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Communiqué n°2001 : Sur la moralisation, les élections et le remplacisme global

Communiqué n°2001, jeudi 15 juin 2017
Sur la moralisation, les élections et le remplacisme global

Le parti de l’In-nocence remarque que, en attendant les élections, le pouvoir macroniste manifeste peu ses tendances ultra-immigrationnistes, ce qui d‘ailleurs n’empêche l‘invasion de se poursuivre à un rythme accéléré. Il préfère se concentrer sur un autre aspect du remplacisme global, la “davocratie directe”, le gouvernement par Davos, sans intermédiaire, en neutralisant la politique et les politiques. En témoignent éloquemment l’incapacité manifeste et l’hébétude de tant de candidats de La République en Marche, l’engagement qui paraît leur avoir été demandé de voter toujours selon les vœux du gouvernement, ou bien encore la prétendue loi de “moralisation”, dont il est de plus en plus patent qu'elle vise à empêcher la reconstitution d’une caste politique, semblable à celle qui vient d’être défaite, avec les partis qui étaient son vivier. L’économisme, les banques, la finance et Emmanuel Macron veulent pouvoir gérer la France à leur convenance, comme une entreprise sommée d’être rentable. Quant à ceux qui s’opposent au remplacisme global comme au Grand Remplacement, il suffira de les faire condamner comme “racistes” par la justice de Collaboration et ils ne pourront plus être candidats à quoi que ce soit. La tyrannie remplaciste se met en place et bloque, par précaution, toutes les issues.
Ce communiqué, bien que, qui sait, peut-être en grande partie fondé et pertinent, provoque néanmoins, à sa lecture, une fâcheuse impression de complotisme macronien.
Toutes ces allusions faites à une justice de collaboration (même si Dieu sait que trop de juges participent de la pensée remplaciste) ainsi qu'à une volonté macronienne d'éradiquer, par la vertu et la morale, la et le politique au profit de Davos, de la finance et de l'économisme, laissent comme un mauvais arrière-goût propre aux sectes de l'ultra gauche, à raisonnement simpliste, caricatural et trop binaire..
Tout ces raccourcis sommaires et grossiers créent un vrai malaise et de ce fait desservent la cause qu'on prétend défendre. Dommage !
Eh bien, pour vous répondre cher Daniel Teyssier, il y a par exemple Caroline Reverso-Meinietti, candidate “En Marche” aux élections législatives dans les Alpes-Maritimes :

« Et moi je pense que la France elle est plurielle, elle est diverse et qu’on doit s’emparer de cette richesse pour porter la France sur un vrai rayonnement à l’international et ne plus l’enfermer dans un passé qui n’a plus lieu d’être. »

[Source]
C'est tout simplement merveilleux, ce “passé qui n'a plus lieu d'être” !
C'est savoureux, en effet, des incultes qui ne veulent plus d'un passé dont, par définition, ils ignorent tout, à l'exception, semble-t-il, des fameuses "heures sombres".
Cher Marcel Meyer,

On peut bien entendu, et il y a pléthore en la matière, exhiber maintes citations de ce genre, pour lesquelles la pensée est aussi pauvre et pitoyable que la langue qui la dit. Mais cela ne fait tout de même pas d'un Macron, aussi impérial et puissant soit-il, le prince des ténèbres et le grand comploteur de notre monde, même si nombre de ses fervents soutiens ont un profil inquiétant.
Donnons-nous un peu de temps pour poser un jugement plus sûr et peut-être plus nuancé sur notre Président.
J'ajoute une autre pièce à la discussion : The Economist, un des organes les plus autorisés de la davocratie, est “fou d'amour pour Macron”, en qui il voit le possible sauveur de l'Europe — de l'Europe dont The Economist est le chantre, c'est-à-dire pas exactement celle que nous appelons de nos vœux.
19 juin 2017, 23:20   Un chef obéi
Au lendemain du premier tour des législatives, on se souvient que M. Macron a exprimé une sorte de crainte à l'idée de trop gagner les élections et laissé entendre que les 450 à 477 qu'on lui promettait lui offriraient une énorme majorité, perspective que les médias ont agité pendant une semaine.
Mais fort heureusement les Français ont rectifié le tir et donné au marcheur en chef juste ce qu'il lui faut d'opposition - et avec tribuns de la plèbe pour servir alternativement de repoussoirs ou de bouchons de cocotte-minute. La suite dira si cette dose d'opposition était finalement bienvenue.
Citation
Pierre Jean Comolli
C'est savoureux, en effet, des incultes qui ne veulent plus d'un passé dont, par définition, ils ignorent tout, à l'exception, semble-t-il, des fameuses "heures sombres".

Oui j'adore. Un passé dont on nous dit par ailleurs qu'il ne passe pas... Enfin bon !, l'affaire est entendue : avec Macron, cette fois, ça va passer !
Je tiens à manifester ici mon admiration et ma gratitude à l'égard de Renaud Camus qui m'a procuré, ce matin, joie et reconfort. Son intervention à Répliques fut d'une énergie, d'une clarté, d'une précision, d'une simplicité absolument exceptionnelle.
Quand son contradicteur, énervé, lui a demandé, mais enfin qu'est-ce que vous appelez "peuple français", Renaud Camus n'a malheureusement pas pu répondre que c'était un peuple majoritairement de race blanche, de culture chrétienne et de racine grecques et latines. Ce thème est resté non-exprimable. C'était la ligne jaune à ne pas dépasser. Il fut un temps où c'était exprimable et admissible.
La question était plus générale, il ne s'agissait pas de définir le peuple français mais de répondre à l'interrogation sur la légitimité, l'opportunité, l'utilité de la notion de peuple que la question de Le Braze mettait en doute, et il me semble que la réponse de Renaud Camus était parfaite : si vous ne le sentez pas, cela ne sert à rien de vous l'expliquer et, plus généralement ajouterai-je, si ce qui fut le peuple français ne le sent plus, c'est qu'il n'existe plus (en tant que tel).
Renaud Camus aurait pu lui répondre par exemple qu'un peuple est un complexe de populations que soude une histoire commune sur un territoire ou en référence à un territoire (cas des diasporas) aux contours géographiques définis. Peuples allemand, catalan, corse, hongrois, guatemalteque, russe, israëlien, peuple juif, peuple tahitien ou peuple manchou.

Les peuples qui n'ont pas ces deux traits en commun n'ont aucun droit d'imposer les leurs (histoire ou territoire, ou les deux) à des peuples tiers. Je crois que ça s'appelle droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, lequel fit la doctrine du monde civilisé pendant près d'un demi siècle en Europe occidentale entre la fin de la seconde guerre mondiale et la fondation de l'UE et les catastrophes en chaîne qui ont suivi, la dernière en date étant celle de 2015 quand l'impératrice sans couronne Merkel décida d'imposer une ouverture des frontières nationales. Quand une famille algérienne parade dans la rue drapeau algérien au vent à l'occasion d'une fête quelconque, elle viole ce droit. Les Indigènes de la République violent ce droit, et tous ceux qui entendent imposer en France leur histoire nationale, leurs moeurs, religion, coutumes et qui vont jusqu'à revendiquer des portions du territoire du peuple français comme leurs (les dits "territoires perdus de la République, qui le sont surtout pour la nation), violent ce droit. Et tous ceux qui parlent de "quartiers populaires" pour désigner ces zones où certains se sont arrogé le droit d'imposer leur histoire et leur identité au peuple français, se font les complices de ce viol.

Un peuple est une histoire portée par des récits, et un territoire, y compris bien évidemment quand ce territoire a été perdu. Voilà, c'est tout.
Un pays comme le Canada de Justin Trudeau parvient, par une politique systématique de viol de ce droit, à dissoudre la notion même de "peuple canadien". Il y a encore un peuple américain (étatsuniens) mais il n'y a pas plus de peuple canadien uni que de "peuple européen uni".

Le peuple historique a commencé de cesser d'exister quand, dans l'espace public, les conversations spontanées ne sont plus possible parce qu'on ne peut deviner quelle langue est celle de la personne à qui l'on s'adresse ou qu'on souhaite aborder. Cela se produit l'été, en Provence, par exemple, où la société devient celle d'un aéroport international. Paris est en passe de devenir ainsi toute l'année. Les grandes métropoles occidentales le sont déjà toutes, ce qui est moins le cas en Asie. Le peuple est dissous quand s'adresser à un inconnu devient dangereux (comment mes paroles vont-elles être interprétées, etc.) – c'est ce qui est en passe d'arriver en France, hors certaines campagnes, de plus en plus rares.

Le peuple historique sera alors bientôt effectivement remplacé par une concurrence de peuples dont le plus fort et le plus dénué de scrupules entamera la création d'un Etat successeur, celui du peuple successeur. Simple, en fait.
Citation
Marcel Meyer
si vous ne le sentez pas, cela ne sert à rien de vous l'expliquer et, plus généralement ajouterai-je, si ce qui fut le peuple français ne le sent plus, c'est qu'il n'existe plus (en tant que tel).

Dans ces conditions, cher Marcel, le recours au caractère incommensurable des sensations indicibles est dangereux, et semble donner raison à l'adversaire : le recours à la notion de peuple n'a plus aucune légitimité, sinon en tant que vestige du passé, ou relief de la mémoire.
Ce n'est pas indicible, cher Alain Eytan, c'est indéfinissable autrement que par son existence en tant que sentiment. Il y a longtemps que les historiens ont constaté que c'est le sentiment national qui crée la nation, ou que les deux naissent ensemble, de façon indissociable, ce qui revient à peu près au même. Indéfinissable ne veut du reste pas dire que l'on ne puisse pas décrire le processus historique qui donne naissance à la chose, ainsi que les facteurs qui en ont permis l'émergence, de même que l'on peut aujourd'hui observer le processus qui le détruit, toute la question étant de savoir si ce processus est irréversible ou pas.
Depuis la mode Levinas (un Levinas édulcoré pour courrier du coeur) dans la philosophie (!) et la pensée tout-venante (mode dont Finkielkraut est malheureusement un des responsables) on ne parle plus à tout propos que de "visages". Un président de la République souhaite-t-il s'entourer d'hommes nouveaux, en langage d'époque "il renouvellera les visages". C'est infiniment triste car un homme ne se réduit pas à son visage, quel que soit d'ailleurs le sens plus ou moins métaphorique ou métonymique que l'on donne à ce terme. Triste aussi car tout ce qui réduit la part d'abstraction consubstantielle à notre pensée occidentale l'appauvrit, la dénature et pour ainsi dire l'africanise. Donner un visage à tout et n'importe quoi, y compris au visage, c'est reculer d'un ou de plusieurs crans dans la faculté de penser sans faire les petits dessins ou schémas ou signes cabalistiques de ceux qui ne savent ni parler, ni penser, ni s'abstraire. C'est faire comme ceux qui maintenant (on n'entend qu'eux) disent "derrière" pour "ensuite" ou "après". Le chronologique pur, sans encrage visible, ne leur convient pas : tandis que "derrière" c'est pour ainsi dire du concret, du géographique dans le chronologique. Du local dans le temps. Des empiriques, vous dis-je.

Eh bien, prenons-les au mot, ces empiriques. Un peuple, c'est une expérience sensible. Un ensemble de visages proches, habituels. Lorsque je contemple de la peinture de portraits de tous les siècles, lorsque je tombe au marché aux puces sur des lots de photos anciennes, lorsque je vais au cinéma, lorsque je me procure des livres sur le vieux Paris, ses vieux métiers, lorsque je consulte des photos de classes, lorsque le lis le Grand Meaulnes, ce ne sont pas les VISAGES que je vois autour de moi aujourd'hui qui me sautent aux yeux. Pourquoi ? Que s'est-il passé ? Une mutation anthropologique ? Cette mutation radicale des VISAGES, l'ai-je voulu, m'a-t-on consulté par référendum ou autrement ? Ou bien est-ce une illusion ?
Le "progrès" ne consulte personne par référendum.

Je ne crois pas à la détermination d'un peuple par le visage. Par un bel après-midi de printemps anormalement caniculaire la plage de Hyères est bondée de monde, avec une diversité de visages où les traits européens sont largement dominants. Un groupe de quatre femmes entre deux âges a laissé ses affaires sur le sable pour aller se baigner. Les effets sont négligemment dispersées (tropéziennes, sacs en jute, etc.); les femmes reviennent du bain joyeusement, l'air engageant. Elles sont de type européen, le teint très clair. Me prend l'envie de "leur causer un peu". J'attends de connaître leurs voix : elles s'expriment en russe. Ne parlant pas russe et elles n'entendant pas mon français (j'en suis sûr et certains, les touristes russes "populaires" en France ou ailleurs n'entendant que le russe), je juge que j'ai bien fait de la boucler. Elles font très "peuple" en effet, et ni leur comportement ni leur visage ne sont franchement désagréables, sauf qu'elles sont d'un peuple qui n'est pas le mien, leur présence n'est d'aucun recours à mon désir de sociabilité. L'atomisation est confirmée, ma solitude intercommunautariste aussi.
C'est Hervé Le Bras qui nous parlait de faits divers et de microhistoire culturelle (le parcours d'un individu devant éclairer l'histoire sociale dans son ensemble), dans cette émission Réplique face à R. Camus, et qui nous lâchait sur sa lancée quelques salades de son cru sur la gentrification des nouvelles populations en France.

Il faut lui faire lire ce fait divers-ci, survenu hier dans un service d'urgence d'Aulnay-sous-bois : il dit tout de la faillite de la caste maudite des petits professeurs de sociologie et autres diffuseurs de sornettes à prétention scientifique dont il est le plus éminent représentant :

[actu17.fr]
26 juin 2017, 16:32   Des sortilèges de la langue
Je ne sais pas pourquoi, j'ai toujours considéré que le mot visage était très beau, et pouvait même conférer une certaine beauté à des personnes disgracieuses.
» Le chronologique pur, sans encrage visible, ne leur convient pas : tandis que "derrière" c'est pour ainsi dire du concret, du géographique dans le chronologique

On pourrait presque établir une typologie des esprits d'après ce trait : il y aurait ceux qui projettent le temps dans l'espace, habitants du plat pays des simultanéités, et ceux qui vont jusqu'à voir l'étirement de l'espace dans le temps...
Contrecolonisation et délaïcisation, ici à Chambéry, où la mairie fait avancer le feu d'artifice du 14 juillet au 24 juin pour servir à fêter Aïd el Fitr ce jour-là. Any comment, professeur Le Bras ?

[www.suavelos.eu]

Si ça, ce n'est pas du grand remplacement, qu'est-ce que c'est ?
Le signe que de la Révolution française sont nés les principes et les idées folles qui auront mené au dit Grand Remplacement ?
La Révolution française était anti-laïque, ayant décidé de faire assermenter les prêtres par l'Assemblée nationale, et ainsi de faire fusionner l'ordre religieux et le pouvoir politique comme il est de règle dans tout totalitarisme qui se respecte (la Chine de Mao fit la même chose : elle instituta une Eglise catholique "nationale", asservie au pouvoir, cependant que les catholiques "vaticaniste" durent retourner prier dans les caves, comme en 1792 en France les prêtres réfractaires ou insermentés à la Nation).

Le dérèglement actuel de la laïcité et de la nation sous l'influence de l'UE, ramène cette folie de l'Un : la fête nationale vient symboliquement se confondre avec l'Aïd el Fitr. L'islam, en lequel ordre spirituel et temporel se confondent aussi, voit ainsi la République lui préparer le lit de leurs épousailles.
Fernand Braudel était un peu l'anti-Toynbee français. Il reprochait, dans la fin des années 1950, au Britannique de faire trop peu de cas de l'économie, des techniques et des échanges monétaires et industriels entre les civilisations, qui, selon lui, étaient appelées à bouleverser la notion même de civilisations puisque par elles, celles-ci n'en feraient tantôt qu'une, et qu'en outre, l'essor de ce progrès ne pouvait que faire s'estomper toutes différences de nature entre civilisations, etc. Il se révèle aussi fervent partisan de l'application de modèles mathématiques (empruntés à la statistique, notamment) en sociologie et en histoire, et bien sûr en économie. Il était donc un peu l'Hervé Le Bras de l'histoire dans ces années-là, tisonnant Toynbee de lui définir ce qu'il faut entendre par civilisation, très semblablement à la manière dont Le Bras tisonnait l'autre jour Renaud Camus pour qu'il lui définisse la notion de peuple.

Braudel, en sus de son aveuglement confiant en l'avenir du "progrès des sciences et des techniques", dans un article de l'Encyclopédie française, tome XX (1959), se révèle aussi enthousiaste et ardent visionnaire du remplacisme, dont il énonce ici le principe pilier : peu importe le contenu des classes sociales (ce que Braudel nomme "support social"), sable remplaçable à loisir, si persiste leurs fonctions. Il ne parlait pas du prolétariat (terme encore très en vogue dans ces années-là), mais, étonnamment, de la bourgeoisie (les soulignement sont de nous) :

Donc, ne disons pas trop vite, ou trop catégoriquement, comme Charles Seignobos le soutenait un jour (1938) dans une discussion amicale avec l'auteur de ces lignes, qu'il n'y a pas de civlisation française sans une bourgeoisie, ce que Jean Cocteau traduit à sa façon : ".. La bourgeoisie est la plus grande souche de France... Il y a une maison, une lampe, une soupe, du feu, du vin, des pipes, derrière toute oeuvre importante de chez nous." Et cependant, comme les autres, la civilisation française peut, à la rigueur, changer de support social, ou s'en créer un nouveau. En perdant telle bourgeoisie, elle peut même en voir pousser une autre. Tout au plus changerait-elle, à cette épreuve, de couleur par rapport à elle-même, mais elle conserverait presque toutes ses nuances ou originalités par rapport à d'autres civilisations; elle persisterait, en somme, dans la plupart de ses vertus et de ses erreurs. Du moins, je l'imagine.

Histoire et temps présent in Ecrits sur l'Histoire, Flammarion, 1969.

Le professeur Braudel, enseignant au Collège de France, imaginait fort mal, fort érronément. Le contenu supportait toute la structure et son remplacement déclenche la déliquescence de cette dernière. Le prolétariat n'a pu être remplacé que par un lumpenprolétariat, et la bourgeoisie par une petite bourgeoisie inculte et dictatoriale. Et la civilisation, vidée de sa matière, est devenue barbarie.

Face au réel de 2017 et à l'ébranlement qu'il nous cause, ne craignons plus d'être iconoclaste : Braudel, en dépit de l'attention soutenu qu'il porta à l'oeuvre de C. Lévi-Strauss et à l'approche structuraliste en histoire, mérite la place qui lui revient dans les poubelles de l'historiographie.
Fernand Braudel entre déjà-vuisme et j'ai-rien-vu-venirisme :

"Est-il besoin de dire que ce temps nouveau rompt avec les vieux cycles et les traditionnelles habitudes de l'homme ? Si je m'élève si fortement contre les idées de Spengler et de Toynbee, c'est qu'elles ramènent obstinément l'humanité à ses heures anciennes, périmées, au déjà vu (le port du voile, les cinq prières par jour, et le djihad, c'est périmé mes petits, à l'heure des voyages en vols supersoniques !). Pour accepter que les civilisations d'aujourd'hui répètent le cycle des Incas, ou de telle autre, il faut avoir admis, au préalable, que ni la technique, ni l'économie, ni la démographie n'ont grand chose à voir avec les civilisations [Braudel n'avait pas vu venir que technique, économie et démographie sont transparentes aux civilisations ; l'islam s'en est saisi pour frapper la civilisation concurrente et certainement pas pour modifier le cours de la sienne].

En fait, l'homme change d'allure. La civilisation, les civilisations, toutes nos activités, les matérielles, les spirituelles, les intellectuelles, en sont affectées. Qui peut prévoir ce que seront demain le travail de l'homme (le chômage et le télétravail) et son étrange compagnon, le loisir de l'homme (la fumette, le jeu vidéo, Canal Plus et les vacances au camping et/ou au bled) ? ce que sera sa religion, prise entre la tradition, l'idéologie, la raison ? (Ah oui tonton Fernand, quelle pourra bien être sa religion ? En voilà une question qu'elle est bonne !)"

(op. cit., 1959)

On le voit, on le mesure, Braudel, figure incontournable de la pensée de l'histoire en France, traduit et lu partout dans le monde, en 1959 était un penseur du XIXe siècle, un Guizot égaré sur le tremplin de la post-modernité.

Entre les uns qui voyaient l'Union soviétique durer des siècles (quand ce n'est pas le Communisme conquérir le monde à tout jamais) et un Braudel qui jugeait que l'économie et les techniques rendaient le conflit entre les civilisations et leurs cycles de vie, désormais caduques, la France pouvait s'énorgueillir de posséder les intellectuels les plus "mules aveugles" du monde contemporain.

Malraux, qui n'était que littérateur, avait pourtant "vu venir" la chose. Mais c'est que eh! oh! c'était pas un scientifique lui! On allait tout de même pas prêter cas aux propos des poètes et des aventuriers ! La statistique, les mathématiques et l'économie, y'a que ça de vrai pour comprendre le monde madame Michu !
Je crois que Braudel, malgré tout, et non sans une bonne dose d'irénisme, commençait de "voir venir" la chose.

Ainsi dans « L’identité de la France » (1986) Braudel constate que l’immigration étrangère n’est devenue un problème que récemment et que malgré le "racisme" et les moqueries qu’ils ont pu rencontrer, Polonais, italiens, Espagnols, Portugais ont réussi leur intégration. La clé de cette réussite ? : «Assimilation possible, acceptée, c’est bien, je crois, le critère des critères pour l’immigration sans douleur ». Or, succédant aux vagues d’immigration précédentes, l’immigration en provenance d’Afrique n’est pas, selon l'historien, suivie d’"une intégration réussie".

Lisons l’argumentation de Braudel qui suit dans les pages 595 à 601 (édition Flammarion, 2011) :
« Alors pourquoi aujourd’hui, en ce qui concerne les musulmans installés chez nous, maghrébins en majorité, le phénomène inverse ? Ce sont les fils d’immigrés de la deuxième génération qui sont en difficulté, rejetés et rejetant eux-mêmes une assimilation que la génération de leurs parents ou grands-parents avait parfois réussie. Les obstacles sont sérieux : défiance réciproque, craintes, préjugés racistes, mais aussi différences profondes de croyances, de mœurs ; juxtaposition, ou confrontation des cultures, et non mélange. […]

Je n’ai rien contre nos synagogues et nos églises orthodoxes. Et donc rien contre les mosquées qui s’élèvent en France, de plus en plus nombreuses et fréquentées. Mais l’islam n’est pas seulement une religion, c’est une civilisation plus que vivante, une manière de vivre. Cette jeune Maghrébine enlevée et séquestrée par ses frères parce qu’elle voulait épouser un Français, ces centaines de Françaises mariées à des Nord-Africains et à qui, après un divorce, leurs enfants sont enlevés et expédiés en Algérie par les pères qui se reconnaissent, seuls, des droits sur eux, ce ne sont pas là de simples faits divers, mais des symboles de l’obstacle majeur auquel se heurtent les immigrés d’Afrique du Nord : une civilisation autre que la leur. Un droit, une loi qui ne reconnaît pas leur propre droit, fondé sur cette loi supérieure qu’est la religion du coran. L’autorité paternelle, le statut de la femme posent sans doute les problèmes majeurs, puisqu’ils touchent à cette base fondamentale de la société : la famille. Il y a chaque année, en moyenne, 20 000 mariages mixtes. Deux sur trois aboutissent au divorce. Ils supposent en effet une rupture avec la civilisation mère de l’un des époux, quand ce n’est pas des deux. Or sans intermariages, il n’y a pas d’intégration.

D’où l’hésitation, le déchirement des jeunes générations de Maghrébins, qui vivent difficilement notre crise économique et l’hostilité que leur réservent les grandes villes. Souvent Français de droit, par leur naissance sur notre territoire, ils refusent, par fidélité aux leurs ou par défi, la nationalité française et cultivent le rêve du retour sans trop y croire, cependant, ni même le vouloir.

Ces déchirements sont parfois mortels et il est des morts dont chacun de nous se sentira responsable. Un jeune Nord-Africain est jeté en prison, à Clairvaux, il s’y suicide et laisse un étrange message : « Tous les jours, je crève. J’ai mal terriblement. A croire qu’un cancer me dévore. Je vous quitte, empli de haine et d’amour. De l’amour que j’ai raté, l’amour que je n’ai pas eu, de l’amour que je voulais donner. » […]

Faut-il s’étonner, dans ces conditions, que des débats récents révèlent deux courants quasi opposés, au sein même des communautés musulmanes de France ?

Le premier continue à prêcher de façon active et militante, le retour aux sources, au coran, à « l’islam rédempteur ». Pour Driss El Yazami, « il n’y a que la religion qui puisse nous rassembler, nous, tous les Maghrébins, même les fils de harkis », qui puisse préserver une « identité » maghrébine, face à la française. Mais ce « face » ne devient-il pas facilement un « contre » ? Un encouragement pour les Français d’origine musulmane à refuser le bulletin de vote comme une sorte de trahison culturelle ? Une source de conflits entre les devoirs religieux, selon l’islam, et les obligations du droit civil français, en matière de divorce, de droit paternel, etc. ?

Est-ce là le rôle de la religion qui, particulièrement dans une société multiculturelle ou multiraciale, se doit de rester foi intime, morale individuelle ? […]
Bref, il faut choisir. Et c’est précisément la tendance de l’autre courant de pensée qui apparaît, en particulier dans les discussions au sujet du bulletin de vote. Belkacem, 26 ans, secrétaire général de l’Association des Travailleurs Algériens en France, explique : « On sait que 90 % des Maghrébins vont rester en France. Notre slogan, ça va être : mon avenir est ici, je vote. » […] A eux d’entrer dans le jeu politique, de voter, d’accéder à une « culture pour déboucher sur une nouvelle citoyenneté ». Et pour cela, « il faut choisir. Trop de jeunes s’enlisent dans une situation de non-choix. […]

[Puisse ce choix être effectué]. Ce jour-là, les Maghrébins auront gagné leur partie, donc la nôtre, celle de la communauté. D’autant que les progrès de l’intégrisme dans le monde ont de quoi rendre inquiétantes les plus sincères des croisades religieuses. La France n’est certes pas non chrétienne, mais sur ce point elle est devenue tolérante, ses passions se sont apaisées. Depuis longtemps, nous en avons fini, Français, avec nos guerres de religion et pourtant plusieurs siècles ne nous ont pas encore permis d’en oublier les cruautés. Qui de nous voudrait, sur notre territoire, en voir renaître de nouvelles ?"
» Il reprochait, dans la fin des années 1950, au Britannique de faire trop peu de cas de l'économie, des techniques et des échanges monétaires et industriels entre les civilisations, qui, selon lui, étaient appelées à bouleverser la notion même de civilisations puisque par elles, celles-ci n'en feraient tantôt qu'une, et qu'en outre, l'essor de ce progrès ne pouvait que faire s'estomper toutes différences de nature entre civilisations

J'ai du mal à comprendre : n'est-ce pas précisément ce qui s'est produit, et ce dont on est si marri ici à longueur de journée ?
La notion de civilisation, si difficile à définir ou à faire l'objet d'un accord sur sa définition entre Toynbee et Braudel dans les années 50, est transparente aux techniques et à la techno-économie. Transparente veut dire indifférente, lors même que ces techniques eurent pour berceau la chrétienté. Dès lors que l'on dissocie le fruit (la technè) de l'arbre (la civilisation de la chrétienté occidentale au travers de ses successives réformes religieuses et politiques), pour donner le fruit au monde en le présentant dans l'habillage de l'universel, d'autres civilisations, aptes à se saisir de tout fruit, mordent à celui-là puisqu'il a l'audace et la faiblesse de se vendre pour "universel". Or, coup de chance, l'islam lui aussi est "universel", si bien que l'origine de ce fruit n'est plus d'aucune incidence sur le choix de cette puissance civilisationnelle, l'islam, de s'en emparer. Ce qui est offert, chacun le prend sans rien donner en échange. C'est une des lois fondamentales du fonctionnement du monde que peu de nos grands intellectuels avaient perçue à ce moment.

Ce que Braudel croit à tort, très naïvement, en 1959 : que l'avion à réaction et la fission nucléaire aboliraient bientôt le bédoin. Il s'était horriblement fourré le doigt dans l'oeil, voyez-vous, en s'y fourrant cette vision dix-neuviémiste, so to speak.

Braudel, qui à la différence de notre Hervé Le Bras, n'était pas un imbécile, a dû se réveiller plus tard, après le choc pétrolier probablement, quand il a vu que le surgissement de la métropole Dubaï était possible et que ses gratte-ciel iraient plus hauts que ceux de New York.

Donc, Braudel pensait que économétrie, ingénierie et capitaux mondialisés gommeraient les limites dans lesquelles se posent les civilisations. Il n'avait pas vu que les trois grandes civilisations qui subsistent aujourd'hui (bien les grandes) soit 1. l'Occident dans ses différentes versions (américaine, européenne et russe, toutes dérivées de la chrétienté); 2. l'islam; 3. la Chine, seraient immuables aux effets dissolvants de l'uniformité de la technosphère issue de la chrétienté et orgueilleusement offerte par elle à l'humanité. La technosphère, Apple Computers, a beau faire travailler à 3,2 euros de l'heure (soit le prix, lui aussi plus ou moins "universel", d'un hamburger McDonald, vous l'aurez remarqué) toutes ses petites mains en Inde, en Chine, en Malaisie, au Portugal, en Bolivie et en Tunisie, ces trois géants en sont imperturbablement eux-mêmes : le premier divisé, corrompu, décadent, désorienté, veule et incertain ; le deuxième conquérant, accapareur, sûr de lui et dominateur; le troisième fort d'être lui-même, hégémoniste, sûr de lui et dominateur.
les trois grandes civilisations qui subsistent aujourd'hui (bien les grandes) soit 1. l'Occident dans ses différentes versions (américaine, européenne et russe, toutes dérivées de la chrétienté); 2. l'islam; 3. la Chine, seraient immuables aux effets dissolvants de l'uniformité de la technosphère issue de la chrétienté et orgueilleusement offerte par elle à l'humanité. La technosphère, Apple Computers, a beau faire travailler à 3,2 euros de l'heure (soit le prix, lui aussi plus ou moins "universel", d'un hamburger McDonald, vous l'aurez remarqué) toutes ses petites mains en Inde, en Chine, en Malaisie, au Portugal, en Bolivie et en Tunisie, ces trois géants en sont imperturbablement eux-mêmes : le premier divisé, corrompu, décadent, désorienté, veule et incertain ; le deuxième conquérant, accapareur, sûr de lui et dominateur; le troisième fort d'être lui-même, hégémoniste, sûr de lui et dominateur.

Nous payons sûrement le prix (nous sommes d'ailleurs les seuls à en payer le prix !) d'une modernité qui se serait réalisée en tant que gigantesque projet techno-économique, "comme l'époque de la totale absence de questionnement" (Heidegger), époque de la certitude de soi irréfléchie, époque de "l'enfouissement de l'essence de la vérité".

Ce qui est offert, chacun le prend sans rien donner en échange. C'est une des lois fondamentales du fonctionnement du monde que peu de nos grands intellectuels avaient perçue à ce moment.

Oui, c'est bien ça.
Ce que révèle le contraste entre les citations de Braudel de 1986 données par Pascal et celles que je donne de 1959 atteste, non point d'un "passage du temps", mais du franchissement d'une bascule entre ces deux dates.

Quel peut bien être ce point de bascule qui fit que, en 1959, le savant Braudel ne pouvait entrevoir rationnellement les problématiques du monde où nous vivons aujourd'hui et qu'il put cependant déceler en 1986 ?

La réponse à cette question me paraît évidente : cette pliure dans l'histoire porte le double nom de "choc pétrolier" "et regroupement familial / immigration de peuplement" en France et en Europe, pliure qu s'inséra entre ces deux dates quand elle apparut au milieu des années 70.

Donc, il ne faut plus tolérer les discours de certains qui nous traitent d'éternels déclinistes en nous répétant qu'il y a toujours eu des gens comme nous qui de tous temps ont trouvé que "c'était mieux avant" : non ! ce que nous vivons depuis quarante n'a pas toujours été là, non ! la France n'a pas "toujours été terre d'immigration" comme elle l'est aujourd'hui et oui le cours de l'histoire a changé brutalement en France dans les années 1973-1975 avec le choc pétrolier, la fin du gaullisme gouvernemental et l'instauration de la politique de regroupement familial, avant de changer en un deuxième temps dans le reste du monde (1979 en Chine et en Iran et 1989-1992 en Europe avec la réunification de l'Allemagne et la création de l'UE, concommittantes à la fin de l'Union soviétique).
» La notion de civilisation, si difficile à définir ou à faire l'objet d'un accord sur sa définition entre Toynbee et Braudel dans les années 50, est transparente aux techniques et à la techno-économie

Eh bien, il me semble aller de soi, Francis, que la notion de civilisation n'était pas si "transparente" que cela aux techniques et à l'économie, pour Braudel ; il me semble également évident qu'un intellectuel de la trempe de l'auteur de la Grammaire des civilisations avait une conception de cette notion (de civilisation) au moins aussi valable que la vôtre, et qu'il y ait là tout au moins matière à discussion.

Pour ma part, je ne vois pas comment les sciences et techniques et les modèles économiques, étant si étroitement liés à des modes de pensée et à des valeurs particuliers, puissent être artificiellement détachés d'une quelconque essence supposée que serait la civilisation — impossible de ne pas pas considérer la méthode expérimentale, les Lumières, le libéralisme, la révolution industrielle, le pluripartisme, la démocratie etc. comme étant spécifiques à l'aire de la civilisation occidentale —, et n'être donc pas des composantes à part entière d'un ensemble de traits caractéristiques d'une civilisation donnée : y étant consubstantiels et constituant les éléments, parmi d'autres, de sa propre définition, il me paraît tout aussi évident que les modifications et les altérations de ces derniers auront pour conséquence inévitable des changement, parfois notables, dans l'ensemble de la civilisation considérée, en tant que complexe.

Pour le dire très sommairement et simplement, je ne vois pas comment un phénomène comme la mondialisation (physique, économique, virtuelle) n'aurait pas d'incidence sur la nature de la civilisation occidentale dans les dernières décennies, par exemple, parce qu'on ne peut pas ne pas tenir compte du devenir d'une civilisation donnée dans l'état des lieux qu'on en dresse.

Au fait, une citation de Braudel de 1963, dans Jadis, hier et aujourd'hui, les civilisation du monde actuel, qui tempère peut-être un peu le matérialisme forcené que lui attribue Francis :

« Bref, en supposant que toutes les civilisations du monde parviennent, dans un délai plus ou moins court, à uniformiser leurs techniques usuelles et, par ces techniques, certaines de leurs façons de vivre, il n’en reste pas moins que, pour longtemps encore, nous nous retrouverons, en fin de compte, devant des civilisations très différenciées. Pour longtemps encore, le mot de civilisation gardera un singulier et un pluriel. Sur ce point, l’historien n’hésitera pas à être catégorique. »
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