont priés de réintégrer leurs locaux et de ne pas bouger jusqu’à nouvel ordre. En moins d’une demi-heure Valréas a été libéré sans qu’un coup de feu n’ait eu à être tiré.

Les maquisards sont maintenant les maîtres de la ville mais la position du maire, M. Niel, est délicate. Jules Niel, patriote qui approuve entièrement l’action des maquis, pense à la sécurité des habitants, car il est probable que les Allemands vont attaquer et reprendre la ville :
« Votre geste héroïque est notre récompense après quatre ans d’attente, dit-il aux maquisards. Seulement, il risque de se noyer dans un bain de sang et j’ai tellement attendu la libération que je voudrais que mes administrés soient vivants pour ce grand jour »

Il est alors décidé que la municipalité obéira aux ordres des F.F.I. mais que le commandement des maquis s’engage à n’autoriser aucune action isolée de partisan et, en cas de désobéissance, de la punir très sévèrement.
Ces accords passés, le drapeau à Croix de Lorraine est hissé à la hampe de la mairie devant les combattants au garde-à-vous.
La première journée se passe en organisation nouvelle de la cité et la population encourage le Maquis en les acclamant et en faisant la fête.
Au soir du 8 juin, Valréas a changé de visage. Dans la ville libérée, les maquisards s’affairent. Les accords avec le maire, M. Niel, sont respectés. Il obéit aux ordres des nouveaux maîtres de la ville et aucune action individuelle n’est à déplorer.
Quand le soleil tombe derrière Grignan pour aller se noyer dans le Rhône, la guerre semble terminée pour ce petit morceau de France provençale qui entoure Valréas.
Ce soir, il n’y aura pas de couvre-feu et, tard dans la nuit, les discussions vont se mêler, dans l’euphorie de la liberté, aux dernières notes de la fête.


(on trouvera la suite du texte ci-dessous en facsimile)


On doit noter au passage que sur les Cinquante-trois, parmi lesquels aucune femme, deux hommes furent sauvés, dont l'instituteur. Nous verrons comment ces deux particularités se retrouvent, à peine modifiées, dans le massacre de l'Abbaye du 2 septembre 1792.

La suite :


Reste à présent à donner le récit de Nerval de la journée parisienne du 2 septembre 1792, année nommée par les Révolutionnaires An III de la Liberté, An I de l'Egalité – ce qui semble en faire quatre années, comme si 1792, qui vit la chute de la Royauté, comptait double –, auquel nous ajouterons les extraits de témoignage de Jougniac et d'autres témoins et acteurs du massacre, avant de recenser les traits signifiants qui lient ces deux événements, celui commis par la Révolution, la commune de Paris plus exactement, menacée et militairement en débâcle dans l'été 1792, et celui commis par l'armée du IIIe Reich en Provence, elle aussi menacée et tout autant en débâcle à ce moment; et nous verrons comment une structure historiale formelle s'y laisse discerner qui prend le contrepied des discours idéologiques en vigueur en France et en Europe depuis la Libération.

– a suivre –
Avant de nous plonger dans le Paris révolutionnaire de la France en guerre dans l'été 1792, et pour faire la liaison avec ce que nous venons de lire, cette carte du Comtat Venaissin de 1747, où l'on voit Valréas donné en Vauréas au nord du territoire, au-dessus de Visan.





Rappelons que la Révolution avait ravi le Comtat Venaissin aux Etats pontificaux au terme de ce qui fut appelé l'affaire d'Avignon, qui opposait la France au pape. Les habitants de l'enclave s'étant soulevés contre les autorités pontificales et demandé leur rattachement à la France le 14 septembre 1791 [*] , l'Assemblée nationale constituante française prit, sur la proposition du député Armand-Gaston Camus, un décret portant « incorporation à l'Empire français » des « deux États réunis d'Avignon et du Comtat Venaissin ». Sanctionné par Louis XVI le jour même, la loi portait réunion d'Avignon et du Comtat Venaissin à la France. Le 23 septembre 1791, l'Assemblée nationale constituante française prit un décret « portant organisation provisoire des ci-devant États d'Avignon et du Comtat Venaissin », sanctionné par Louis XVI le 2 octobre suivant.

Les historiens estiment que cette "affaire d'Avignon" fut au nombre des casus belli de la guerre déclenchée en avril 1792. Un bataillon avignonnais s'illustrera particulièrement dans les journées de septembre 1792 à Paris. Pour en savoir plus sur le déroulement des événements en Comtat Venaissin dans les mois précédant les massacres de Septembre : [fr.wikipedia.org]

C'est le 20 avril 1792 que la guerre éclate entre la France et la coalition emmenée par le Saint-Empire et la Prusse. Pendant les trois mois suivants, les forces françaises enchaînent défaites, trahisons et désertions. La situation est grave. Le 11 juillet, l'Assemblée décrète que la patrie est en danger. Les bataillons des Fédérés participent à la fête de la Fédération le 14 juillet. La plupart des bataillons restent à Paris, tandis que des contingents retardataires arrivent, notamment les Bretons (25 juillet) et les Marseillais (30 juillet). Ces bataillons vont stationner dans la capitale tout l'été. Les fédérés s'organisent et désignent un comité directeur. Les sections parisiennes sont autorisées par l'Assemble à siéger en permanence par le décret du 25 juillet. Dès le 25 juillet au soir, des contacts sont pris pour une journée insurrectionnelle et le drapeau rouge est adopté; il marque la décision populaire d'appliquer la loi martiale contre le pouvoir exécutif : en effet, d'après le texte de la loi martiale adoptée le 21 octobre 1789, le drapeau rouge est hissé quand la troupe va ouvrir le feu.

C'est dans ce climat politique tendu que le 3 août est connu à Paris le manifeste de Brunswick, général commandant les troupes prussiennes ; le texte, rédigé par un émigré, vise à faire peur et menace Paris de "subversion militaire" si la moindre atteinte est faite à la famille royale. Ce "manifeste" réussit, au contraire, à prouver la solidarité du roi, de l'étranger et des aristocrates et à susciter un intense mouvement de défense nationale : attaquer l'ennemi intérieur sera désormais la manière de s'assurer une victoire symbolique contre les ennemis du dehors, compensatoire des défaites qu'il inflige et des menaces qu'il fait peser. Le 10 août les sectionnaires marchent sur les Tuileries et à l'issue d'un rude combat contre les gardes suisses, s'en emparent. La royauté est destituée. La constitution de 1791 est déclarée caduque. La situation militaire aux frontières est désespérée (le tournant de Valmy n'aura lieu que fin septembre) et la capitale est en état d'insurrection, l'Assemblée ayant perdu tout contrôle sur le déroulé des événements.

Voilà le contexte dans lequel se produiront les massacre de Septembre à l'Abbaye et à la prison de la Force.

[*] Les 50 mots clés de la Révolution française, p. 163 Michel Perronet, 2005. Cet ouvrage est amplement cité dans cette page.

– à suivre –
Gérard de Nerval, relatant en 1883 les événements de l'Abbaye dans lesquels Cazotte fut pris, le 2 septembre 1792, dans la longue notice biographique qu'il consacre à celui-ci en manière d'introduction au Diable amoureux :






Le dénouement où l'on voit Elisabeth contrainte par Michel et Maillard de boire "au salut de la nation et au triomphe de la République !" est bien sûr une réédition de ce que l'on fit faire à Louis XVI, "monsieur Véto" pour les révolutionnaires de la Convention, lors de la journée du 20 juin précédent quand les gardes nationaux, déployés autour du palais, avaient laissé passer les manifestants : le roi, acculé dans une embrasure de fenêtre avait accepté de porter le bonnet phrygien des sans-culottes et de boire du vin rouge à la santé de la nation.

Parce que ces récits – celui de Durandet en 1974 comme celui de Nerval en 1883 –, rapportent des faits réels (ces massacres de septembre 1792 et celui de Valréas en juin 1944 ont été mille fois attestés par les chroniques, études historiques et témoignages), je propose de les aborder par une démarche inverse de celle du consommateur de fictions. Le consommateur de fiction conclut un pacte avec lui-même aux termes duquel ce qu’il lira, entendra ou regardera (au cinéma) de fictionnel sera pris par lui comme éléments du réel, expérience de vie invitant à des réactions émotives dans lesquelles le consommateur se fait sujet d’un réel représenté. Notre démarche va donc consister à faire l’inverse de cela : passons un pacte absurde qui va nous amener à prendre le réel pour un conte folklorique et à en analyser la fibre, la teneur, la matière symbolique, les constantes répétées, la structure en un mot, qui devra révéler un réel occulté, supra-réel en quelque sorte puisqu’issu de l’imagination d’une histoire nationale habitée d’inconscient.

Il faut donc, comme le veulent certaines écoles d’analyse des contes (formalisme russe, etc.), recenser dans cette matière narrative ayant pour objet le réel « pur » les éléments d’une charpente commune.

J’en relève au moins neuf entre le récit de Nerval sur les événements de l'Abbaye (assorti des déclarations de témoins du XIXe siècle dont celui, capital, de Jougniard) et celui de Durandet sur le massacre de Valréas :


Traits constants :

1. Nombre des victimes exactement et remarquablement identique : cinquante trois ;

2. Lenteur d’exécution des deux massacres, suspension des atrocités (les bourreaux prennent le temps de boire en aparté et de faire attendre les suppliciés) ;

3. Lourdes libations, atmosphère bacchique, et violence désordonnée chez les massacreurs ;

4. Absence de femmes parmi les victimes ;

5. Grâce accordée à l’abbé Sicard, instituteur et « père des sourds-muets » le 2 septembre à l’Abbaye et grâce accordée à l’instituteur de Valréas le 12 juin ;

6. Spectacle du massacre imposé à la population locale et aux proches des victimes, dont les épouses (Valréas) ;

7. Massacreurs révolutionnaires de 1792 et massacreurs du III Reich dont les SS français de la division Charlemagne en 1944 mêmement condamnés par le cours des événements extérieurs (échecs militaires dans le Nord et fatalité apparente de la défaite de leur camp ou de leur entreprise politique et militaire) ;

8. En 1792, les victimes du massacre sont des suppôts, des sympathisants des forces (les Emigrés et les Prussiens et Autrichiens) de la Restauration d'un ordre monarchique qui avait été déchu trois ou quatre ans auparavant et aboli de manière irrécouvrable trois semaines plus tôt (prise des Tuileries le 10 août), ces forces étant massées sur les frontières du Nord ; en juin 1944, les victimes de Valréas soutiennent les forces alliées militairement engagées dans une restauration du régime antérieur, qui n’est autre que l’ordre républicain déchu lui aussi quatre ans auparavant (1940) ; et ces forces elles aussi sont massées dans le Nord et guerroyent victorieusement pendant les journées faisant suite au Débarquement de Normandie et durant celles qui encadrent le massacre ;

9. Août-septembre 1792 : Des bataillons révolutionnaires du Midi (Marseille mais aussi un bataillon du Comtat-Venaissin venu d’Avignon et formé de soldats parlant provençal dans Paris – cf le témoignage de Jougniard) occupent la capitale en bénéficiant dans leurs exactions de la collaboration de certaines sections parisiennes, dont celle, redoutable, du Faubourg-Saint-Antoine, où se distingue le délateur et massacreur Manuel ; été 1944 : la Provence, dont le secteur d’Avignon, est occupée par l’armée du IIIe Reich qui bénéficie du soutien de la Milice française. L’allemand est entendu des miliciens. Parler allemand, dans certaines situations particulièrement dangereuses où se trouvent exposés les civils, peut sauver la vie à certains d’entre eux. A l’Abbaye, Jougniard, en passe de comparaître devant le tribunal expéditif qui devait le condamner à un supplice immédiat le 2 septembre 1792, dut la vie sauve à son intelligence du patois provençal et à la complicité que celle-ci put induire chez un soldat du camp des massacreurs.

– à suivre –
Si "une nation est l'auteur de son récit historique national", alors elle relève de la Cause première, du causa sui, puisqu'elle sera elle-même génératrice du récit qui la constitue comme nation ; croire cela est le droit le plus strict de quiconque, mais il ne manquerait plus qu'une telle idéalisation déificatrice de la nation soit jamais avérée...
C'est bien cela Alain : causa sui, et je suis engagé dans cette recherche, où je vais d'étonnement en étonnement, et je suis le cheminement de cette enquête parce que je pressens que la chose en soit avérée. L'enchaînement des causes et des effets s'efface devant des figures multicausales ou aux causalités croisées, qui par la densité des réseaux de répétitions et des échos et contre-échos qui les constituent dans la temporalité, disent que cet enchaînement est dirigé d'une source qui engendre des classes de phénomènes constantes, lesquels, s'ils sont observés objectivement, et identifiés rigoureusement, en trahissent l'existence. L'histoire de la nation est écrite par la nation et de cette écriture surgit la nation. Nous sommes en présence d'une forme d'historicisme apocryphe, si vous voulez, qui trahit une présence permanente, celle de l'être national.
Examinons ces neuf traits constants :

1. Nombre des victimes : cinquante-trois.

Ce nombre est attesté s'agissant de Valréas. Durandet rapporte les faits. Cinquante-trois hommes furent bien regroupés devant le mur de la maison Clarice en début d'après-midi de ce 12 juin 1944 pour exécution, avant que deux d'entre eux ne soient grâciés. Durandet n'a nullement "romancé" l'affaire et il ne s'est pas non plus "inspiré" du récit de Nerval pour donner ce nombre. En revanche on chercherait en vain le nombre de cinquante-trois martyrs donné par Nerval dans les chroniques et témoignages oculaires de l'événement de l'Abbaye. En effet on ne le trouve mentionné ni chez Jourgniac, ni dans la Déclaration du citoyen Antoine-Gabriel-Aimé Jourdan, ancien président du district des Petits-Augustins et de la Section des Quatre-Nations parue en même temps que le récit de Jourgniac, dans laquelle Jourdan livre pourtant une description circonstanciée, dans le style d'un rapport de police, des méthodes indignes et sanguinaires dont il a été témoin à l'Abbaye.

Nous sommes donc en présence d'une intertextualité d'un type un peu particulier, comme si Nerval en 1883 s'était "inspiré" du récit de Durandet daté de 1974 ! Ce serait donc un cas de rétro-intertextualité. L'inconscient se situe hors la temporalité, dit-on, il n'est pas ordonnancé par elle, il ne la subit point, ce qui pourrait nous rassurer un peu face à cette étrangeté. Le récit de Nerval serait-il augural, en quelque sorte, de l'événement jumeau que la nation devait subir dans la guerre civile qui la déchira dans les années 1940 ? Les deux massacres sont-ils les parties ou les deux composantes prismatiques d'un même événement situé en une dimension transhistorique autant qu'archétypale ? Le thème des augures, et des songes prémonitoires, est très présent dans le texte de Nerval servant de préface au roman de Cazotte – chacun connaît les "prophéties" du "souper de Cazotte" sur la Révolution, telles que rapportées par La Harpe et que Nerval cite dans cette introduction, et qu'on peut lire sur la Toile : [www.miscellanees.com]

Jourgniac quant à lui rapporte qu'il avait fait un songe dans la nuit qui précéda sa comparution au tribunal sanglant de l'Abbaye, dans lequel il s'était vu grâcié et élargi, vision onirique qui lui donna la confiance indispensable pour faire la démonstration de son innocence avec l'aplomb requis face à ses accusateurs. Nerval fut-il "prophète à son insu", à l'instar de son double Cazotte quand il mentionne ces cinquante-trois martyrs, bien présents dans le massacre jumeau, postposé dans la temporalité, mais absents sous ce nombre dans les faits antéposés qu'il rapporte ? A l’exemple de l’illuminé lui-même [Cazotte], nous avons uni d’un trait l’avenir et le passé, peut-on lire sous la plume de Nerval, en ouverture à la quatrième partie de sa biographie de Cazotte servant d’introduction au Diable amoureux.

Il y a là un mystère, une figure d'intertextualité inconsciente, davantage qu'une "simple coïncidence", hypothèse qui ne résout jamais rien des questions que posent les problématiques historiques, tout particulièrement quand celles-ci sont imbriquées dans des contextes politiques et macro-historiques très agissants, fort exhaustivement décrits et explicités par l'historiographie et liés entre eux par un très fort lien de parenté.

S’agissant d’inconscient, de symbolique et de fascination pour les nombres, ne faut-il pas mentionner aussi que Charlemagne (celui dont la division SS française avait pris le nom avant de s'illustrer à Valréas) a mené contre les ennemis de l’Empire franc cinquante-trois expéditions victorieuses ? Cinquante-trois campagnes. Le choix de faire cinquante-trois martyrs ce jour-là à Valréas a-t-il pu être inconsciemment (ou sciemment) motivé par ce nombre des victoires de Charlemagne que les officiers de cette division ne pouvaient manquer de connaître ?

Si tel était le cas, on comprendra que la dimension mythique puisse s'inscrire dans les faits "en amont de la plume de l'historiographe". Les officiers SS impliqués dans la tragédie de Valréas firent, par leurs armes et leurs oeuvres sanglantes et atroces, oeuvre de mythographe. Ils usèrent de leurs fusils mitrailleurs comme d'outils scripteurs de mythe.

– à suivre –
Si le révisionnisme en histoire est si tentant pour certains, et s'il ne cesse de s'offrir en tentation à tous, n'est-ce pas parce que les auteurs des atrocités qu'il veut nier ou relativiser n'ont de cesse de charger leurs crimes d'une dimension si pleinement symbolique et mythique, inscrite dans les actes qu'ils accomplissent ? On sait avec quel raffinement l'Etat islamique, par exemple, choisit les toponymes (Dabiq, etc.) des théâtres et les dates de ses exploits terroristes, qui doivent toujours être signifiants, investis d'un sens occulte au profane, magique même, pour faire référence à l'attention des initiés à un fait d'histoire ancien dont leur action se veut l'écho signifiant. Ils commettent leurs atrocités et en sélectionnent la date comme pour un roman épique.

Mais il se trouve aussi que l'habit mythologique dont les massacreurs voilent leurs forfaits revêt une fonction de protection devant l'histoire : elle autorise le doute ultérieur : tout ça est trop bien ficelé.
Tout ça est trop de fil blanc cousu. Les lois de la contingence sont telles que les événements, s'ils se donnent pour épiques dans le détail de leurs faits bruts, ne peuvent être que forgerie. Le caractère épique des faits rapportés signe la forgerie. Et les massacres d'innocents qui émaillent l'histoire sont, tôt ou tard, pris comme la légende de Roland à Roncevaux. Telle est la volonté des massacreurs, à laquelle se plie l'errement révisionniste. Les massacreurs sont forgeurs des mythes qui enjoliveront leurs actes dans l'histoire à venir, ou, à l'inverse, les préserveront en en démonétisant le souvenir, mais pour un effet ultime qui ne varie point. Dans massacre il y a un peu du sacrifice de la messe – le massacre instaure le mythe dans lequel communieront tant les apologistes des massacreurs que les fins esprits et les demi-habiles qui en dénonceront "le mythe". Le mythe est double : il mythifie les massacreurs et alimente les dénégations futures du massacre. Qu'il s'affirme et s'exalte ou qu'il se fasse démasquer comme tel, les victimes en restent les victimes – tantôt directement, tantôt par dénégation de leur victimat.

Cazotte dans la chapelle de l'Abbaye ne cesse, calmement, d'exposer à ses compagnons d'infortune, condamnés à être massacrés, que les heures qu'ils vivent sont l'Apocalypse. Il était fasciné par l'Apocalypse de Jean.

Pour pièce à verser au dossier, et toujours en résonance avec la notion d'unicité prismatique, ou de cristal à facettes, que constitue le massacre de dimension transhistorique qui a marqué la nation dans ces deux événements sanglants à 152 ans de distance, voici comment l'apologétique de Charlemagne était présentée en 1867, dans L'Apocalypse expliquée par Charles de Lisle



Où l'on note les cinquante-trois campagnes de l'européiste moniste Charlemagne ("cette épée infatigable passa et repassa cinquante-trois fois").

S'il est impossible que Nerval ait pu "s'inspirer" du récit de Durandet fait en 1974 pour donner ce nombre, nulle part attesté, de cinquante-trois victimes désignées à l'Abbaye, se peut-il que l'intertextualié ait joué entre son écrit de 1883 et ce texte de Ch. de Lisle de 1867 ? On est fondé de le supputer de par le lien thématique que tend l'Apocalypse entre les deux textes.

L'apocalyptique était aux commandes dans cette phase de la période révolutionnaire en France ; elle faisait suite à l'obsession des républicains de 1790 pour "les premiers chrétiens" quand l'Un de l'Etat et de l'Eglise conduisit la République à vouloir que les écclésiastiques lui prêtent serment sous peine d'exil ou de mort. A la prédication paulinienne universaliste des républicains de 1790 (voir, sur ce thème, la page de Michelet examinée dans Le printemps 1790 et la redoutable question de l'Un : [www.in-nocence.org]) fit suite, dans l'été 1792, l'imprécation apocalyptique de saint Jean.

– à suivre –
Avant de poursuivre l'examen des huit autres traits constants, il convient de reproduire ici les déclarations des témoins oculaires du massacre de l'Abbaye, à commencer par ceux de Jourgniac et de Jourdan :

(dans la page supra du 26 mars 2017, 16:56, à la ligne 5, sur les 53 morts de Valréas, lire : "27 de la Résistance et 26 civils considérés comme otages".

Ref : le site AJPN, Anonymes, Justes et Persécutés durant la période Nazie [www.ajpn.org] qui donne la liste des cinquante-trois martyrs et le récit de Michel Reboul de l'Association des Familles de Fusillés Valréas, daté du 12 août 2014 :

12 juin 1944 à VALREAS
Résumé (Sur les événements du 12 juin 1944 à Valréas) Au 6 juin 1944 les Alliés débarquèrent en Normandie. De Londres arriva l’ordre d’un soulèvement général en France. Deux jours après, un groupe de résistants entra dans Valréas. Le but principal de l’occupation de Valréas et d’autres lieux de la vallée du Rhône était de couvrir la mobilisation générale et le soulèvement général dans la zone Est montagneuse du département en créant un point de fixation pour les forces d’occupation. Le chef régional de l’armée secrète (AS) le commandant « Alain » (Pierre Reynaud) délégua le commandement militaire sur Valréas au lieutenant « Georges » (Pierre Rigaud). L’autorité civile était exercée par Marius Gras et Louis Clarice, responsable de l’AS pour Valréas et environ. Une rivalité existait entre les forces Gaullistes, l’AS et la résistance communiste FTPF. Les résistants prirent possession de la poste, la mairie et s’emparèrent des armes de la gendarmerie. Les lignes téléphoniques furent coupées, les collaborateurs et les miliciens, arrêtés. Des barricades furent dressées autour de Valréas en vue de résister. Dans un élan général, beaucoup de jeunes gens de Valréas, se joignent aux résistants. La possibilité d’un repli en cas d’attaque allemande fut envisagée. Mais « Roger » (André Chaiffre) lieutenant de la FTPF, se prononce contre l’idée d’un repli et veut engager le combat avec son groupe. Au 12 juin, les Allemands attaquent et un ordre de repli est donné aux groupes de résistants. Cet ordre de repli n’est jamais parvenu aux deux groupes des FTPF, installées à la barricade de la route de Baume. Les anciens résistants expliquent cela par le fait que l’agent de la Gestapo Roger Ferrant, qui s’était infiltré les rangs de la résistance à Valréas, avait détourné l’ordre de repli. Une autre explication: Peut-être ces deux groupes ont été tout simplement oublié suite à la confusion régnant au poste de commandement lors de l’attaque allemande. Valréas était un obstacle pour les forces allemandes. Pour remonter de la Provence vers la Normandie, elles devaient éviter la nationale le long du Rhône continuellement bombardée. De ce fait l’ordre de nettoyage de Valréas a été donné au groupe de combat « Unger » Le noyau de ce groupe de combat se composait de 3 compagnies du 2me bataillon du 10me régiment de Panzergrenadiers de la 9me Panzerdivision. En tout, 13 officiers, 166 sous-officiers et 653 soldats. Parmi eux se trouvait le soldat Emil Bauer de la 7eme compagnie. La 9me Panzerdivision stationnait pour repos en France du sud de mai à juillet 1944 suite à de sévères pertes sur le front russe. Pour l’attaque de Valréas le groupe de combat « Unger » fut appuyé par : une compagnie de véhicules blindés composée de 32 chars et deux chars de reconnaissance appartenant à la 9me section de reconnaissance de la 9me Panzerdivision, sous le commandement du capitaine Gerhard Blank. Un groupe de la 8me compagnie (légionnaires) du 3me régiment de la division Brandenburg avec les interprètes nécessaires aux interrogatoires. Groupe placé sous le commandement du chef de compagnie le commandant Träger et le chef de groupe le lieutenant Demetrio, entre 25 et 30 hommes en somme. Les noms de 9 de ces hommes qui se trouvaient à Valréas le 12 juin 1944 sont connus. Des Feldgendarmes de Montélimar accompagnés de 250 jeunes gens du service des travailleurs du Reich également stationnés à Montélimar. On confie au groupe de mitrailleuses lourdes du soldat Emil Bauer un détachement de ces jeunes fanatiques qui ont moins de 20 ans. Une section, cent hommes environ, du 200ème régiment de sécurité stationné à Livron, sous le commandement d’un lieutenant. Ce régiment appartenait à l’escadrille de combat 200, une unité spéciale de la Luftwaffe. Pour combattre les résistants du Vercors elle organisa le parachutage spécial le 21.07.1944 à Vassieux. Dans la marche d’approche vers Valréas, à Taulignan eurent lieu les premiers incidents impliquant le groupe d’Emil Bauer. Avec comme conséquence, 13 tués parmi les résistants et les civils plus 5 prisonniers fusillés ultérieurement. En fin de matinée du 12 juin, Valréas était encerclée. Mais la plus grande part des résistants avait pu fuir. Une partie des résistants ensemble avec les personnels des cantines, des bureaux et des gendarmes voulait fuir avec un convoi de plusieurs camions en direction de Nyons. Paul Mège partit en reconnaissance de la route en moto. A mi-chemin, à Novezan, le chemin de retraite était déjà barré par le groupe d’Emil Bauer. Paul Mège fut blessé mais réussi à prévenir le convoi. Les gens voulurent s’enfuir à pieds mais la 9me section de reconnaissance blindée sous la responsabilité du lieutenant Scheible en fit environ 20 prisonniers. Ces prisonniers ont été rassemblés à Valréas au Portalon devant la maison Autajon (5 cours Tivoli, où se trouve actuellement une plaque commémorative). Puis ils devaient se rendre à l’Hôtel Thomassin (aujourd’hui Grand Hôtel), quartier général allemand pour s’aligner le long du mur d’en face. Quand le barrage défensif sur la route de Baume se leva sans ordre de repli il était trop tard. 15 résistants en voulant traverser la route d’Orange furent cernés et se rendirent, parmi eux Joseph Coutton et Emile Bouchet. Le lieutenant allemand Demetrio, jugé plus tard par la justice militaire à Marseille, y avait participé. Encordés les uns aux autres, les prisonniers devaient parcourir 2 km à pieds pour rejoindre les autres prisonniers en face de l’Hôtel Thomassin. Selon le témoignage de madame Jeanine Talmon, les prisonniers furent rapidement interrogés devant l’Hôtel. Le maire Jules Niel, avec véhémence, insiste auprès de l’autorité allemande pour échanger sa vie contre les prisonniers. Il a pu sauver deux prisonniers civils, mais pas le troisième déclaré innocent par lui, parce qu’arrêté avec un revolver à la main. Ensuite l’autorité allemande le major Unger ne voulut plus discuter. Qui donc par la suite a donné l’ordre d’exécution ? Cette question fut capitale lors du procès militaire en 1951 à Marseille et resta sans réponse. Le major Unger se trouvait dans l’Hôtel un court instant quand l’ordre d’exécution a été donné. Lorsqu’il en sortit, 6 à 8 exécutés se trouvaient déjà par terre. D’après le témoignage du Oberleutnant Blank de la 9me section de reconnaissance blindée, l’ordre d’exécution fut donné par un commandant fanatique du SD, car son chauffeur avait été blessé à l’approche de Valréas. On a soupçonné le commandant Wilhelm Hentsch responsable de la Feldgendarmerie d’Avignon. Il s’est défendu en précisant qu’en tant qu’officier de police on l’informait toujours après l’action militaire et que de plus il n’était pas à Valréas ce jour là. Le lieutenant Demetrio fut également soupçonné mais il put démontrer que sept ou huit morts se trouvaient par terre lorsqu’il arriva sur le lieu d’exécution après avoir mené les interrogatoires à la mairie. D’après les témoignages lors de l’instruction (surtout celui du maire Niel) le major Unger n’a pas donné l’ordre d’exécution. On peut supposer que sa demande ultérieure de mutation résulte du fait que son prestige avait été écorné parce que l’ordre d’exécution de Valréas avait été donné par un officier subalterne. En tout il y a eu 53 morts à déplorer, dont 10 personnes pendant l’attaque sur Valréas. Quatre personnes ont survécu à l’exécution, Emile Bouchet, Joseph Coutton, Auguste Mary et Gratien Soureillat. Un cinquième, Alfred Buey, est mort à l’hôpital des suites de ses blessures. Ainsi 47 personnes se trouvaient devant le peloton d’exécution. Parmi les 53 morts, 27 venaient de la résistance et les 26 autres étaient des civils considérés comme otages par les Français. Les exécutés devaient être transportés par camion pour être enterrés quelque part, ce qui aurait permis aux allemands de découvrir les blessés. Jeannine Talmon a pu empêcher le déplacement des cadavres. En tant que représentante de la croix rouge elle avait eu un entretien familier avec un lieutenant allemand qui avait étudié l’électronique à Grenoble. Après discussion avec son supérieur, le lieutenant obtint que les morts restent sur place jusqu’au lendemain matin pour être comptés par un officier allemand et le maire. Pendant la nuit les blessés furent évacués vers l’hôpital et remplacés par des morts des combats précédents. Le lendemain, à 6h le matin, les morts sont rassemblés dans la chapelle des pénitents blancs instituée comme chapelle ardente. Après mise en cercueil les familles purent identifier les leurs. L’enterrement eut lieu à 6h30 le 14 juin sous les conditions de la préfecture. Le convoi funèbre de 7 charrettes tirées par des chevaux fut accompagné non par la population mais seulement par le maire, ses deux adjoints et les fossoyeurs. Mais le jour même les tombes étaient recouvertes de fleurs. )
Nous continuons la lecture du témoignage de Jourgniac Saint-Méard, incarcéré à l'Abbaye en l'attente de son jugement :



(Valréas. Autre récit, toujours concordant avec les précédents s'agissant des Cinquante-trois, – et de l'insistance morbide des massacreurs sur l'exactitude comptable de ce nombre de victimes –, celui de l'Association cantonale des Familles de Fusillés, des Déportés et Internés, Résistants et Patriotes de l’Enclave de Valréas, sur le site du Musée de la Résistance en ligne – où l'on note aussi la lenteur erratique, la mollesse pesée et la soulographie des massacreurs :

Bordant la route d’Orange, ce « mur des fusillés » porte deux plaques très explicatives : « Ils étaient là, face à ce mur, à attendre leur mort » « victimes de la barbarie nazie ».

Malgré les transformations de la rue et l’édification d’un bâtiment, le « mur des fusillés » a été conservé dans son état originel.

Il y a moins d’une semaine que les Alliés ont débarqué en Normandie. Le 8 juin au matin, les résistants de l’AS (Armée secrète) et des FTPF (Francs-Tireurs et partisans français) pénètrent dans la cité de Valréas et en occupent les lieux stratégiques. Les Allemands, bien renseignés par un traitre infiltré, ne peuvent tolérer cet « abcès de fixation ».

Le 10, deux de leurs avions mitraillent plusieurs positions. La menace d’un assaut allemand sur la ville conduit nombre de Résistants, conscient de leur faiblesse (ils ne disposent que de moins de 200 hommes, 6 fusils-mitrailleurs et des armes individuelles) envisagent un repli. Mais un responsable influent s’y oppose.
L'attaque allemande, avec 1 200 militaires motorisés, précédés de chars, a lieu le 12 juin sur plusieurs directions visant à isoler Valréas de la montagne de la Lance. Elle se traduira par plusieurs accrochages sanglants à Valréas et ses environs :
* Dans une voiture conduite par Auguste Lambert, résistant de Montélimar, le capitaine "Alain" roulait sur la route de Dieulefit à Valréas, accompagné de deux résistants et de Yvonne Rousset, née Demangel épicière de Dieulefit dont le mari est au maquis et qui allait au ravitaillement. Au Pont-au-Jas, sur la commune de La Roche-Saint-Secret, ils tombent dans une embuscade allemande : le chauffeur Lambert est tué, ainsi que madame Rousset, "Alain" et un de ses compagnons, blessés, sont hospitalisés à Die et opérés
* des groupes FTP sont en position autour de Taulignan. Le groupe Guion est posté au niveau de "la petite tranchée" sur la route de Salles-sous-Bois. Vers 8 h, un convoi allemand arrive et des tirs sont échangés. René Ribière est tué. Les maquisards se retirent.

À Taulignan, le maquis a occupé la commune. Une cinquantaine de soldats allemands cantonnés à Montélimar y arrivent par camion. L’assaut de Taulignan a tout de l’expédition punitive : sept personnes sont fusillées par les Allemands alors qu’elles ne participaient nullement à un combat : Kléber Boudin, gendarme de la brigade de Taulignan fusillé au quartier de la Gare, Jules Vache, 42 ans, cultivateur, résistant de Taulignan, tué alors qu’il essayait de récupérer son troupeau dispersé, madame Aglaé Chaix, 70 ans, cultivatrice, abattue près de sa maison. Jean (-Marie) Fritz, garçon de 14 ans, né à Madagascar, habitant à La Seyne (Var), réfugié à Taulignan, abattu dans un arbre alors que, selon des sources divergentes, « il ramassait des feuilles de mûrier pour nourrir les vers à soie de l'école » ou essayait de se dissimuler, Fernand Théolas, né à Saint-Paul-Trois-Châteaux, 46 ans, contremaître aux cartonnages, résistant de Taulignan, pris avec une arme sur lui et fusillé devant la bascule. À l'entrée de Taulignan, vers 11 h, Pierre Darlix, cafetier restaurateur à Taulignan, qui ramenait de Valréas cinq résistants en renfort dans une voiture se fait massacrer avec Martial Deyres, 20 ans, originaire du Teil (Ardèche), Aimé Jacquerod 20 ans, né à Nîmes, militant dans les mouvements de jeunes catholiques, Henri Paschke, 18 ans, originaire de Cannes (Alpes-Maritimes), François Albert Rein, 19 ans, né à Besançon (Doubs) où il résidait avant la guerre, étudiant juif réfugié à Valence, et René Soubeyrand, 20 ans, originaire du Vaucluse.
D’autres habitants de Taulignan sont faits prisonniers ; internés à la prison de Montluc à Lyon, ils seront fusillés la semaine suivante. Le 16, le cantonnier de Taulignan, Félix Veyrier, 44 ans, est fusillé à Saint-Didier-de-Formans (Ain), laissant deux enfants orphelins, leur mère étant décédée 5 ans auparavant. Le 17, cinq hommes capturés à la tranchée de Valréas à Taulignan, emmenés à la prison Montluc, sont fusillés à la Roche, commune de Saint-Laurent-de-Mure (Isère, maintenant Rhône) : Carmelo Garcia, réfugié espagnol de 41 ans, habitant Taulignan, engagé dans les FTPF ; les frères Gelly, raflés dans leur champ, Joseph, 16 ans, né à Saou, et Pierre, 18 ans, né à Cléon-d’Andran, (les Allemands auraient trouvé sur eux des horaires de tour de garde) ; Cléon-d’Andran, né à Taulignan, 45 ans, ouvrier agricole chez les Gras, avec qui il avait déjà été pris le 9 février, torturé et emprisonné deux mois, de nouveau capturé à Taulignan ; Célestin Reynier, 55 ans, distillateur à Grignan. Ces exécutions ont été retenues dans les chefs d'accusation du procès Barbie.

Les FTP de Suze-la-Rousse ayant appris que les Allemands se préparaient à attaquer Valréas avec leurs blindés envoient Arnaud Achiary prévenir les résistants de cette ville. Achiary part à moto de Suze-la-Rousse. Au passage, il prévient Bouchet qui tient un barrage sur la route de La Baume-de-Transit. Vers 10 h 30, Achiary parvient à joindre le lieutenant "Georges" Rigaud et son adjoint Oudot à Taulignan. Georges décide le repli, mais ses ordres ne parviendront pas aux trois groupes FTPF qui tenaient la route de Baume, d'Orange, de Grillon, et au groupe AS commandé par Allouard en position au quartier Montmartel. Un agent de la Gestapo infiltré dans les rangs de la Résistance valréassienne, Roger Ferrand, est-il pour quelque chose dans ce ratage ?

À Valréas à midi, la sirène donne l'ordre de repli aux maquisards face à l'arrivée allemande. Les postes, connaissant la signification de l'appel, décrochent. Par contre, le barrage de la route de Baume ignore ce signal et continue sa faction. A 12 h 45, les Allemands attaquent ce barrage, Roger Carrière est touché à mort alors qu’il protégeait le flanc droit du groupe. Cinq maquisards, Émile Bouchet, Joseph Coutton, Auguste Mary, Gratien Soureillat, Alfred Buey, se repliant de la route de La Baume-de-Transit, sont pris et emmenés à Valréas. Dans les autres groupes, six hommes sont tués dans des circonstances analogues : René Discours-Bordet, Léopold Fabre, Gabriel Jardin, Ulysse Jardin, Cyrielle Laget et Julien Sallard.
L'unité de sécurité de la Luftwaffe de Valence, la 8e compagnie de la Division Brandenbourg de Pont-Saint-Esprit et le groupe de protection 210 avec le Groupe d'attaque Unger 126 de la 9e division blindée de la Wehrmacht investissent la ville. Les Allemands tirent de tous côtés dans les rues, sur les portes et les fenêtres. Ils pillent les maisons, volent bijoux, économies, vélos, provisions, mettent le feu en plusieurs endroits et, après une journée de carnage, réussissent à prendre la ville.
Un officier allemand ordonne au maire Jules Niel de faire rassembler les habitants sur la place de la Mairie.
Un officier sur le kiosque harangue la foule cernée par la troupe et menacée par les chars et armes lourdes braqués sur elle, ses phrases sont traduites en français par un interprète en uniforme allemand qui a l'accent parisien. Puis les Allemands rassemblent les 27 maquisards capturés en combat, y adjoignent 25 habitants de Valréas pris au hasard et les alignent devant un mur, mains jointes sur la tête, au rond-point du Portalon. Le maire essaie d’intervenir, il n’en sauvera que deux. Puis le peloton d’exécution commence une lente fusillade, par petits séries, entrecoupées de pauses pour aller boire à l’hôtel voisin. Et le coup de grâce à chacun d’eux. Face au peloton, des hommes hurlent un nom chéri, chantent La Marseillaise ou l’Internationale.
Une cinquantaine de corps gisent devant le mur, que l’officier allemand, après les avoir soigneusement comptés, ordonne de laisser à la vue de tous, sans les toucher jusqu’au lendemain. Malgré cet ordre, durant la nuit, des sapeurs-pompiers, des infirmières de la Croix-Rouge et des habitants volontaires examinent l’amoncellement de corps et y découvrent cinq hommes qui ne sont pas morts. Ils les transportent à l’hôpital et les remplacent par des morts des fusillades précédentes dans la campagne. L’un des rescapés de la tuerie, Alfred Buey, imprimeur à Valréas, 30 ans, meurt au cours de la nuit de ses blessures. Mais les quatre autres survivront. Ce sont Émile Bouchet, maréchal-ferrant à La Motte-Chalancon. Arrêté le 23 août 1942 dans son village pour activités communistes, ayant, avec d’autres, chanté l’Internationale dans un banquet à Bruis (Hautes-Alpes). Condamné à 3 mois de prison et 3 000 francs d’amende, interné à Fort-Barraux, puis à Montluc pendant cinq mois. Libéré le 19 janvier 1943, il reprend ses activités résistantes, achemine et héberge des Juifs de Lyon, organise le camp de la Lance. Arrêté par les GMR (Gardes mobiles de réserve) le 1er juillet 1943, il s’évade au cours de son transport. Entre dans le groupe SAP (Section atterrissage et parachutage) de Valréas-Taulignan en septembre 1943, devient chef d’un groupe-franc du sud-Drôme, avec lequel il récupère 22 camions dissimulés par le CDM (Camouflage du matériel), détourne en gare de Pierrelatte un camion de sucre et deux camions de farine, transporte un officier blessé. Les autres sont Joseph Coutton, de Taulignan, qui hébergeait les jeunes rejoignant le camp de la Lance, Auguste Mary et Gratien Soureillat.
Au total, et suivant l’ordre impératif des autorités allemandes, les 53 cercueils d’habitants de Valréas sont transportés, le 15 juin à 6 h 30, sur des charrettes, seulement accompagnés par les familles, et la municipalité. Mais dans la journée, les tombes se sont couvertes de monceaux de fleurs.

Après avoir investi Valréas et Taulignan, les Allemands poussent vers Nyons, arrivent jusqu'à Novezan, hameau de Venterol et rebroussent chemin. Il semble que les nazis aient voulu semer la terreur en amenant sur ce secteur des forces importantes, pour obliger les FFI (Forces françaises de l'intérieur) à décrocher, puis en pillant, incendiant, violant, assassinant, pour insuffler la crainte d'un retour aussi sauvage si les FFI revenaient.

Le journal de la 9e Panzer rend compte de l’opération en ces termes : « Pertes ennemies : 110 morts, pas de pertes chez nous. Prise : 41 MG, 1 sMG, 10 M.Pi, plusieurs carabines, des munitions, de la dynamite, quelques véhicules (inutilisables) »
.)

[museedelaresistanceenligne.org]
Avant de replonger dans l'enfer de l'Abbaye ce 2 septembre 1792, ce petit intermède théorique de Paul Ricoeur – citation extraite de l'article Mythe du Dictionnaire de la Philosophie, p. 1332, Ed. Universalis – sur ce qu'il nomme la mytho-logique et où il envisage la dichtonomie apparente entre muthos et logos et dit qu'elle est sans objet devant les faits :

Platon lui-même écrit des mythes ; sa philosophie procède du mythe orphique et, d'une certaine façon, y retourne ; quelque chose nous dit que le mythe ne s'épuise pas dans sa fonction explicative, qu'il n'est pas seulement une manière pré-scientifique de chercher les causes et que la fonction fabulatrice elle-même a valeur prémonitoire et exploratoire à l'égard de quelque dimension de la vérité qui ne s'identifie pas avec la vérité scientifique ; il paraît bien que le mythe exprime une puissance d'imagination et de représentation dont on n'a encore rien dit tant qu'on s'est borné à la qualifier de "maîtresse d'erreur et de fausseté". Les grands philosophes ont tous eu à faire avec cette puissance de l'imagination, qu'ils s'appellent Kant, Schelling, Hegel, Bergson ou Heidegger. Quelle que soit la réponse qu'ils donnent à la question de savoir si la sorte d'imagination ontologique impliquée par le mythe est finalement inférieure à la vérité d'ordre conceptutel, leur réflexion commune pointe vers une fantastique transcendantale, dont le mythe serait seulement une émergence.

L'enjeu n'est pas seulement le statut du mythe, mais celui de la vérité elle-même à laquelle on se propose de le mesurer ; la question est finalement de savoir si la vérité scientifique est toute la vérité, ou si quelque chose est dit par le mythe qui ne pourrait pas être dit autrement ; le mythe alors, ne serait pas allé-gorique, mais "tautégorique", selon le mot de Shelling : il dirait la même chose et non autre chose. C'est ainsi que dans le débat sur le mythe, la question même de la vérité est en suspens.

Telle est l'antinomie : d'un certain point de vue, muthos et logos s'opposent : d'un autre point de vue, ils se rejoignent, selon la vieille étymologie qui identifie muthos et parole.


Les massacreurs à cause "politique" [*], comme dans les deux cas que nous explorons, fabulent (ils n'affabulent pas, mais fabulent ; ils laissent les affabulations futures aux mythographes) et, comme on l'a vu et le voit encore s'agissant de ceux de l'Etat islamique, les actes qu'ils commettent sont eux-mêmes, déjà révisionnistes historiques puisqu'ils s'emploient, notamment par le jeu subtil de dates anniversaires choisies pour l'accomplissement de leurs atrocités, à citer l'histoire et à la revisiter à leur façon. Ils s'engagent ainsi dans ce que Ricoeur nomme fantastique transcendantale : leurs atrocités se donnent pour fabuleuses et sont habillées comme mythe dès le moment de leur exécution. En cette fabrication ritualisée de la mort sanglante, vérité et fausseté sont superposées, fondues en un. Un peu comme dans le snuf movie façon Etat islamique : on vous tue pour le film, pour la représentation, pour le dit de vous tuer, pour le muthos fictionnel mais, de manière superposée à cela, mine de rien, à la faveur de votre acquiescement à la mise en scène, on vous égorge aussi pour de bon. Votre exécution aura été si bien habillée que, jusqu'à l'instant de votre trépas, vous n'y aurez jamais cru vraiment.

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[*] Le massacre de Valréas n'est rien que politique : il ne s'agit pas d'un affrontement militaire, les Allemands n'essuyèrent aucune perte dans le canton ce jour-là. Le but de ce massacre était de délivrer un message politique aux tenants de la restauration de la République. Il était un message adressé aux français "traitres", ceux qui trahissait les accords passés avec Pétain, comme l'explicite la communication nazie aux populations dans cette période (voir les documents que Durandet a ajoutés en annexe à son ouvrage et que nous reproduirons ici plus tard).


Ce Provençal était natif de Villeneuve-lez-Avignon, bourg situé sur la rive droite du Rhône en vis-à-vis d'Avignon. On se souviendra que des bataillons de Marseillais et d'Avignonnais étaient cantonnés dans la capitale depuis trois semaines environ dans l'attente de se mettre en marche vers les champs de bataille du Nord afin d'y affronter les armées de la Première coalition, ce qui, on l'admettra, mettait ces bataillons dans une situation très comparable à celle des unités allemandes cantonnées dans le sud de la Drôme en attendant leur ordre imminent d'aller combattre les armées Alliées dans les plaines du Nord en juin 1944 suite au Débarquement, avec pour ceux-là comme pour ceux-ci des chances de victoire militaire quasi-nulles.

Carte de Jaillot, Alexis-Hubert (1632-1712), géographe du roi, où l'on voit la proximité de ce bourg avec Valréas que relie une route passant par Sorgues :


On pourra relever au passage que si le bourreau qui "sympathise" avec Jourgniac parle un baragouin du Midi, dans la narration valréassienne, le Français collaborateur qui fait la liaison entre les officiers allemands et la population "a un très fort accent parisien" (cf. le récit du Musée de la Résistance cité supra : Un officier sur le kiosque harangue la foule cernée par la troupe et menacée par les chars et armes lourdes braqués sur elle, ses phrases sont traduites en français par un interprète en uniforme allemand qui a l'accent parisien). Comme l'évoque Ricoeur, on voit le mythe s'organiser spontanément par jeu de similitudes et contrapositions, ici dans le coeur même de la factualité. Son esquisse ne recourt en rien aux ressources de la subjectivité : il est tout là, dans les faits qui s'entrechoisissent comme pour mener une chorégraphie. Le récit valréasien s'introduit dans le récit septembriste et vice-versa et leurs échanges semblent s'opérer comme par un pertuis dans le tissus spatio-temporel, et suivant le fil discourant du muthos.

Où l'on voit se dessiner un chiasme : bourreaux avignonnais à Paris immolant des victimes innocentes parisiennes dans le muthos parisien; bourreaux du Nord (et même "avec l'accent parisien") immolant des victimes innocentes du Comtat Venaissin dans le muthos valréassien. La factualité de ce chiasme lui confère un caractère rétributionnel.


L’affaire de Nancy est une mutinerie de la garnison de la ville , qui eut lieu du 5 au 31 août 1790. Voir Wikipédia :
[fr.wikipedia.org]



Où l'on note, au bas de ce rapport que l'année 1792 était, pour ces révolutionnaires L'An IV de la liberté et l'An I de l'égalité alors même que le calendrier républicain n'avait pas encore été instauré – Il n'entrera en vigueur que le 15 vendémiaire an II (6 octobre 1793). L'An IV de la liberté désigne donc une période de quatre années de renversement de l'ordre ancien au terme de laquelle, comme en juin 1944 quatre années exactement après le renversement de la IIIe République et après que la "Révolution nationale" de Pétain ait été déclarée, survient le massacre de Valréas dans un contexte de crise politique et militaire aux dimensions tout aussi apocalyptiques (non pas de changement de régime mais de basculement des temps) que l'était celui de septembre1792.

Cette dimension "de fin des temps", que l'on retrouve dans ces deux moments historiques peut rendre compte de bien des traits communs entre les deux événements.

– à suivre –
2. Scènes bacchiques, ivrognerie dans le camp des massacreurs

Nous avons vu dans le récit de Durandet comment les tueurs à Valréas interrompaient longuement leur besogne pour "boire à l'hôtel d'en face" et comment, ivres dans le soir, ils s'occupent en vidant leurs chargeurs sur les chiens errants dans les rue du village désert. L'orgie meurtrière des Allemands et SS français est sustentée par l'éthylisme. A l'Abbaye, même tableau bacchique où les tueurs, nous dit Jourdan, se font livrer du vin d'un bougnat du quartier et comment le sang et le vin mêlent leurs tâches de souillure sur les vêtements des bourreaux; comment la table où siège le tribunal au guichet de l'Abbaye est encombrée de bouteilles (Jourgniac de Saint-Méard).

Voici un bref extrait du témoignage de Jourdan qui signale ce trait dans les scènes de l'Abbaye :




On doit à ce témoignage d'avoir été recueilli par un certain Guénot, membre de la commission des contributions, dans la bibliothèque d'un pair de France, M. le marquis Garnier. Guénot livre ces pièces au Premier consul avec la lettre suivante:









Cet "état des sommes payées par le trésorier de la commune de Paris pour les dépenses faites pendant les mois d'août, septembre, octobre et novembre 1792" mentionne les tirages chez les marchands de vin fournissant les tribunaux "populaires" de l'Abbaye, comme la mise à disposition des charettes par lesquelles les corps des martyrs seraient acheminés aux fosses communes. On retrouve dans ces pièces et le témoignage de Jourdan, le même souci tatillon d'exactitude comptable, touchant aux dépenses engagées dans ces massacres mais plus encore au décompte des corps, à la rationalisation de leur charroi, chez les inspirateurs et exécutants des massacres. Cette comptabilité macabre, et le subterfuge des infirmiers de Valréas pour la rendre exacte aux yeux des Allemands qui exigeaient leur compte de cadavres, occupèrent les acteurs de l'Abbaye tout autant que ceux de Valréas. Il y a là un contraste commun aux deux massacres entre l'exigence de rigueur comptable des assassins et leur débauche et le désordre de leur comportement attisé par l'ivrognerie durant ces journées.

– à suivre –
Extraits de la relation de Jourdan :



Donc, à l'Abbaye comme à Valréas, l'instituteur fut sauvé. Durandet : Finalement, les efforts de M. Niel vont se traduire par un pitoyable résultat. Il ne réussira qu'à sauver l'ancien instituteur, M. Louis Diage, et Antoine Macelon, un ouvrier maçon. Ce qui vient renforcer cette impression de "justice rétributive" entre le massacre de Valréas et celui de l'Abbaye : parce que les Avignonnais épargnèrent l'instituteur en la personne de l'abbé Sicard à l'Abbaye, l'instituteur du village, à Valréas, 152 ans plus tard, sera lui aussi épargné.

Dans son témoignage, l'abbé Sicard, ainsi sauvé, rapporte qu'il fit valoir aux révolutionnaires que son métier "d'instituteur des sourds et muets" était utile au peuple davantage qu'à l'aristocratie car "il y a plus de sourds et muets dans le peuple que dans l'aristocratie".


Suite de la déclaration de Jourdan :




Les verres dégouttaient le sang dont étaient fumantes les mains des cannibales qui buvaient dedans.

Une lecture cursive de cette phrase pourrait faire croire que ces hommes buvaient le sang de leurs victimes. Il n'en est rien. La prose dix-huitiémiste, présentant souvent cette sorte d'affinité compoctionnée avec le rapport de police, est d'une précision clinique ; elle dit précisément ici que les verres étaient souillés du sang des victimes qu'y laissaient les mains ensanglantées des tueurs se servant de ces verres. Le terme "cannibales" est trompeur : il sert dans ces documents à désigner de manière générique les massacreurs. On ne trouve décrite dans ces témoignages aucune scène de cannibalisme.

– à suivre –
On constate que, dans ces scènes de l'Abbaye, le vin et le sang se cotoient, se mêlent sûrement. Car c'est, de nouveau, la messe qui revient dans le massacre. Il n'y a pas plus de cannibalisme dans ces scènes qu'il n'y en a dans le buvez et mangez ceci est mon corps, ceci est mon sang du sacrifice de la messe.

Le vin symbolise le sang qu'il côtoie. Et le sang en tant que référent ou signifié se trouve en quelque sorte en superposition avec l'élément rituel pris en charge par le vin. Autrement dit nous retrouvons là la superposition du muthos et du logos à laquelle est suspendue la vérité : la chose représentée, signifiée, n'est pas absente, elle est là; et s'illustre ainsi le mythe "tautégorique" dont nous entretient Ricoeur (le mythe alors, ne serait pas allé-gorique, mais "tautégorique", selon le mot de Shelling : il dirait la même chose et non autre chose. C'est ainsi que dans le débat sur le mythe, la question même de la vérité est en suspens. op. cit.).

Le vin dit le sang mais le sang n'est pas absent pour autant, le vin, qui "parle de lui", ne l'empêche en rien de parler pour lui-même et sa présence redouble tautologiquement le dit rituel qu'articule le muthos.

– à suivre –
Comme on l'a déjà noté, la situation sur le front dans la guerre qui se mène aux frontières de la nation, est désespérée pour le camp des massacreurs, tant à l'Abbaye qu'à Valréas, et ces libations sont les dernières que ces soldats pourront jamais connaître. La première des messes, donnée par le Christ, fut aussi la dernière des libations qu'il devait partager avec ses compagnons. La messe des massacreurs est leur dernière avant d'être eux-mêmes massacrés à la bataille. Comment s'étonner, dès lors, qu'à l'Abbaye, la scène d'audience au tribunal sanglant ressemble si fortement à la Cène, dans le récit de Jourgniac notamment, telle qu'ont pu la représenter les peintres de la Renaissance : des bouteilles sur la table, et à la table, assis en rang, des hommes mus d'une agitation permanente, les uns et les autres se penchant vers le Président, lui faisant des communications privées, etc.

A ce tribunal, on juge les traîtres, les Judas de la République, cependant que les prêtres, qui ne sont que cela, prêtres inassermentés à la République, périront sans discussion, sans anathème, sans instruction d'enquête ni plaidoierie: ils n'ont pas trahi la République, ils se sont contentés de s'abstenir d'y adhérer spirituellement; ils ne sont pas des Judas et ne sont pas mis à la question.

Ceux qui prient, à Valréas sont occis sur-le-champ, sans discussion ni mise en scène particulière, sans commentaire surtout : c'est ce que nous rapporte Durandet ("ceux-là ont plus de chance, ils périssent d'une balle dans le front") mais aussi, à l'Abbaye, Jourgniac de Saint-Méard : les prêtres incarcérés à l'Abbaye ou à la Force, à qui l'on autorise une confession mutuelle, sont occis sans jugement, à la chaîne, comme bêtes à l'abattoir. Sans haine ni tirade des tueurs sur "leur sang de porc" (Durandet) : leurs torts ne sont pas si entâchés de traîtrise que les "agents de l'étranger" ; ils méritent une mort à peu près propre.

Première des messes révolutionnaires, le tribunal qui se tient au dépôt de l'Abbaye ressemble à la Cène de Vinci, mais c'est parce que cette messe est donnée, dans l'esprit de leurs participants, comme la dernière possible dans les temps cataclysmiques où elle s'insère.

La scène de tribunal, où le prévenu serait Judas, est dressée comme une Cène où le génie de l'Apocalypse soufflerait ses instructions à l'oreille du Président.

– à suivre –
Le vin, carburant du massacre, dans le témoignage de l'abbé Sicard, rescapé de l'Abbaye :





L'immolation des traîtres et des prêtres réfractaires, pour le populaire, est donc bien, ce 3 septembre 1792, une fête, une célébration du lien quasi-religieux, spirituel entre la nation et le peuple, la dernière possible avant la fin du monde qui se profile des frontières des Flandres et aux abords de Verdun. Moment girardien de cette révolution dans sa phase massacreuse.

Jourdan :



Jourgniac de Saint-Méard


Sur les bacchantes, Dionysos et le bonnet phrygien

A Valréas comme à l'Abbaye, les massacreurs sont promis au massacre. Ils massacrent parce qu'ils vont être massacrés. Mais, par la célébration dionysiaque, le massacre qui viendra se change en promesse de résurrection :

Dionysos (ou Bacchus), étymologiquement "le dieu de Nysa" emprunte pour une part ses traits au dieu phrygien Sabazios. Originellement simple dieu du vin, il devint, selon la conception orphique, comme une manière de dieu suprême.

L'identification de Dionysos se fit également avec le dieu crétois Zagreus, qui avait été très probablement, à l'origine, l'équivalent du Zeus hellénique. Cela introduisit, dans la légende du dieu, sous l'influence du mystère orphique, un élément nouveau, celui de la Passion de Dionysos. Et de cette Passion se fait l'écho celle du Vendredi saint que nous venons d'évoquer.

Voici comment la Mythologie générale de Félix Guirand (pp. 156-157) décrit cette passion :

Dionysos-Zagreus était fils de Zeus et de Déméter ou de Coré. Jaloux de lui, les autres dieux résolurent sa perte. Il fut mis en pièces par les Titans, qui jetèrent dans uen chaudière les débris de son corps. Cependant Pallas, put recueillir le coeur du dieu ; elle le porta aussitôt à Zeus, qui foudroya les Titans, et, du coeur encore palpitant, fit naître Dionysos. Quant à Zagreus, dont les restes avaient été ensevelis au pied du Parnasse, il devint une divinité chtohnienne qui, aux Enfers, accueillait les âmes des morts et aidait à leur purification.

A cette souffrance et à cette résurrection, les adeptes de l'orphisme conféraient un sens mystique, et la physionomie de Dionysos s'en trouva profondément modifiée. Ce ne fut plus le rustique dieu du vin et de la joie, descendu jadis des montagnes de Thrace ; ce ne fut plus même le dieu du délire orgiaque, venu d'Orient : désormais Dionysos, "dieu qui est détruit, qui disparaît, qui abandonne la vie et renaît ensuite" (Plutarque), devint le symbole de la vie universelle.


Avant de passer à l'étude des autres traits communs aux deux corpus, le valréassien et le septembriste, nous pouvons déjà tenter de figurer sous forme de diagramme les deux massacres comme événement unique dans la dimension transhistorique (ou métahistorique) ; cette dimension, un peu comme en physique la cinquième ou la ennième dimension, transcende l'ordre spatio-temporel vulgaire. Elle prend la commonnalité des contextes historiques (quatre ans d'usurpation du pouvoir politique légitime et de subversion de la dynamique instituée entre ordre temporel et ordre spirituel) comme orbe sous laquelle sera tracée une orbe intérieure dans laquelle s'inscrira la situation politique et militaire commune aux deux massacres : celle qui est marquée par une projection aux frontières nord de la nation d'une armée de coalition (1ère Coalition en septembre 1792 ; forces alliées du débarquement de Normandie en juin 1944) qui menace et combat les massacreurs (forces du IIIe Reich et des collaborateurs "parisiens" en 1944 à Valréas ; forces "avignonnaises" et collaborateurs parisiens en 1792 à l'Abbaye). Deux sabliers entrecroisés contiennent dans leur chambre supérieure les Massacreurs; dans leur chambre inférieure les Massacrés. Au centre, point de symétrie du dispositif, s'échangent les matériaux des deux corpus entre les deux chambres des massacreurs d'une part, et les deux chambres des massacrés d'autre part. Cet échange est trans-historique et a-temporel (il est indifférent à la flèche du temps), et il est a-causal, il s'opère sur la matière du muthos de ce bi-événement, tel que nous l'explorons. Il fonde un être bi-événementiel qui est partie à la nation historiée, laquelle en ressort causa sui, comme l'a relevé un lecteur attentif.

Au coeur de l'objet sera donc ce "pertuis" dans le tissu spatio-temporel qu'a ouvert pour nous le nombre cinquante-trois, soit la chose étrange qui nous a éveillé à ces traits communs qui fondent la gemellité et le bi-événement. Ce nombre appartient en commun aux quatre lobes (chambres) de la figure : il appartient aux massacrés comme à l'oeuvre des massacreurs. Il surgit dans le texte de Nerval et ne se trouve corroboré nulle part dans le corpus septembriste. Il est la singularité centrale du dispositif qui réveille l'être bi-événementiel.

– à suivre –

(message modifié)
les massacreurs sont promis au massacre. Ils massacrent parce qu'ils vont être massacrés.
////

Les remplacistes (qui sont aussi des massacreurs) sont promis au remplacement. Ils remplacent parce qu'ils vont être remplacés.


Ce diagramme, très artisanalement composé, on s'en rend compte, n'en transcrit pas moins l'essentiel de la structure étudiée :


– à suivre –
Une modélisation de ce dispositif par les mathématiques paraît possible, qui y verraient probablement un jeu de fonctions holomorphes, et qui caractériseraient éventuellement cet "être historial transcendant", animé de ses dynamiques homologiques/holomorphiques, comme espace hilbertien, mais nous sommes contraints d'abandonner au mathématicien spécialiste le soin d'explorer cette voie d'interprétation dans l'analyse structurale que nous suivons.

3. La place des femmes dans le bi-événement

Le récit nervalien et tout le corpus septembriste sont sans ambiguïté sur ce point : les femmes furent épargnées à l'Abbaye; la duchesse de Lamballe fut massacrée à la prison de la Force et de plus son effroyable sort semble s'expliquer par un enchaînement de malentendus et de méprises, l'éclair s'abattant sur elle quand il cherchait son bouc-émissaire dans l'orage de violence où se déchaînait la meute assoiffée de sang, lors même que l'ordre de son élargissement avait été prononcé par ses juges.

Nous reviendrons sur les détails de son cas.

Jourgniac dans l'avant-propos à sa Déclaration :



Mais, de manière générale le tableau septembriste assigne aux femmes la même place en marge des scènes de massacre : elles sont pour certaines spectatrices tantôt passives, tantôt excitant les tueurs (à l'Abbaye) et certaines implorant la grâce de leurs proches condamnés. Jourgniac dans son avant-propos:



Nerval rappelle dans son texte sur Septembre que les femmes furent épargnées à l'Abbaye (voir supra le texte de Nerval)

Le corpus valréassien ne mentionne aucune femme parmi les cinquante-trois martyrs de Valréas, lors même que celles-ci avaient joué un rôle déterminant (comme agents de liaison, notamment) dans l'action des Maquis de Provence impliqués dans la "libération" de Valréas (7-12 juin 1944), ce dont les tueurs nazis n'ignoraient rien étant tenus informés de ces détails par leurs agents infiltrés dans ces maquis, et lors même aussi qu'à la même époque à Oradour-sur-Glane, les femmes ne furent nullement épargnées par les troupes du Reich, qui massacrèrent la population du village dans son ensemble.

A cet égard, le drame valréassien semble avoir été là encore informé ou modélisé par celui de l'Abbaye ou à tout le moins en porter la marque homologique objective. Nous verrons comment cette marque se renforce, et par quels signifiants, dans le rôle qu'ont eu certaines femmes dans le bi-événement.

(message modifié)


– à suivre –
Dans la relation de Durandet du corpus valréassien, on voit les femmes contraintes par les tueurs à la position de spectatrices des supplices (la population est obligée d'assister au massacre): le commandant commence lui-même le carnage. Il dégaine son pistolet et tire une balle sans viser au milieu du groupe. Il se garde bien de donner l'ordre d'ouvrir le feu au peloton d'exécution. Il tourne les talons et va prendre un verre a café de la place. Puis il revient et finit son chargeur, toujours sans viser, dans la masse humaine rassemblée devant le mur.

Certaines femmes veulent se sauver et ne pas en voir plus. Elles sont ramnées à coups de rosse dans les reins à l'endroit réservée aux "spectateurs".

L'une d'elle tend son bébé à bout de bras et demande pitié pour son mari. Le commandant allemand appuie en riant le canon de son arme sur la tempe du bébé et presse la détente.

L'arme est vide et seul le bruit du percuteur claque dans le silence de la foule pétrifiée. Les soldats éclatent de rire devant cette plaisanterie de leur chef. La femme serre son enfant indemne contre elle et prend place avec les autres habitants en face du mur. Elle adresse un dernier signe de la main à son mari et attend.
(p. 177)

Implorations, suppliques d'épargner un proche, parmi les "spectatrices" forcées de Valréas et l'on voit à l'Abbaye, les femmes ayant un proche parmi les condamnées qui affluent au dépôt avec les mêmes implorations. Une seule parviendra à ses fins : la fille de Cazotte, qui exige de partager le sort de son père et qui parvient ainsi à émouvoir les tueurs qui gracient ce dernier. La mère de famille qui tend son enfant dans les bras à Valréas dans l'espoir d'attendrir les massacreurs n'aura pas cette chance.

Les femmes de Valréas contraintes d'assister au carnage semblent s'être tues, résignées, après cette tentative désespérée de l'une d'elle au commencement des exécutions. Cependant que dans la foule des émeutiers qui entourent l'Abbaye quand sonne le tocsin signalant la tuerie, on en voit certaines inciter la main des bourreaux à plus de raffinement, plus de lenteur et de cruauté dans l'exécution des supplices (Jourgniac, Jourdan).

Mais à l'Abbaye comme à Valréas, aucune n'est tuée, et aucune ne tue directement parmi les spectatrices, là enthousiastes, ici affligées. Il y a symétrie et équilibre dans le bi-événement : l'action psychologique excitatrice et incitatrice des amies des tueurs de l'Abbaye a pour contrepoint la détresse psychologique que subissent les femmes spectatrices forcées de la tuerie de Valréas ; et si, à l'Abbaye, aucune femme ne porta de coups ni n'eut de sang sur les mains, au sens littéral du terme, aucune ne versa son sang parmi les martyrs de Valréas.

Le sauvetage de la figure de l'Instituteur (l'abbé Sicard, "instituteur des sourds-muets") à l'Abbaye eut pour homologue celui de l'ancien instituteur de Valréas : tous deux furent sauvés par l'action héroïque de deux hommes – à l'Abbaye celle du citoyen Monnot, "horloger aux Petits-Augustins", qui se précipite au-devant des bourreaux qui s'apprêtaient à abattre Sicard en réclamant que "sa poitrine soit transpercée avant celle de cet homme", et celle du maire M. Niel à Valréas qui négocie la grâce de l'ancien instituteur Louis Diage.

Extrait de la relation de l'abbé Sicard :



Ces homologies et cette symétrie dans la dramaturgie et les souffrances vécues à l'intérieur du complexe bi-événementiel nous conduisent à nous pencher sur l'hypothèse d'une logique rétributive à l'oeuvre dans le complexe, voire même d'une "grille karmique" qui ordonnancerait l'expérience et le destin des victimes. C'est cette hypothèse, évidemment un peu "folle", dont il convient d'examiner le poids dans ce muthos transhistorique, sans perdre de vue que le chiasme victime-bourreau entre les quatre lobes du bi-événement, tel que le rend manifeste le diagramme du modèle dégagé, se prête remarquablement à pareille grille de lecture subjective. Le contexte historique du drame de Valréas, celui de l'idéologie pétainiste axée sur l'expiation des crimes antérieurs de la nation, ne dénoterait aucunement en contrepoint de cette hypothèse qui, si elle occupe une place ambigüe et discutable au regard de la spiritualité chrétienne, constitue un pilier de la doctrine d'autres spiritualités (bouddhisme, etc.).

– à suivre –
Grille karmique agissante dans le coeur de l'OTB (Objet Transhistorique Bi-événementiel)


Dans les deux colonnes centrales de ce tableau : à gauche les crimes septembristes, à droite leur rétribution valréassienne. Quand il y a eu suspension de crime ("Femmes épargnées" ; "instituteur épargné"), la rétribution est suspendue dans la colonne de droite (les femmes seront épargnées ; l'Instituteur sera épargné)

– à suivre –
Une na(rra)tion qui dirait : Dieu s'est vengé des Avignonnais traîtres et criminels qui, six générations (les 152 ans qui séparent l'Abbaye de Valréas) après qu'ils avaient trahi son vicaire sur terre (leur sécession des Etats pontificaux) et commis des massacres dans la ville capitale (Paris) de la fille aînée de l'Eglise, ont été frappés de Son fléau qui leur a infligé l'exact tourment que leurs pères avaient fait subir aux innocents trahis et immolés à Paris ne manquerait pas de cohérence ni ne serait dénuée d'argument.

On peut sourire, il n'empêche que ce type de pensée épique-théogonique de l'histoire – ce qui advient, et qui fait ordre, est la preuve en acte de l'existence de Dieu – qui articule rétribution, expiation et justice divine, anime une bonne part des thèses de l'Etat islamique et de ses amis, proches ou lointains, qui jurent que ce qui advient aujourd'hui à l'Occident n'est que la juste et divine rétribution de ses crimes en Orient et en Afrique. C'est aussi sur cette forme de pensée millénariste et apocalyptique que repose une certaine politique prétendûment pro-sioniste aux Etats-Unis.

Reste avant de conclure à nous pencher sur l'enseignement politique qu'il est possible de tirer de la découverte de cet OTB.

– à suivre –
Intermède pictographique et faustien, qui vient à point nommé faire contrepoint au moment épique-théogonique que nous venons de vivre : un bois gravé des oeuvres complètes de Nerval à l'Imprimerie nationale qui sert d'enseigne au texte introduisant Le Diable amoureux de Cazotte, par lequel tout à commencé, gravure dont je viens de recevoir l'image d'un ami, que je salue avec chaleur :

Le moyen le plus sûr et le plus raisonnable d’échapper au délire épique-théogonique face à un OTB est de reconnaître que les lois internes de sa constitution, les forces qui assurent sa stabilité et sa cohésion , – comme la cohésion de l’atome est entretenue par des forces internes qui obéissent à des loi quantiques ou tenues pour propres aux champs sub-atomiques –, échappent aux lois et au plan de la causalité spatio-temporelle vulgaire.

L’existence de l’OTB, comme celle de l’atome ou de la nation, est a-causale dans l’ordre cartésien ou kantien des causes assignables aux effets (ce qui n’est pas le cas de la République, dont l’existence est pourvue d’une cause rattachée à une axiologie qui lui est extérieure – p. ex. la République moderne a pour cause que les hommes sont tenus pour libres et égaux en droits, etc.).

La na(rra)tion historique, en laquelle logos et muthos se superposent, est, comme l’atome, un grand sans-causes – la cause de la nation, toujours post-posée en aval du fil de son histoire, existe sans cause dicible en amont –, ce qui laisse libre l’hypothèse du divin, comme tout autant celle du Satan des massacres si magistralement circonscrite par René Girard.

L’hypothèse divine est présente en métahistoire comme elle l’est en astrophysique ou en physique des particules; et elle est aussi, comme on vient de le voir, le pendant nécessaire à la présence et à l’action attestable de Satan dans l’histoire des hommes.

– à suivre –
Documents

Un matériau girardien, la Passion de la princesse de Lamballe le 3 septembre 1792 à la prison de la Force, rapportée par Jourgniac:



***








Les dames du quartier de l'Abbaye :




***




– à suivre –
4. Enseignement politique

Dans le village du Thoard, Basse-Alpes, entre Sisteron et Digne, où six maquis sont actifs et où des parachutages de la RAF ont eu lieu le 12 mai 1944, l’Occupant allemand communique, avec l’aide des Collaborateurs français. Le livre de Durandet reproduit en annexe le « Communiqué à la population » qui fait suite à la terrible répression qui a frappé le village le 14 mai 1944 (voir ci-après)

On constatera que les choix politiques majoritaires de la population dans ce village des Basses-Alpes sont très typiques de la fidélité à la République dans cette région de France, qui voit des soulèvements apparaître toutes les fois où s’instaure un régime despotique qui agit pour la renverser. Il faut porter sur la Résistance des maquis de Provence le même regard que sur les soulèvements armés et insurrections qui éclatèrent en Provence en défense de la Constitution lors du coup d’Etat du 2 décembre 1851 contre la Deuxième République.

La plupart des Maquis de Provence durant la Seconde guerre mondiale, et les sentiments dans la population provençale aux XIXe et XXe siècle, manifestés dans les épreuves traversées par le pays, ont de manière constante exprimé le penchant de cette province pour la Restauration de l’ordre national renversé, qu’il l’eût été par la violence révolutionnaire des panzers européistes de l’armée d’Hitler et de ses agents en France en 1940-44 ou par celle de l’aventurier militariste qu’était Louis-Napoléon Bonaparte au siècle précédent.

On note d’emblée dans cette communication des chefs des panzerdivisions européistes et de leurs fantoches français prônant la révolution nationale, l’anglophobie obsessionnelle et le thème de l’amitié franco-allemande impossible parce que chroniquement trahie. L’Allemagne et ses exécutants français sont en passe de perdre la guerre à cause d’une trahison intérieure, ou plus précisément, à cause de la faiblesse des Français pour la hyène anglaise, à qui les Français pardonnent tout quand ils ne pardonnent rien aux Allemands.

Ce schéma argumentatif de l’Occupant hitlérien, articulé en français par une Collaboration qui montre une maîtrise parfaite de cette communication, se résume à mettre en exergue la trahison de la patrie par certains français coupables d’anglophilie sournoise, trompés qu'ils sont en cela par la juiverie internationale, et c’est ce même discours que nous retrouvons tel quel sous la plume et dans la bouche des Jacobins de 1792, chez les septembristes évidemment, mais aussi jusqu’aux plus modérés des constitutionnels, dont, notamment, Jourdan, que les massacres des septembriseurs ont pourtant profondément perturbé.

Jourdan, nous le verrons dans les citations du corpus septembriste que nous allons donner, échafaude une théorie du complot anglais dans la plus belle veine des théories complotistes post-modernes que nous connaissons : c’est l’Anglais, qui a dissimulé ses agents dans la populace parisienne, qui verse le vin gratuitement aux tueurs septembristes, c’est lui, jaloux de notre révolution et de notre jeune République, qui veut ruiner et affaiblir notre cause et notre nation, etc. et qui n’hésite pas, pour ce faire, à exciter les populations britanniques à entrer en guerre contre nous, à faire lever des armées contre nous par tout le continent etc..

En 1944, les révolutionnaires européistes, aidés par Vichy, brodent les mêmes arguments face aux populations provençales réfractaires aux forces et à l’idéologie qui ont renversé l’ordre républicain séculaire, et leur bras séculier s’abat sur les Résistants provençaux avec la même fureur apocalyptique que celui des amis de Marat à Paris en 1792 sur les aristocrates et les prêtres qui font montre de scepticisme face aux promesses de la Constitution et qui voient d’un bon œil la mobilisation des armées monarchiques aux frontières lorsqu’elles se déclarent résolues à restaurer la fleur de lys renversée.

A l’examen de ces archives, et à la lumière des signifiants que recèle l’OTB-53 que nous étudions, un constat s’impose, allant à l’encontre de toute narration officielle qui prévaut dans les consciences françaises depuis la Libération, et qui pourrait se condenser en quatre mots: la Collaboration qui se prévaut de la Nation, et les panzerdivisions européistes qu’elle sert, l’une et l’autre tout aussi sanglantes, c’est le camp de la Révolution de 1792 ; les Maquis de la Résistance provençale en 1944, c’est la Réaction, c’est le camp du respect d’un ordre séculaire qui a été renversé quatre ans auparavant par les forces du sanglant idéalisme de la Révolution, et que ce camp s'emploie à restaurer. Le bord politique des Maquis de 1944, nonobstant l’ambiguïté de ceux d'obédience communiste, c’est celui qui, en 1792, représentait l’intérêt des marquis ! et secondairement, celui de l’Angleterre et des Anglais. La Résistance, c’est la fidélité à l’ordre établi, contre la Révolution européiste d’Hitler qui l’a subverti avec l’aide de ses fantoches vichystes illuminés ou séniles. Et Philippe Henriot de Radio Paris (sur les ondes de laquelle la chronique militaire quotidienne commencée le 4 janvier 1942 par Jean-Hérold-Paquis du comité d’honneur de la Waffen SS se ponctuait du slogan : « Et l'Angleterre comme Carthage, sera détruite »), c’est Marat de l’Ami du Peuple.

Dans ce document, on retrouve un autre trait commun aux méthodes et « systèmes de valeur » des autorités d’Occupation de 1944 et des jacobins de la commune de Paris en 1972 : l’importance accordée au décompte exact des cadavres des victimes. Pourquoi donc y accorder pareille importance ? Parce que le souci de tenir un compte juste des cadavres des victimes massacrées atteste l’humanité du massacreur : les bêtes ne savent pas compter.

Communication allemande en 1944 : "(…) Pour l’Anglais, le rassemblement de Thoard n’est qu’un jeu, il a trompé quelques jeunes et sans la modération des Autorités allemandes, il y aurait un village de moins en France et quelques centaines de jeunes de morts [nous sommes mi-mai, avant le Débarquement, un mois plus tard, cette « retenue » des Allemands sera plus incertaine, un frein aura lâché, comme on l’a vu à Valréas le 12 juin]. Les Anglais ne compteraient certainement pas les morts français, mais seulement avec satisfaction les quelques Allemands qui seraient morts dans l’attaque."

Extrait du témoignage de Jourdan sur les massacres de Septembre 1792, responsable du comité des Quatre-Nations qui, avec défiance, déclare dans un dialogue avec un commissaire septembriste qu'il a pu sauver des vies de blessés victimes des massacreurs :



"Ces gens-là (les massacreurs) savaient le nombre de leurs victimes et que s'il leur en manque quelques-unes, la tête du président (Jourdan) en répond". Exactement le cas de conscience que présente à Valréas le sauvetage de quatre des 53 fusillés : il faut, pour que le compte soit bon, aller se procurer à la morgue les corps de victimes de combats (ou d'une autre tuerie) dont le nombre compensera ceux qui font défaut pour avoir été sauvés, et qui, sinon, manqueraient au décompte final des cadavres. Si le compte n'est pas exact, le sang doit couler de nouveau. L'exactitude du décompte macabre est garante de la retenue et de l'humanité des bourreaux. Mais aussi : c'est le caractère indifférencié de la masse cadavérique qui permet ces réparations comptables, au point que l'humanité que confère l'exactide est au prix de l'inhumanité qu'introduit l'indifférentiation.

– à suivre : facsimilé du communiqué allemand de mai 1944 ; facsimile d'extraits du témoignage de Jourdan, notamment dans son volet complotiste ; la nouvelle de la prise de Verdun par la 1ère Coalition équivalente pour les septembriseurs parisiens à celle de la prise de Mossoul pour l'Etat islamique en débandade –
Intermède en sotie nostradamique

On se souvient du livre que commit Georges Dumézil en 1984 «... Le moyne noir en gris dedans Varennes ». Sotie nostradamique suivie d'un Divertissement sur les dernières paroles de Socrate, dont voici une recension :

L'approche du 3e millénaire ne manquera pas de redonner actualité aux prophéties de Nostradamus qui, pour septembre 1999, annoncent que «Du ciel viendra un grand Roy d'effrayeur ». Il faut s'attendre au meilleur peut-être, au pire surtout. Le meilleur, G. D., le spécialiste incontesté des mythologies indo-européennes, en fournit l'exemple en commentant avec humour le 20e quatrain de la 9e centurie qui pronostique la fuite de Louis XVI et son arrestation à Varennes. Citons-le : «De nuict viendra par la forest de Reines, Deux pars Vaultorte Herne la pierre blanche. Le moyne noir en gris dedans Varennes/Esleu cap cause tempeste, feu sang tranche ». La famille royale partit dans la nuit du 20 au 21 juin 1791. «La forest de Reines » est la forêt de Bondy qui avait été fatale à la reine mérovingienne Blitilde et qui le sera à Marie-Antoinette : c'est là que Fersen l'abandonne pour gagner la Belgique, laissant Louis XVI libre de modifier l'itinéraire prévu pour passer par Sainte-Menehould. Le «moyne noir » est le roi lui-même, futur prisonnier du Temple, lieu tenu jusqu'en 1789 par les chevaliers de Malte, à la robe noire. «Esleu cap », c'est la Convention, tête élue de la France. «Tranche », c'est le couperet de la guillotine. Le second vers suscite l'interprétation la plus ingénieuse ! «Deux pars » évoque la séparation de Fersen et de la famille royale. Fersen, dont le nom est rappelé par le début du mot Herne, ira par vaux selon un itinéraire tortueux ; la reine, évoquée par les deux dernières lettres de Herne traversera la Champagne crayeuse, «la pierre blanche »... Laissons le lecteur découvrir la façon dont le puzzle a été reconstitué.
[www.persee.fr]


Comme le dit je ne sais plus quel critique du psychiatre et écrivain russe Immanuel Velikovsky (1895-1979), ami d’Albert Einstein et auteur d’ouvrages de cosmologie sujet à polémiques, « s’il était assez bon pour Einstein, il est assez bon pour moi » : si Nostradamus était assez bon pour Dumézil, auteur de ce monument de l’anthropologie historique Mythes et Epopées, il doit l’être assez pour moi. Je me me sens donc fondé d'imiter humblement Dumézil se penchant sur un quatrain de Nostradamus.

Armé de ce modèle je suis parti à la pêche dans les Centuries pour voir si, par hasard, Avignon ne se trouverait pas couplé à l’Abbaye dans quelque quatrain ou lot de quatrains, et si tel est le cas, dans quel substrat textuel, et ma foi, la pêche a été plutôt bonne. On trouve en effet dans la neuvième Centurie (la même que celle avait arrêté l’attention de Dumézil), les deux quatrains 40 et 41, extraits de l’édition d’Amsterdam de 1688, accessible sur le site Gallica, que je reproduis ici :



Pas question de se lancer dans une recherche historique approfondie et méandreuse qui à chaque terme remarquable de ces deux quatrains tenterait d’associer de manière hasardeuse un événement historique ou un épisode des campagnes militaires de 1792. On retiendra seulement que aux « deux puînés de coups mi-étourdis » peuvent être associés les deux princes de sang royal qui accompagnaient Kellermann à Valmy le 19 septembre 1792 (Louis-Philippe d’Orléans, duc de Chartres, et son frère cadet le duc de Montpensier) ; que « la suite oppressée et les gardes tous hachés » évoque le massacre des gardes suisses retenus au dépôt de l’Abbaye dans les premiers jours de septembre, etc.

L’oracle du quatrain 41 où sont mentionnés Avignon et Carpentras pourrait dire la sécession d’Avignon des Etats Pontificaux et la « guerre » qui déchira Avignon et Carpentras après que le vice-légat pontifical à Avignon, le cardinal Philippe Casoni, se réfugia dans cette ville pour y devenir recteur du Comtat Venaissin jusqu’à 1791. La situation se complexifia alors, Carpentras rejetant la sécession d’Avignon et ne souhaitant pas un rattachement à la France, les habitants tentèrent d’y établir un petit Etat indépendant.

Wikipedia :
La guerre entre Avignon et Carpentras
L'armée avignonnaise assiège Carpentras (1791)
Le 2 janvier 1791, alors qu'à la suite de l'intervention des Avignonnais contre Cavaillon, les communes comtadines arboraient les trois couleurs, l'Assemblée représentative du Comtat, de plus en plus disqualifiée, suspendait ses travaux.
Le 14, les Carpentrassiens se soulevaient contre les papistes, tenaient une assemblée dans la cathédrale Saint-Siffrein et demandaient leur rattachement à la France. Ils furent soutenus par l'Armée d'Avignon qui, dès le 20 janvier, vint mettre le siège devant la capitale du Comtat. Mais pluie et neige obligèrent à le lever.
Au cours du mois de février, le mouvement fit tache d'huile. Le 7, vingt-cinq communautés comtadines, réunies dans la cité des papes, demandèrent leur rattachement à la France. Le principe de former un département fut adopté, il devait avoir pour nom Vaucluse et son chef-lieu serait Avignon.
À Carpentras, en revanche, les habitants tentèrent d'établir un petit État indépendant, qui réaliserait chez lui les réformes de l'Assemblée Constituante française, mais sans accepter de le réunir à la France. En avril 1790, sans l'accord du pape, mais en reconnaissant son autorité, ils se réunirent en assemblée et réformèrent le gouvernement : le pape y était reconnu comme souverain constitutionnel. Avignon, française depuis peu, chercha alors à forcer Carpentras à entrer dans la République française. Carpentras résista à deux sièges successifs menés par les Avignonnais.
Le 25 juin 1793, la Convention nationale française prit un décret « relatif à la formation d'un 87e département, sous la dénomination de département de Vaucluse ».
Le département de Vaucluse fut ainsi définitivement constitué par la réunion de la cité-État d'Avignon, du Comtat Venaissin incluant l'enclave des papes dans la Drôme devenue le canton de Valréas, des principautés d'Orange et de Mondragon, de la viguerie d'Apt et le comté de Sault.
Le nouveau département se vit supprimer cinq évêchés sur six : Carpentras, Cavaillon, Apt, Orange et Vaison, seul resta l'archevêché d'Avignon.
Le pape Pie VI, sous la menace d'invasion des autres États de l'Église par les armées françaises menées par le général Bonaparte, signe le traité de Tolentino, le 19 février 1797.


On retiendra seulement le voisinage, la proximité textuelle entre l’épisode de l’Abbaye et les événements de 1792 d'une part (Quatrain 40), et le rattachement du Comtat Venaissin à la France sous l’impulsion de la bourgeoisie et de la populace avignonnaise (laquelle devait s’illustrer sombrement à l’Abbaye en septembre) d'autre part (Quatrain 41), et que de ce dernier développement, il résulta le rattachement à la France (le parti des Avignonnais, donc) de l’enclave des Papes dans la Drôme sous le nom de Canton de Valréas.

On conçoit que des lettres de Rome aient pu alors être adressées à Louis XVI, qui furent « pleines de miel et d’amertume » puisque les Etats pontificaux venaient de perdre, en l'espèce du Comtat Venaissin, l'un de ses joyaux les plus pérennes. Les Etats pontificaux devaient d'ailleurs s'inclure dans la 1er coalition militaire des monarchies contre la France (sorte de corps expéditionnaire punitif), emmenée par le prussien Brunswick et qui devait prendre Verdun la vielle du massacre de septembre à l'Abbaye, trois semaines avant Valmy.

« Carpentras pris par duc noir rouge plume ». Quel est donc ce « duc de plume noir et rouge » qui prit Carpentras ? La réponse, amusante, vient comme dans la solution à une grille de mots croisés, qui n’a point d’autre intérêt ni enseignement à proposer que celui d’amuser : c’est l’oiseau dit « pigeon jacobin » qui présente un tel plumage ; et Carpentras, comme on le constate, dans ce rattachement à la France du Comtat Venaissin, fut bien prise par le Jacobin !

Le pigeon jacobin :




D'autres images du jacobin aux plumes rouges :

[bazigarpigeon.blogspot.fr]

Le plan du texte nostradamique présente l’ombre portée de l’OTB-53 que nous avons analysé ne serait-ce que par les passerelles et la proximité dans ce texte des composantes bi-événementielles de l’Objet Transhistorique Bi-événementiel 53. Ainsi en va-t-il de toute composition événementielle projetée sur un plan narratif : le nez et la bouche d’une effigie, fort déformés et méconnaissables dans une ombre portée, comme ils peuvent l’être dans l’anamorphose qu’en produit un miroir déformant, n’en demeurent pas moins en relation de proximité et de communication dans les traits et les délinéaments anamorphotiques qui autorisent d’en reconnaître la présence. A cet égard, la rétro-temporalité des oracles nostradamiques trouve sa place comme outil de vérification indicielle dans l’étude de l’a-temporalité présente dans la structure de l’objet transhistorique qui nous occupe.

S’abstenir de procéder à une identification terme à terme, comme on s’abstient de s’identifier à quelque héros de narration fictionnelle sachant que les matériaux que nous examinons ne constituent en rien une invite fictionnelle à se projeter dans des aventures offertes au divertissement, leur parti pris au réel étant constant : se contenter de les savoir lire et d’en analyser le jeu et les dispositifs transcendants.

(message modifié)

– à suivre, par les matériaux précédemment annoncés –
Avant d'enchaîner avec les volets politiques (et historiques) de cette étude, un mot d'éclaircissement sur le bizarre intermède nostradamique qui précède : nous avons deux aléas qui se présentent comme liés dans l'ordre spatio-temporel: la sécession du Comtat Venaissin qui se détache – en deux temps, le temps avignonnais et le temps carpentrasien (voir supra) – des Etats pontificaux pour se rattacher à la France dans les années 1790-1791 ; et les événements sanguinaires de l'été 1792 qui virent des bataillons de "Marseillais" et d'Avignonnais participer aux massacres de septembre, comme l'attestent le récit de Jourgniac mais aussi la relation de l'abbé Sicard (et la chronique historique qui fait état du stationnement de ces bataillons de Provençaux dans Paris durant l'été 1792). Ces deux aléas, qui ne sont tenus ensemble par aucun lien de causalité – ce n'est parce que le Comtat Venaissin a fait sécession que les nobles et les réfractaires au serment révolutionnaire furent massacrés en septembre dans les prisons de la Commune de Paris; il n'y a pas conséquence, seulement consécution – ressurgissent tout aussi liés dans l'événement du 12 juin 1944 dans le Comtat Venaissin avec, comme nous l'avons vu, une interversion des rôles entre massacreurs et massacrés, mais toujours avec pour mobile à l'action des massacreurs, l'invocation de la Raison (comme nous allons le voir chez les massacreurs panzer-révolutionnaires du printemps 1944 en Provence).

Il existe en cosmologie un concept familier des spécialistes des trous noirs : celui qui se résume par la formule trou noir, fontaine blanche : ce qui disparaît conjointement dans un trou noir (lequel, en histoire, peut être celui de la conscience historique d'une nation ou d'un peuple), resurgit tout aussi conjointement dans le cosmos sous forme de fontaine blanche. L'objet voyage d'une dimension à l'autre sans que sa structure n'en soit altérée. En psychologie, ce concept existe aussi, il a été développé par le psychologique Carl Gustav Jung et porte le nom de synchronicité.

Sa définition, commodément donnée par Wikipédia, est la suivante :

La synchronicité est l'occurrence simultanée d'au moins deux événements qui ne présentent pas de lien de causalité, mais dont l'association prend un sens pour la personne qui les perçoit. Cette notion s'articule avec d'autres notions de la psychologie jungienne, comme ceux d'archétype et d'inconscient collectif.

Il est parfaitement possible que l'inconscient ou un archétype prenne possession complète d'un homme et détermine son destin jusqu'au moindre détail. Simultanément, des phénomènes parallèles non psychiques peuvent avoir lieu et ceux-ci représentent également l'archétype. Il est avéré que l'archétype se fait réalité non seulement psychiquement chez l'individu, mais objectivement à l'extérieur de celui-ci.


On retiendra que les liens de causalité s'abolissent quand l'archétype, actualisé dans le muthos, prend le contrôle du réel (si l'inconscient est non-historié, l'archétype, lui, est in-causé).

Donc, les "oracles" ou visions de Nostradamus (qui relèvent toujours d'un dispositif de na(rra)tion française ; c'est bien toujours l'histoire de la nation qui est projetée dans ces oracles), couchées au XVIe siècle dans ces deux quatrains successifs et conjoints, figurent le trou noir cosmologique (puisqu'à la date de leur parution, ils demeuraient ininterprétables, indéchiffrables dans le réel, ils étaient bien un trou noir dans l'intelligence); quant à leur résurgence, la fontaine blanche, elle nous est donnée par le réel qui se déploie dans l'ordre spatio-temporel mais toujours sans locus arrêté (sans coordonnées fixes dans cet ordre), à savoir que la "fontaine blanche" de l'OTB, l'irruption du réel, livre un objet qui persiste dans le même état structurel et se trouve nanti du même statut transcendant que la vision originelle (celle du trou noir) puisqu'il jaillit par deux fois dans l'histoire en conservant sa norme et ses composantes. La bi-irruption historiale des événements "rêvés" ou "métaphorés" (cf. le pigeon jacobin) par Nostradamus crée un objet affranchi de la temporalité, récursif et aux termes permutables : par exemple, la durée de quatre années d'usurpation du pouvoir institué que nous avons identifiée dans l'OTB flotte dans le temps, puisqu'elle s'affirme répétible, comme tout archétype. Il s'agit d'un trait de durée permanent, constitutif de l'objet archétypal; le temps lui-même n'est pour rien dans son bornage.

(Pr)être réfractaire, c'est (pr)être insermenté au logos

La communication des panzer-révolutionnaires de l'été 1944, telle que nous la présente le livre de Durandet, est légèrement dérangeante. Ses arguments en appellent à la logique. Elle se veut fondée en raison. Par-delà les bobards (« bobard » fait partie du vocabulaire de l’époque) habituels de la propagande (que le soldat allemand a épargné les civils durant la campagne de France, ce qui est un mensonge insultant pour la mémoire des milliers de civils mitraillées sur les routes de l’exode dans le Nord), les massacreurs (qui épargnèrent les femmes à Valréas mais qui ne firent pas de quartiers ailleurs) font valoir que la France ayant perdu la guerre, l’Allemagne n’ayant pas désarmé la gendarmerie de Vichy, il convenait, logiquement, de se garder de frapper le soldat allemand en se déguisant en prêtre ou en femme ; qu’est terroriste celui qui frappe sans porter l’uniforme quand le soldat allemand, lui, n’a jamais combattu sans uniforme. L’autre chaîne d’argument tient au fait que l’Allemagne avait elle aussi été occupée par les troupes françaises (allusion à la période d’entre-deux-guerres comme autant à la période napoléonienne) sans que la population allemande ne prenne le soldat français pour cible.

Le logos affirme qu’un coup de dés militaire (l’enfoncement des défenses françaises dans les Ardennes en mai 1940) peut abolir la nation française et il justifie la soumission, temporaire certes, mais sans que soient fixées des bornes à sa durée, et toujours au nom de la logique. Les panzer-révolutionnaires posent comme pétition de principe leur souhait que la France redevienne « indépendante et forte » mais déclarent que l’occupation du territoire français durera tout le temps qu’il faudra pour servir les intérêts de l’Allemagne. Les gendarmes français ont conservé leur arme mais la France ayant perdu sa souveraineté, la voici qui n’existe plus. Se montrer réfractaire à ces arguments, c’est s’ériger contre la logique : la France a déclaré la guerre à l’Allemagne, elle a perdu, la logique veut que le vaincu ne fasse rien. Et c’est trahir la parole de la France que de prendre les armes contre l’occupant, c’est anti-chevaleresque, c’est, pour reprendre le mot des massacreurs de Valréas, faire parler son sang de porc. La Raison assigne à ses réfractaires le statut d’une bête indigne, objet de mépris et tout juste bonne à être saignée.

Les conventionnels de 1792 et 1793 massacraient avec les mêmes arguments construits en raison : le prêtre insermenté (qui a refusé de prêter le serment civil qui conjoint la Constitution nationale et la foi religieuse, et à qui la nation serait prête à laisser son châpelet et sa croix) est un traître infâme et vil, qu’il est normal et très logique de trancher en deux puisque lui rejette l’Un qu’on lui propose. C’est la fureur de la Raison, qui, tout autant que le vin versé aux semptembriseurs, fait le carburant les massacres.

Il y eut, parmi les combattants des Maquis de l’Armée secrète, des prêtres. Ceux-ci prirent les armes contre l'occupant comme aussi contre toute raison, deux ou trois ans avant l’événement de 1944 dans l’enclave des Papes. On trouve un petit film sur YouTube dans lequel l’un d’eux (à Thônes Glières, en Haute-Savoie) livre un entretien. Il expose ses « raisons » de se montrer réfractaire au logos des panzer-révolutionnaires. L’homme était parfaitement déraisonnable puisque, pour tout dire, on doit constater qu’il n’a aucun argument logique et sûr à opposer à ceux des officiers de la propagande allemande et de leurs exécutants français (la Milice). Je donnerai le lien vers ce film documentaire, qui date du début des années 70 et qui fut donc produit durant les mois où Durandet devait réunir les matériaux de son livre sur les Maquis de Provence. Mais avant cela, donnons la parole à l’ennemi par les extraits du livre de Durandet qui offre cette originalité de reproduire la communication de la soldatesque nazie qui sévissait en Provence à ce moment :





"(...) logiquement, on ne peut pas donner de prime aux paysans dont les maisons servent de forteresses aux jeunes"

Vous écoutez les bobards de la propagande juive, vous vous enfuyez devant la troupe, vous lui donnez l'impression d'être coupables, elle vous tire comme des lapins, et vous vous faites descendre, c'est logique.

Le massacreur du pouvoir exude la logique et le logos lui sied comme un uniforme.

– à suivre –
Vous courez devant nous, alors on vous tue, ce n'est là que le terrible effet de votre bêtise combinée à la propagande juive. Il y a des causes, connues, et des effets, prévisibles, qui aboutissent à votre mort violente. Qu'y peut-on ? Rien du tout : tout est de votre faute, celle, plus précisément, de votre carence à entendre raison.

Paris 1792, Provence 1944 : la tuerie a ses raisons que la Raison connaît bien.

Il y a deux "causes" à ces tueries du printemps et de l'été 1944 en Provence, communes à celles de Septembre 1792 à Paris, par ordre d'immédiateté :

1. le vin ;
2. la Raison enfiévrée et débordante, qui porte comme un étendard ce que Chateaubriand nomme "une vision fataliste de l'histoire".

Chateaubriand sur ce qu'il nomme la logique du meurtre, dans la longue préface à ses Etudes historiques, qu'il produisit à la fin de sa vie (sur lesquelles nous aurons l'occasion de revenir, et dont on pourra en attendant consulter la version numérisée en mode texte sur Gallica à l'adresse [visualiseur.bnf.fr]) :

Que, dans la fièvre révolutionnaire, il se soit trouvé d'atroces sycophantes engraissés de sang comme ces vermines immondes qui pullulent dans les voiries ; que des sorcières plus sales que celles de Macbeth aient dansé en rond autour du chaudron où l'on faisait bouillir les membres déchirés de la France, soit ; mais que l'on rencontre aujourd'hui des hommes qui, dans une société paisible et bien ordonnée, se constituent les mielleux apologistes, de ces brutales orgies ; des hommes qui parfument et couronnent de fleurs le baquet où tombaient les têtes à couronne ou à bonnet rouge ; des hommes qui enseignent la logique du meurtre, qui se font maîtres ès arts de massacre, comme il y a des professeurs d'escrime, voilà ce qui ne se comprend pas.

Poursuivons la lecture de ce communiqué des révolutionnaires pan-continentaux du IIIe Reich, diffusé en mai 44, soit dans le mois qui précédait le débarquement de Normandie, à un moment où la Zone Sud occupée, envahie par les Allemands et les Italiens le 11 novembre 1942 au lendemain du débarquement des forces des thalassocraties anglaises, américaines et françaises en Afrique du Nord, n'avait pas encore connu les combats du débarquement de Provence d'août 44, ni la fureur allemande qui fit rage dans la vallée du Rhône et en Comtat Venaissin pendant la bataille de Normandie, soit une heure intermédiaire où la répression des Maquis ne se ponctuait pas encore de tueries systématiques comme à Valréas en juin – à cet égard la montée en férocité des représailles allemandes dans cette région de France dans l'année 1944, marquée par les deux débarquements (Normandie et Provence) imite, dans une échelle de temps précipitée, le crescendo de l'horreur qu'avait connu la France sous la Convention, entre 1792 et 1793, soit la montée des tensions politiques et militaires jusqu'à la guerre civile ouverte en 1793 :






Nous allons voir ce que le prêtre réfractaire du maquis de l'AS de Thônes Glières a à opposer à ces raisons allemandes dans le film documentaire qui recueille son témoignage.

– à suivre –
L'abbé Greffier, professeur du collège de Thônes, à partir de 7 mn 23 s dans ce vidéogramme : il y avait à la base une volonté de servir la patrie, ça va de soi. Le curé réfractaire est animé d'une volonté de servir la patrie, comme pouvaient l'être les prêtres insermentés mais fidèles à la France (dont l'abbé Dorte, chassé comme un gibier par les conventionnels du Gard en 1792). L'amour de la patrie et la volonté de la servir (et même de servir son peuple, comme chez l'abbé Dorte) font échec à la Raison des massacreurs révolutionnaires partisans de l'Un ; pour Robespierre, patrie et serment spirituel ne pouvaient que s'aligner sur une voie unique, celle du culte à l'Etre suprême. Robespierre, mais en 1792 plus encore Danton, ministre de la Justice dans l'été, suivaient une ligne politique et une doctrine spirituelle en tous points structurées comme peut l'être aujourd'hui la doctrine politico-religieuse d'Al-Bagdadi de l'Etat islamique au Levant : massacrer tout opposant à l'Un politico-religieux. Il n'y a pas d'innocent chez les réfractaires à la Raison moniste hissée avec le drapeau de la spiritualité, tous sont excécrables et massacrables. Et, comme nous le verrons dans le texte de Chateaubriand, les victimes des révolutionnaires de la Convention adoptaient déjà dans l'immolation les attitudes de celles de l'Etat Islamiste au Levant dans les quatre années que nous venons de vivre (2014-2017), celle de la résignation à la fatalité historique de l'Un. On ne conteste pas l'Un en raison car d'où le contesterait-on ? de quelle place absente que l'Un n'occuperait pas dans l'espace de la pensée objectiverions-nous l'Un pour en contester la prétention ontologique ?

Nous verrons comment l'Un politico-religieux de la Convention et celui de l'Etat islamique eurent l'un et l'autre mêmement à faire face à une coalition militaire qui a regroupé toutes les forces d'Occident mobilisées contre lui. Et comment pourrait-il en être autrement ? cet espace absent de contestation fait que tout l'espace se trouve mobilisé quand l'absolutisme doit être combattu; le combat contre l'absolutisme et les horreurs qu'il engendre naturellement est aussi absolument plein des forces de sa contestation que peut l'être d'absolutisme l'espace sur lequel ce dernier affirme son pouvoir. Et si dans ces moments l'ennemi de l'intérieur (où l'on retrouve, là sous la Convention comme ici chez Daech, le chrétien réfractaire qui aime et la patrie et Dieu qui l'englobe sans se confondre avec elle), est massacré c'est, littéralement, par manque de place dans cet absolu.

Quelque chose d'instinctif qui suit, non pas la foule mais une idée nous dit l'abbé Greffier de son engagement dans l'armée secrète, c'était la patrie qui appelait à son secours.

Voilà, contre la raison des panzer-révolutionnaires européistes, l'argument irrationnel qu'oppose le curé réfractaire.

Dieu et la patrie sont distincts, ils ne sont pas de l'Un diabolique en lequel spiritualité et raison politique se trouvent mutuellement embrigadés, maçonnés dans une religion d'Etat, et c'est cette distinction, cette dualié en amont, respectueuse de ses deux composantes, qui permet à l'un d'appeler l'autre à son secours dans l'histoire de France.

Vidéo YouTube où l'on pourra suivre cet entretien avec ce curé réfractaire (ce documentaire de La Sept porte la date de 1992)
video: [www.youtube.com]

– à suivre –
Extrait de la préface que donne Chateaubriand à ses Etudes historiques, valant éclairage sur l'appartenance à un même être historial et une même essence politique et spirituelle de la Convention à la fin du XVIIIe siècle, de la panzer-révolution continentale et l'holocauste qu'elle produisit au milieu du XXe siècle, de la révolution bolchévique en Russie et ses crimes sanguinaires au XXe siècle et de l'Etat islamique au Levant au XXIe siècle, et témoignant incidemment de l'aveuglement du savant et homme de lettres sur une fin présumée de l'Histoire :

Dans ces nombres ne sont point compris les massacres à Versailles, aux Carmes, à l'Abbaye, à la glacière d'Avignon, les fusillés de Toulon et de Marseille après les sièges de ces deux villes, et les égorgés de la petite ville provençale de Bédoin, dont la population périt tout entière.

Pour l'exécution de la loi des suspects, du 21 septembre 1793, plus de cinquante mille comités révolutionnaires furent installés sur la surface de la France. D'après les calculs du conventionnel Cambon, ils coûtaient annuellement cinq cent quatre-vingt-onze millions (assignats). Chaque membre de ces comités recevait trois francs par jour, et ils étaient cinq cent quarante mille : c'étaient cinq cent quarante mille accusateurs ayant droit de désigner à la mort. A Paris, seulement, on comptait soixante comités révolutionnaires ; chacun d'eux avait sa prison pour la détention des suspects.

Vous remarquerez que ce ne sont pas seulement des nobles , des prêtres, des religieux , qui figurent ici dans le registre mortuaire ; s'il ne s'agissait que de ces gens-là, la terreur serait véritablement la vertu : canaille ! sotte espèce ! Mais voilà dix-huit mille neuf cent vingt-trois hommes non nobles, de divers états, et deux mille deux cent trente et une femmes de laboureurs ou d'artisans, deux mille enfants guillotinés, noyés et fusillés : à Bordeaux, on exécutait pour crime de négociantisme . Des femmes ! mais savez-vous que dans aucun pays, dans aucun temps, chez aucune nation de la terre, dans aucune proscription politique les femmes n'ont été livrées au bourreau, si ce n'est quelques têtes isolées à Rome sous les empereurs, en Angleterre sous Henri VIII, la reine Marie et Jacques II ? La terreur a seule donné au monde le lâche et impitoyable spectacle de l'assassinat juridique des femmes et des enfants en masse.

Le girondin Riouffe, prisonnier avec Vergniaud, madame Roland et leurs amis à la Conciergerie, rapporte ce qui suit dans ses Mémoires d'un Détenu : " Les femmes les plus belles, les plus jeunes, les plus intéressantes, tombaient pêle-mêle dans ce gouffre (l'Abbaye), dont elles sortaient pour aller par douzaine inonder l'échafaud de leur sang.

" On eût dit que le gouvernement était dans les mains de ces hommes dépravés qui, non contents d'insulter au sexe par des goûts monstrueux, lui vouent encore une haine implacable. De jeunes femmes enceintes, d'autres qui venaient d'accoucher et qui étaient encore dans cet état de faiblesse et de pâleur qui suit ce grand travail de la nature, qui serait respecté par les peuples les plus sauvages ; d'autres dont le lait s'était arrêté tout à coup, ou par frayeur, ou parce qu'on avait arraché leurs enfants de leur sein, étaient jour et nuit précipitées dans cet abîme. Elles arrivaient traînées de cachot en cachot, leurs faibles mains comprimées dans d'indignes fers : on en a vu qui avaient un collier au cou. Elles entraient, les unes évanouies et portées dans les bras des guichetiers, qui en riaient, d'autres en état de stupéfaction qui les rendait presque imbéciles : vers les derniers mois surtout (avant le 9 thermidor), c'était l'activité des enfers : jour et nuit les verrous s'agitaient ; soixante personnes arrivaient le soir pour aller à l'échafaud le lendemain ; elles étaient remplacées par cent autres, que le même sort attendait le jour suivant.

" Quatorze jeunes filles de Verdun, d'une candeur sans exemple, et qui avaient l'air de jeunes vierges préparées pour une fête publique, furent menées ensemble à l'échafaud. Elles disparurent tout à coup et furent moissonnées dans leur printemps : la cour des femmes avait l'air, le lendemain de leur mort, d'un parterre dégarni de ses fleurs par un orage. Je n'ai jamais vu parmi nous de désespoir pareil à celui qu'excita cette barbarie.

" Vingt femmes de Poitou, pauvres paysannes pour la plupart, furent également assassinées ensemble. Je les vois encore, ces malheureuses victimes, je les vois étendues dans la cour de la Conciergerie, accablées de la fatigue d'une longue route et dormant sur le pavé... Au moment d'aller au supplice, on arracha du sein d'une de ces infortunées un enfant qu'elle nourrissait, et qui au moment même s'abreuvait d'un lait dont le bourreau allait tarir la source : ô cris de la douleur maternelle, que vous fûtes aigus ! mais sans effet... Quelques femmes sont mortes dans la charrette, et on a guillotiné leurs cadavres. N'ai-je pas vu, peu de jours avant le 9 thermidor, d'autres femmes traînées à la mort ? Elles s'étaient déclarées enceintes. ( ... ) Et ce sont des hommes, des Français, à qui leurs philosophes les plus éloquents prêchent depuis soixante années l'humanité et la tolérance ( ... )

... Déjà un aqueduc immense qui devait voiturer du sang avait été creusé à la place Saint-Antoine. Disons-le, quelque horrible qu'il soit de le dire, tous les jours le sang humain se puisait par seaux, et quatre hommes étaient occupés au moment de l'exécution à les vider dans cet aqueduc.

" C'était vers trois heures après midi que ces longues processions de victimes descendaient au tribunal, et traversaient lentement sous de longues voûtes, au milieu des prisonniers, qui se rangeaient en haie pour les voir passer avec une avidité sans pareille. J'ai vu quarante-cinq magistrats du parlement de Paris, trente-trois du parlement de Toulouse, allant à la mort du même air qu'ils marchaient autrefois aux cérémonies publiques ; j'ai vu trente fermiers généraux passer d'un pas calme et ferme ; les vingt-cinq premiers négociants de Sedan plaignant en allant à la mort dix mille ouvriers qu'ils laissaient sans pain. J'ai vu ce Baysser, l'effroi des rebelles de la Vendée , et le plus bel homme de guerre qu'eut la France ; j'ai vu tous ces généraux que la victoire venait de couvrir de lauriers qu'on changeait soudain en cyprès ; enfin tous ces jeunes militaires si forts, si vigoureux ( ... ) Ils marchaient silencieusement ( ... ) ils ne savaient que mourir. "

Prudhomme va compléter ce tableau :

" La mission de Le Bon dans les départements frontières du nord peut être comparée à l'apparition de ces noires furies si redoutées dans les temps du paganisme ( ... ) "

Dans les jours de fêtes l'orchestre était placé à côté de l'échafaud ; Le Bon disait aux jeunes filles qui s'y trouvaient : " Suivez la voix de la nature, livrez-vous, abandonnez-vous dans les bras de vos amants. " ( ... )

" Des enfants qu'il avait corrompus lui formaient une garde, et étaient les espions de leurs parents. Quelques-uns avaient de petites guillotines, avec lesquelles ils s'amusaient à donner la mort à des oiseaux et à des souris. " On sait que Le Bon, après avoir abusé d'une femme qui s'était livrée à lui pour sauver son mari, fit mourir cet homme sous les yeux de cette femme, à laquelle il ne resta que l'horreur de son sacrifice ; genre d'atrocités si répétées d'ailleurs, que Prudhomme dit qu'on ne les saurait compter.

Carrier se distingua à Nantes : " Environ quatre-vingts femmes extraites de l'entrepôt, traduites à ce champ de carnage, y furent fusillées ; ensuite on les dépouilla et leurs corps restèrent ainsi épars pendant trois jours.

" Cinq cents enfants des deux sexes, dont les plus âgés avaient quatorze ans, sont conduits au même endroit pour y être fusillés. Jamais spectacle ne fut plus attendrissant et plus effroyable ; la petitesse de leur taille en met plusieurs à l'abri des coups de feu ; ils délient leurs liens, s'éparpillent jusque dans les bataillons de leurs bourreaux, cherchent un refuge entre leurs jambes, qu'ils embrassent fortement, en levant vers eux leur visage où se peignent à la fois l'innocence et l'effroi. Rien ne fait impression sur ces exterminateurs, ils les égorgent à leurs pieds. "

Noyades à Nantes :

" Une quantité de femmes, la plupart enceintes, et d'autres pressant leur nourrisson sur leur sein, sont menées à bord des gabares ( ... ) Les innocentes caresses, le sourire de ces tendres victimes versent dans l'âme de ces mères éplorées un sentiment qui achève de déchirer leurs entrailles ; elles répondent avec vivacité à leurs tendres caresses, en songeant que c'est pour la dernière fois ! ! ! Une d'elles venait d'accoucher sur la grève, les bourreaux lui donnent à peine le temps de terminer ce grand travail ; ils avancent : toutes sont amoncelées dans la gabare, et, après les avoir dépouillées à nu, on leur attache les mains derrière le dos. Les cris les plus aigus, les reproches les plus amers de ces malheureuses mères se font entendre de toutes parts contre les bourreaux ; Fouquet, Robin et Lamberty y répondaient à coups de sabre, et la timide beauté, déjà assez occupée à cacher sa nudité aux monstres qui l'outragent, détourne en frémissant ses regards de sa compagne défigurée par le sang, et qui déjà chancelante vient rendre le dernier soupir à ses pieds. Mais le signal est donné : les charpentiers d'un coup de hache lèvent les sabords, et l'onde les ensevelit pour jamais. "

Et voilà l'objet de vos hymnes ! Des milliers d'exécutions en moins de trois années, en vertu d'une loi qui privait les accusés de témoins, de défenseurs et d'appel ! Songez-vous que le souvenir d'une seule condamnation inique, celle de Socrate, a traversé vingt siècles pour flétrir les juges et les bourreaux ? Pour entonner le chant de triomphe, il faudrait du moins attendre que les pères et les mères, les femmes et les enfants, les frères et les soeurs des victimes fussent morts, et ils couvrent encore la France. Femmes, bourgeois, négociants, magistrats, paysans, soldats, généraux, immense majorité plébéienne sur laquelle est tombée la terreur, vous plaît-il de fournir de nouveaux aliments à ce merveilleux spectacle ?

On dit : Une révolution est une bataille ; comparaison défectueuse. Sur un champ de bataille, si on reçoit la mort on la donne, les deux partis ont les armes à la main. L'exécuteur des hautes oeuvres combat sans péril ; lui seul tient la corde ou le glaive ; on lui amène l'ennemi garrotté. Je ne sache pas qu'on ait jamais appelé duel ce qui se passait entre Louis XVI, la jeune fille de Verdun, Bailly, André Chénier, le vieillard Malesherbes et le bourreau. Le voleur qui m'attend au coin d'un bois joue du moins sa vie contre la mienne ; mais le révolutionnaire qui, du sein de la débauche après s'être vendu tantôt à la cour, tantôt au parti républicain, envoyait à la place du supplice des tombereaux remplis de femmes, quels risques courait-il avec ces faibles adversaires ?

Les prodiges de nos soldats ne furent point l'oeuvre de la terreur ; ils tinrent à l'esprit militaire des Français, qui se réveillera toujours au son de la trompette. Ce ne furent point les commissaires de la Convention et les guillotines à la suite des victoires qui rétablirent la discipline dans les armées, ce furent les armées qui rapportèrent l'ordre dans la France.

La preuve que ce temps mauvais n'avait rien de supérieur propre à être reproduit, c'est qu'il serait impossible de le faire renaître. Les émeutes, les massacres populaires sont de tous les siècles, de tous les pays ; mais une organisation complète de meurtres appelés légaux, des tribunaux jugeant à mort dans toutes les villes, des assassins affiliés dépouillant leurs victimes et les conduisant presque sans gardes au supplice, c'est ce qu'on n'a vu qu'une fois, c'est ce qu'on ne reverra jamais. Aujourd'hui les individus résisteraient un à un ; chacun se défendrait dans sa maison, sur son champ, dans la prison, au supplice même. La terreur ne fut point une invention de quelques géants ; ce fut tout simplement une maladie morale, une peste. Un médecin, dans son amour de l'art, s'écriait plein de joie : " On a retrouvé la lèpre. " On ne retrouvera pas la terreur. N'apprenons point au peuple à choyer les crimes ; ne nous donnons point pour une nation d'ogres, qui lèche comme le lion avec délices ses mâchoires ensanglantées. Le système de la terreur, poussé à l'extrême, n'est autre que la conquête accomplie par l'extermination ; or, on ne peut jamais consumer assez vite tous les holocaustes pour que l'horreur qu'ils inspirent ne soulève pas jusqu'aux allumeurs de bûchers.[/i]

Deux remarques :

1. le trait de consentement apparent des victimes à la "fatalité de l'histoire", souvent relevé dans les exécutions de l'Etat islamique, et qui s'explique par l'absolutisme monisme du régime qui les immole, mais aussi dans le communisme, où les "purgés" s'auto-accusaient de leurs "crimes" et , quoique de façon moins marquée et plus ambigüe, chez les victimes de la Shoah.

2. L'aveuglement chez le savant et homme de lettres Chateaubriand, qui a lu tout ce que son époque avait produit d'études et de témoignages sur la Révolution française et la Terreur (dont les Considérations de Mme de Stael), et de laquelle il avait été témoin lui-même, qui s'étend sur la singularité (comme on le dit aujourd'hui de la Shoah) des extrêmes horreurs de cette période en France. Pour lui, cela ne peut se reproduire dans le futur pour la bonne raison que la chose est faite, la République pacifiée est instaurée (comme on le dit aujourd'hui de l'Europe pacifiée) ; l'accouchement des temps pacifiques voulait tout ce sang de la parturition, et voilà que s'en est fait désormais et pour toujours de ces horreurs qui ne pourront plus se reproduire.

Je m'en vais clore la présente étude et son dossier de documents par

1. un extrait de la relation de Jourdan (président de la Section des Quatre-Nations, celle du quartier parisien où se trouvait l'Abbaye) qui montre l'obsession anglophobique et complotiste des Conventionnels, jumelle de celle des panzer-révolutionnaires pan-continentaux de 1940-1944 en France : qu'une force continentale à potentiel impérial prenne la mesure de ses ambitions et c'est naturellement les thalassocraties qui en menacent le schéma d'expansion qu'elle désigne comme ennemi principal (cf A.J. Toynbee).

2. La lettre que le soldat allemand Bauer, qui appartenait au corps d'armée qui commit le massacre de Valréas, adressa au maire et au Conseil municipal de cette ville en juin 1969, qui nous éclaire enfin, et espérons-le de manière définitive, sur le sens qu'il faut donner à "la construction européenne", soit celle-là même qui fut consacrée officiellement en 1992 et qui s'est échouée par un autre massacre, commis à Paris, celui du Bataclan le 13 novembre 2015, lequel ne comporte aucun autre précédent dans la Capitale en temps de paix aux frontières, que celui de la Saint-Barthélémy.

– à suivre –
Le mot de la fin au soldat Bauer, du bataillon allemand des massacreurs. Cette lettre a été reproduite, en caractères minuscules, sur une page du blog consacré au 12 juin 1944 à Valréas : [12-juin-1944valreas.over-blog.com]

Je la publie ici sans commentaires (je n'ai fait qu'y ajouter des traits au marqueur rouge à la hauteur du paragraphe renfermant l'essentiel de son message) car elle dit tout de l'enseignement politique actuel à tirer de cette affaire :







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Voilà, cette étude est achevée. Si elle a éveillé votre intérêt, je vous invite à la compléter de vos observations éventuelles, sur son contenu comme sur sa présentation.


F.M.
Cher Francis,

Merci beaucoup pour cet étonnant voyage dans les couloirs du temps à travers lequel je vous ai suivi au pas de course, non sans tirer la langue quelquefois, je dois l'avouer, en raison des enjambées qu'il fallait faire pour passer d'un bond de l'ésotérisme pratiquement pur au non moins avéré rationalisme. Tout cela mis en pages (avec illustrations) et quelque peu organisé donnerait un joli petit volume dans la bibliothèque d'un curieux, s'il en est encore. On ne se refait pas : j'aime à tourner des pages.
Oui cher Thomas, publication papier que nous pourrions intituler, parce que notre goût pour la fantaisie et la provocation ne se dément pas : Bagatelle pour deux massacres.

Il y a deux autres enseignements, eux aussi conjoints, qui restent à tirer, indirectement, de cette étude :

1. Que le concept de laïcité, tel qu'on l'entend aujourd'hui, est un concept chrétien, primitivement énoncé dans les Evangiles ("Donner à Dieu ce qui lui appartient et à César ce qui lui revient") ;


2. Que si ce concept a été si nettement et si rigoureusement défini et érigé en principe de gouvernement en France (et beaucoup moins ailleurs en Europe, que ce soit en Allemagne ou en Italie, en Espagne ou aux Pays-Bas, et même en Angleterre où le roi Charles fut pourtant le premier en Europe a être déposé dans la violence), c'est parce que la France s'est consacrée, tout au long de sa IIIe République et peut-être même au-delà, à une profonde, sage et mûre méditation politique sur les horreurs de la Convention et du Robespierrisme (mère de tous les polpotismes et maoïsme du XXe siècle), pour en venir à décider, prophylactiquement, de séparer l'Eglise et l'Etat, avec pour retentissement contemporain tout ce que l'Angleterre, par exemple, nous envie en matière de lois et réglementations chargées de contenir l'islam politique;

Et accessoirement, et par voie de conséquence, que le laïcardisme, tel qu'il est prêché ces jours-ci par Mélenchon (mais pas par Hamon, ce qui est remarquable) n'est pas particulièrement anti-chrétien mais la traduction d'une ignorance profonde du principe politique de la laïcité, qui est le fruit d'un enseignement qui découple la puissance politique des principautés de la puissance spirituelle, fut-elle la plus populaire qui soit ; cet enseignement découlant du principe évangélique original mis en avant pour la première fois par le paulinisme, s'oppose tout à la fois au laïcardisme biaisé et aux tenants de l'Un moniste spirituel représenté chez nous par l'Islam politique.

Les affranchis du Comtat Venaissin en 1792 (Avignonnais, etc.) se montrèrent plus révolutionnaires que la Révolution – ils massacrèrent à l'Abbaye, après avoir pillé les châteaux qu'ils avaient trouvés sur leur chemin vers Lyon et Paris, dont celui de Grignan (à deux lieues de Valréas), rendu célèbre par Mme de Sévigné. C'est que s'étant découplés des Etats pontificaux et de la papauté, leur désir avide de s'aggréger à une puissance de remplacement les conduisait comme par une loi de gravité vers le totalitarisme spirituel-temporel qui naissait à Paris et qui se montrait alors le plus "porteur" d'avenir. Leur adhésion au culte nouveau fabriqué par les Lumières et le robespierrisme, et à la politique nouvelle qui se faisait alors à Paris, ne fut plus qu'un, et c'est ce Un que nous voyons en action dans la capitale en septembre, puis dans toute la guerre et durant la Terreur qui suivit.

Ces "Avignonnais" et ces "Marseillais", qui donnèrent leur nom à notre hymne national, furent plus qu'un adjuvant au monisme continental nouveau ; ils s'adjoignirent à la Révolution davantage que comme affluent à son cours : ils suscitèrent chez elle comme un regain d'inspiration, lui fournirent l'exemple d'une folie possible. Toute l'intelligence française et bourgeoise (avec Guizot, notamment) s'appliqua, un siècle durant après cela, à faire refluer cette folie d'un papisme déçu, lequel se fût épris du projet d'une puissance moniste nouvelle, concurrente à la papauté (cf. Bonaparte et son sacre burlesque), et bientôt dévorée du mal hystérique d'expansion et d'ambition continentales.
Il est tout de même à relever que la confusion, ou le risque de confusion entre souveraineté temporelle et souveraineté spirituelle, dans le texte fondateur du christianisme est bien la source d'un malentendu, d'une méprise, et le déclencheur de la Passion du Christ : Pilate l'interrogea: Es-tu le roi des Juifs? Jésus lui répondit: Tu le dis.

Et c'est cette réponse de Jésus, ambivalente, presqu'un jeu de mots, qui l'envoie directement au supplice.

Que cette confusion politique entre ces deux ordres de pouvoir se manifeste ou que la possibilité de pareille confusion soit seulement souvelée dans une disputatio politique et voilà que le tocsion sonne l'heure des effusions de sang, que s'ouvre une époque où couleront d'intarissables rivières de sang... (en Angleterre, du temps d'Henri VIII et Cromwell comme en France dans les années de la Révolution)

La Passion de la princesse de Lamballe est déclenchée par une méprise qui, si on l'examine de près, ressemble à celle-là.

Le concept de séparation, de "pacte germano-soviétique", entre ces deux ordres de puissance a été le fruit de la miséricorde de la foi et de la théologie chrétiennes qui ont trouvé à se marier au pragmatisme bourgeois forgé par l'expérience des désordres et des massacres.

Contrairement à ce qu'on dit souvent du christianisme, il y a quelque chose de bourgeois à vouloir séparer Dieu de César, dans ce choix de jouer "sage et mesuré", de parier sur un équilibre des forces, dans cette volonté politique de transiger, et que prévalent le sens du compromis et de la conservation sur la dimension dionysiaque et païenne de l'Un.
Qu'on me permette de revenir en épilogue à cette petite étude, ou essai de lecture métahistorique d'un événement transhistorique composite. Je viens de tomber par hasard sur la page de ce site qui se veut atelier interdisciplinaire : [labyrinthe.revues.org]

traitant de l'oeuvre de Hayden White qui fit paraître en 1973, en pleine vague "struturaliste" qui touchait alors les universités américaines, son fameux ouvrage Metahistory qui fit grand bruit. On y lit notamment ceci :

"Il serait difficile de résumer en quelques lignes la somme des positions de White, changeantes au fil des années. Rappelons brièvement ce que furent les thèses principales de Metahistory : en considérant le texte historique comme une « structure verbale ayant la forme d’un discours narratif », White entendait remettre en question le « noble rêve » de l’objectivité historique, sur lequel se fondait l'Université. C’est la structure verbale elle-même qui vient donner aux événements historiques non seulement leur signification mais aussi leur statut d’événement réel. Dès lors, il n’est pas nécessaire de prendre en compte la visée référentielle du texte historique pour en comprendre le fonctionnement et celui-ci ne diffère pas fondamentalement du texte de fiction ou même des grandes constructions philosophiques de l’histoire dont l’emphase stylistique – au sens que White donne au mot style – n’est qu’une forme parmi d’autres. Il n’y a donc aucune raison de séparer la réflexion sur l’écriture de l’histoire des modalités d’écriture de la fiction."

Ce qui dit à peine autrement que je ne le fais l'argument que j'expose dans mon introduction de l'essai supra, et qui devrait lui fournir le référent académique, voire la caution intellectuelle, de d'aucuns ne manqueront pas de lui contester.

Dans un autre ouvrage ultérieur paru en 1987, The Content of the Form (le Contenu de la forme), White élargit le champ de ses investigations formalistes en s'inscrivant dans le courant de la French Theory. On trouvera le texte intégral (format pdf) de cet ouvrage ici : [abuss.narod.ru]

Je mentionne en référence Todorov et les formalistes russes dans l'introduction à mon essai, école de lecture et de pensée de la narrativité que White lui-même évoque dans sa préface à l'édition du quarantière anniversaire de la parution de son Metahistory, ce dont je n'avais pas connaissance à ce moment :
"J'ai entrepris Metahistory en un moment marqué par De la grammatologie de Jacques Derrida, l'Histoire de la folie de Michel Foucault, et de poétique structuraliste et post-structuraliste de Roland Barthes, A.J. Greimas, Tzvetan Todorov et un tout un ensemble d'autres mandarins parisiens. Cela explique que pour beaucoup de gens la terminologie qu'on y trouve soit jargonneuse (car elle l'est bel et bien), ou si l'on préfère, technique ou au moins pseudo-technique."

[www.amazon.fr]

Dans son Metahistory, White définit la "ficelle" historiographique qu'il nomme Explanation by emplotment (l'explication par la mise en intrigue):



soit

Octroyer un "sens" à une histoire en y reconnaissant "le type d'histoire" qui a été dit est ce que j'appelle l'explication par la mise en intrigue. Si, en narrant son histoire, l'historien lui octroie la structure en intrigue d'une tragégie, il en a fournit "l'explication" dans une direction donnée ; s'il l'a structurée en une comédie, il l'a expliquée dans une autre direction. La mise en intrigue est la manière par laquelle un enchaînement d'événements présenté comme une histoire se révèle appartenir à un type particulier d'histoire.

M'inspirant des catégories esquissées par Northrop Frye dans son Anatomie de la critique, je discerne au moins quatre modes différents de mise en intrigue : la romance, la tragédie, la comédie et la satire. Il peut y en avoir d'autres, comme l'épopée, et un récit historique donné est appelé à contenir des histoires appartenant à un mode particulier par certains aspects textuels propres à chacune, cependant que l'ensemble aura été mis en intrigue dans un autre mode.


Ces considérations élémentaires qui jettent les bases du formalisme en histoire, peuvent être prises comme toile de fond à cette étude, qui, corrélant les structures narratives selon la méthode de White, lève le voile sur les corrélations intimes qui lient ensemble de pures factualités transhistoriques, qui se trouvent ainsi surprises en train d'échanger leur matériel tant factuel que narratif (notamment dans les chiasmes superposés Avignon/Paris ; Débarquement de juin 1944/Pression belligérantes aux frontières du Nord en septembre 1792, etc. résumés dans les différents diagrammes de l'essai). C'est à cela que tiendrait la nouveauté de cet essai : que les faits d'histoire se lisent comme narration d'une part (ce qui n'est en soit guère original) et que ces faits opèrent des emprunts et prélèvements les uns sur les autres de manière homologique aux productions textuelles normées (ce qui l'est davantage).

La transhistoricité devient anhistoricité et, comble d'anomie chronologique (pure structure, si l'on veut) : on voit dans les deux quatrains de Nostradamus de la Century IX que nous avons cités la narration encoder (comme en génétique) des événements qui surviendront deux cent cinquante ans plus tard – non seulement les événements échangent et s'empruntent des formes, des figures et des configurations, des bribes, des figments et des éléments structurels comme le font les textes, mais la factualité emprunte elle aussi à la textualité ante qui propose son dit historique sur le mode oraculaire !

Aux modes d'explicitation du sens historique par "mise en intrigue", définis par Whyte et Northrop – romance, tragédie, comédie, satire et épopée – il convient d'ajouter celui de l'oracle.

(message modifié)
» C’est la structure verbale elle-même qui vient donner aux événements historiques non seulement leur signification mais aussi leur statut d’événement réel

Ce serait tout de même assez ennuyeux, et même passablement inquiétant, si la structure verbale conférait effectivement à ce qu'elle décrit son degré de réalité : d'abord, je ne sais ce qu'est un "événement" à quoi manquerait le "statut d'événement réel" ; ensuite, et surtout, ce type d'assertion laisse à entendre que pourvu qu'un énoncé soit bien formé, correctement formulé et non contradictoire, il sera réel, c'est-à-dire vrai.
"Inquiétant", ai-je dit, parce qu’il ne manque pas d'hurluberlus en tous genres, des monomaniaques, des fous furieux, des obsédés ou de simples doux toqués, qui d'autre part sont capables de bien s'exprimer, et ont même un certain talent pour ce faire : faire dépendre la factualité de ce qu'on nomme le "réel" de l'impeccabilité de leur syntaxe serait un cauchemar dans lequel nous serions condamnés à vivre.

Sinon, que l'interprétation du réel soit toujours tributaire de la forme de cette interprétation, cette forme étant le registre de la narration, ou sa "mise en intrigue", si l'on veut, c'est bien entendu, et il est toujours passionnant d'en explorer les modalités...
Merci pour l'hurlubelu, le monomaniaque et le fou furieux, Alain, je n'en attendais pas moins de votre part.

L'histoire des hommes et des sociétés, qui sont des êtres physiques, diffère de la pure physique, de la pure histoire des phénomènes physiques par un trait que ne possède pas le monde physique des objets et des forces qui l'animent : la verbalisation qui informe cette histoire dans toutes les directions de la temporalité. Ca vous suffit ? Non ? Eh bien tant pis. En ce qui me concerne, la discussion est close. J'en resterai là.
Ma foi, j'avais plutôt en tête le "doux toqué"... Oh là là, mais non, Francis, il ne s'agissait pas de vous...
Et puis permettez-moi de vous dire qu'avec cette histoire de cauchemar, vous êtes passé totalement à côté de la belle et cuistre allusion à Joyce et sa vision cauchemardesque de l'Histoire...

Sinon, je suis un réaliste obtus, comme vous savez : les faits (donc les faits historiques) se produisent et existent à mon sens indépendamment de la façon dont on en rend compte, bien qu'il puisse toujours y avoir différentes façons de le faire : tout au plus peut-on supposer qu'il existe un isomorphisme fondamental entre le réel, la pensée et le langage.
Mais ce serait en effet nous entraîner trop loin...
L'histoire verbalisée se déploie dans tous les champs et sur tous les vecteurs de la temporalité : le verbe est rétrospectif (p. ex. Michelet) autant que prospectif (p. ex Nostradamus) et l'événement, souvent inspiré par un projet retrospectif, soit une restrospective projetée dans le maintenant et le demain, comme le fait l'Etat islamique qui oeuvre à créer un califat ancien ou mythique ; et comme le fait aussi l'Union européenne qui s'emploie à instaurer l'universalité indifférenciée droit-del'hommiste telle qu'elle fut conçue deux siècles avant sa fondation de 1992 – et le clash auquel on assiste depuis cinq ans en Europe est celui de ces deux projets retrospectifs, antagoniques et concurrents comme des frères –, s'en trouve ainsi lui-même souvent rétro-causé, et l'étude supra montre que l'événement verbalisé est de structure radiale dans les champs de la temporalité, en témoigne l'objet verbalisé transhistorique que nous venons d'étudier, qui apparaît radialement organisé autour d'un foyer qui en génère la forme et ce foyer n'est pas un événement mais un croisement d'événements qui se répondent, se font écho, s'imitent et s'entr'empruntent dans la narrativité. Le foyer du devenir historique n'est pas l'événement (fondateur ou accidentel, ou les deux) mais le verbe qui l'expose, l'instaure et ce faisant l'habille de sens.
La problématique de la causalité est nulle est non avenue en histoire en général et à fortiori dans celle du XXIe siècle où l'action de l'islam est devenue centrale (cf l'imbécilité avec laquelle certains politique s'appliquent encore à chercher des "causes économiques" aux actions des djihadistes en France). L'identification des causes à l'événement et l'identification de ses acteurs historiques sont des processus où la causalité n'intervient en rien. Existe en revanche une rétro-causalité simple, très spectaculairement mise en oeuvre par tous les grands fanatismes futurant (communisme au XXe siècle ; islamisme au XXIe siècle), qui consiste très simplement à agir aujourd'hui conformément à ce qu'appelle demain, à faire en sorte de recevoir le présent sous la dictée apocalyptique du demain – faire l'histoire selon les exigences de la fin de l'histoire.

Pourquoi dis-je que la causalité est nulle et non avenue en histoire ? Parce que ce que nous vivons n'admet désormais d'autre explication que par figures analogiques empruntées à la dimension transhistorique (passé qui se perpétue et futur déjà présent, qui se conjuguent pour relativiser l'ordre temporel vulgaire). En illustration de cela : quelqu'un, une personnalité en vue, twitte ceci : si l'Occupation actuelle diffère de la précédente, la Collaboration, elle, est restée la même. Voilà qui est très juste, qui invite à un processus d'identification croisée particulièrement éclairant, mais voilà qui est aussi parfaitement absurde dans la logique cartésienne. Il n'y a pas de cause discernable à la figure chiasmatique évoquée par ce twit. C'est que la causalité physique, l'enchaînement infernal des causes et des effets n'a pas cours en histoire. D'autres forces et d'autres structures et mécanismes sont à l'oeuvre qui font intervenir la dimension psychique (inconscient collectif, verbalisation, mimétisme historique spontané autant qu'acquis, etc.) dans la figure événementielle, fortement contaminée de concrétions psychiques qui lui confèrent son biais.

Ce twit est tout à la fois lecture et surgissement d'une figure événementielle enfantée par la psychée, la culture historiographique, de son auteur ; dès lors, elle surgit aussi comme mobile à l'action politique et ce faisant contribue à une réorientation du cours de l'histoire ainsi figurée (c'est du moins ce qu'on s'autorise à souhaiter).

Il y a entre l'histoire conçue comme enchaînement de causes et l'histoire organisée en foyer transhistorique d'événements verbaux (événements-verbe) la même différence qu'entre la physique classique et la physique quantique dans laquelle l'observateur est acteur des phénomènes sur lesquels il se penche et en oriente les effets, et où la causalité des choses et des mouvements n'a pas davantage cours que le temps lui-même.
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