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L'homme surnuméraire, un roman de Patrice Jean

Envoyé par Bruno Lafourcade 
Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,

Je voudrais attirer votre attention sur un roman nouvellement paru, dont les thèmes ne sont pas étrangers à vos préoccupations : L’Homme surnuméraire, de Patrice Jean (aux éd. Rue Fromentin). Il aurait pu s’appeler L’homme remplaçable, mais le titre était déjà pris.
Il met en scène deux personnages principaux : Serge Le Chenadec, un agent immobilier, méprisé par sa femme et ses enfants ; au tournant de sa vie, lui qui n’avait d’autre idéal que d’être un bon père et un bon mari, se rend compte que, à l’heure de Conchita Wurst et de la GPA, son ambition n’est pas assez transgenre ; le voilà poussé hors de sa propre vie : c’est lui, l’homme surnuméraire. Le roman rebondit avec un second personnage, d’une importance égale, Clément Artois, un jeune homme qui entre dans une maison d’édition pour « nettoyer » les classiques, créer une « littérature humaniste » aux romans « rectifiés », où les passages jugés moralement douteux auront été supprimés. – Les deux héros ont évidemment un lien, et se rejoindront, comme il convient, à la fin du roman.
Le roman s’attachant à décrire ces « hommes en trop » d’une manière globale, en partant de la cellule familiale, élargie au cercle professionnel, etc., je crois que l’on peut aussi le lire comme une illustration du destin de la Matière Humaine Indifférenciée.

Bruno Lafourcade
le voilà poussé hors de sa propre vie : c’est lui, l’homme surnuméraire.

L’homme surnuméraire dont les anticorps s'exaspèrent, déclenchant des maladies auto-immunes, lorsqu'ils prennent conscience de leur inutilité dans un corps surprotégé.
J'ai lu une interview de cet auteur dans le Figaro et ça m'a donné une furieuse envie de lire son roman.
Et, indépendamment de sa proximité politique, est-ce un bon roman ?
Je ne sais pas du tout si l'auteur est proche, politiquement, du parti de l'in-nocence ; mais les thèmes de son livre illustrent le caractère remplaçable de l'homme moderne. Sinon, c'est un excellent roman, de très bonne langue, très drôle, "corrosif" comme on dit : ses personnages, les féminins notamment, ont tous les travers de notre époque : la femme du premier héros, augmentée de sa "meilleure amie", est inoubliable. Et puis la correction politique, dans le milieu littéraire, notamment avec un personnage d'éditeur qui "caviarde" les auteurs classiques insuffisamment "humanistes" à ses yeux, et aux yeux du public, n'avait, à ma connaissance, jamais été aussi justement décrite que dans ce roman.
Soit dit vraiment en passant, le "caractère remplaçable de l'homme moderne" n'a-t-il déjà été parfaitement illustré par cet "homme sans qualités" qu'était Ulrich, fine fleur de la bourgeoisie cacanienne, sans qu'il soit besoin pour cela de quelconques remplaçants ou remplacistes ? C'était plutôt la grande intelligence d'icelui, dissolvant les appartenances et les identités, se défiant de toutes par excès de conscience de soi, qui en était cause, comme si la technicité du monde moderne pouvait aussi aller de pair avec une plus grande lucidité, une vision plus exacte de ce que sont les choses, à défaut de ne pouvoir plus se contenter de ce qu'elles doivent être...
Je ne comprends pas bien ce que vous voulez dire, veuillez m’excuser. - Je ne crois pas que tout a été décrit du monde moderne, par Musil ou par un autre. Je n’ai jamais lu, par exemple, un seul roman (s’il en existe, je suis passé à côté) sur le white flight, sur la « souffrance blanche », sur ceux qui subissent le Grand Remplacement, ce phénomène stupéfiant et inédit ; et je ne l’ai pas lu probablement parce qu’il n’a pas été écrit.
Citation
Bruno Lafourcade
Je ne comprends pas bien ce que vous voulez dire, veuillez m’excuser. - Je ne crois pas que tout a été décrit du monde moderne, par Musil ou par un autre. Je n’ai jamais lu, par exemple, un seul roman (s’il en existe, je suis passé à côté) sur le white flight, sur la « souffrance blanche », sur ceux qui subissent le Grand Remplacement, ce phénomène stupéfiant et inédit ; et je ne l’ai pas lu probablement parce qu’il n’a pas été écrit.


Vous avez raison. Aucun roman sur le GR, ou avec le GR pour toile de fond, à ma connaissance non plus.

Tous les les maux et tous les délires ethno-masochistes de la caste remplaciste ont infecté le corps social, et à pouvoir remplaciste abject, personnel politique abject. Le discours cynique des remplacistes, l'intégrisme et le fondamentalisme mou qui les caractérisent, les "hommes en trop", isolés et impuissants, les prennent en pleine figure (tout comme l'invasion migratoire), et en pleine mauvaise conscience également. Et ça, c'est radicalement nouveau !
Patrice Jean, dans son roman, évite la question immigrée, le "Grand Remplacement". Je ne suis pas sûr d'ailleurs que ce soit une bonne façon de lire son roman que d'y chercher l'écho des idées en débat aujourd'hui. Les personnages dont il fait la satire sont impitoyablement ridiculisés, mais ils ne se trouvent pas tous du même côté : au pastiche hilarant d'une "lettreuse" durasso-bobinienne, Léa Lili, répondent d'autres pastiches moins visibles, comme celui d'Etienne Weil, qui donne dans la rhétorique éloquente du lecteur de Muray type. Ce roman est comme un Tartuffe et une Madame Bovary modernes : le moraliste n'y fait aucun procès lourdement explicite, mais se contente de montrer la bêtise et l'hypocrisie, réparties dans tous les camps (mais dans l'un plus que dans l'autre, il faut l'avouer). Il évite la bêtise de l'engagement sartrien appliqué à la littérature, en montrant que "chaque adversaire fait la loi de l'autre" : la guerre contre les progressistes délirants rend leurs adversaires délirants progressistes, et ces conflits minuscules du monde des médias et de l'édition rapportent beaucoup d'argent à ceux qui y participent. Le titre, L'homme surnuméraire, fait penser en effet aux thèses de ce parti, par exemple p. 147 : "La vie s'effilochait dans le rien, pareille à celle de tous ces hommes en trop, tous ces chômeurs, ce surplus inutile que le capitalisme n'absorbait plus dans son déploiement mondialisé." Mais c'est le discours d'un homme malheureux en amour, qui attend de la vie l'amour et un épanouissement de son individualité, que la réalité lui refuse, comme à M. et Mme Le Chenadec et aux autres. Et comme les autres, il maquille sa frustration en thèses anticapitalistes.

Une seule idée fait réellement écho aux préoccupations de ce forum : face à des universitaires, le second héros, Clément, soutient que les sciences, surtout humaines, sont incapables de rendre compte adéquatement du réel. Cela se voit, d'ailleurs, dans un cours pompeux de littérature donné à Caen sur L'homme surnuméraire, entièrement à contresens du livre. Clément expose la parabole de la mammographie : il n'y a aucune commune mesure entre l'approche du médecin pratiquant cet examen sur une femme, et le regard d'un amant. Ces passages, qui tirent un peu l'ouvrage vers le roman à thèse, m'ont rappelé ce que Renaud Camus écrit sur les sciences humaines (et même les sciences "dures") qui ne découvrent que ce que la société est prête à entendre, et rien de plus. On trouve en exergue cette citation du Journal de Gombrowicz (1961) : "Je prévois que, dans les prochaines années, l'art devra se débarrasser de la science et se retourner contre elle - c'est un affrontement qui doit avoir lieu tôt ou tard. Une bataille ouverte où chaque partie aura parfaitement conscience de ses motivations." Dans Le Haut Langage, étude sur la littérature latine du haut Moyen-Age, Erich Auerbach caractérise bien les époques d'ignorance comme des temps où la littérature n'a plus de public cultivé à qui s'adresser, mais où triomphent l'érudition, une grande technicité et d'étroites spécialisations cohabitant, dans les mêmes esprits, avec la plus grande grossièreté.

On pourrait encore longuement insister sur d'autres qualités de ce roman - roman qui en est vraiment un, et non un texte de propagande parmi d'autres. Mais ce serait encore trop peu dire, car on prend plaisir à lire ce livre, et je crois que c'est le plus important.
Un extrait de l'entretien que l'auteur a accordé au Figaro et auquel Cassandre faisait allusion.

«Réactionnaire» est un mot-piège: je sais bien qu'on est tenté de le reprendre à son compte, pour effrayer le politiquement correct. Retourner l'insulte en programme poétique, à la façon des Impressionnistes. Si l'on entend par «réactionnaire», un type bas du front, raciste, misogyne, obsédé par l'ordre et la longueur des jupes, alors non je ne suis pas réactionnaire. En revanche, si «réactionnaire» signifie être un amant des œuvres du passé, un amoureux de Chateaubriand et de Flaubert, ou si encore le mot renvoie à la gratitude qu'un homme éprouve envers l'héritage des siècles, la langue, la morale, envers le pays et le continent de ses ancêtres, alors oui je suis réactionnaire. Ajoutons que je ne me pense pas selon ces catégories: réactionnaire, révolutionnaire, droite, gauche. Je mets la littérature au-dessus de la politique. En ce sens, je dois être antimoderne.
Si «réactionnaire», c'est penser que le Mal excède les organisations sociales et politiques, alors je le suis. Certains croient même que le Mal n'existe pas. Pourtant, dès qu'un enfant naît il est mûr pour souffrir: l'attendent les maladies, les humiliations, le vieillissement, la mort. La vie ne se confond pas absolument avec le Mal, il existe aussi la joie, l'amour et Flaubert.
On pourrait parler de péché originel. Je crois au péché originel, c'est-à-dire à un défaut de fabrication de l'être.
Sur un thème assez voisin il y a le très beau roman de J. M. Coetzee Disgrâce qui évoque le sort des Blancs dans l'Afriquer du Sud d'après l'Apartheid.
Pardon, mais je reviens à mon Ulrich et à la "remplaçabilité de l'homme moderne" : "sans qualités" veut dire sans identité, non pas ? Une identité est constituée de particularités, de caractéristiques propres définissant la personne : sans ces dernières on perd l'identité, me semble-t-il, et sans identité, on est bel et bien "remplaçable", ça tombe sous le sens, ou je n'y comprends plus rien ?...
on est bel et bien "remplaçable", ça tombe sous le sens, ou je n'y comprends plus rien ?...

Bein c'est peut-être qu'à force de tout "remplacer" on finit par ne plus savoir qui est qui.
Après avoir écouté l'émission Réplique où Finkielkraut l'avait invité, j'ai lu le livre. C'est excellent. C'est drôle et subversif
à la manière de Houellebecq dans la mesure où il est sévère avec notre époque. Il aborde des sujets comme le tourisme, le travail, les rapports hommes-femmes, la misère sexuelle. Disons qu'il présente des marqueurs idéologiques qui lui interdiront des invitations àFrance Inter ou à Télérama.
Henri Bès analyse de façon remarquable le roman (j'y apporterais cette seule nuance : je ne vois pas Étienne Weil comme un personnage « qui donne dans la rhétorique éloquente du lecteur de Muray type »). J’ai sans doute tiré le roman du côté du Grand Remplacement, alors que, en effet, il n’est pas question d’immigration. Néanmoins, peut-être, près des questions fondamentales liées à la vaste substitution à quoi l’on assiste, existe-t-il d’autres remplacements ; peut-être la vie des « hommes en trop », sur le plan familial, en fait-elle partie ; peut-être l’hygiénisation de la vie culturelle décrite par P. Jean entre-t-elle dans ce mouvement général ? – Mais, encore une fois, entraîné par le titre du roman, je tire sans doute trop ce récit du côté du remplacisme...
Mais vous n'aurez-pas-la-haine de l'homme surmunéraire...


[www.lci.fr]
De mon côté, je ne suis pas si sûr que le chapitre d'Etienne Weil soit bien le pendant de celui de Léa Lili, cette auteure si bien croquée. Je n'ai guère été sensible aux effets politiques de ce roman, car il me semble moins l'oeuvre d'un auteur politique que d'un moraliste. J'ai souvent pensé à Flaubert et à son sujet romanesque, la bêtise, également présente et agissante chez tous les personnages. Evidemment, la gauche telle qu'elle est représentée paraît bien plus bête, puisqu'elle parade au pouvoir et ne se gêne plus. On pourrait croire alors que L'homme Surnuméraire est "un livre réac", comme disent ces étudiants illettrés qui refusent de le lire, au chapitre II ou III, et le tirent, eux aussi, vers la politique. Mais si l'on oublie un peu cela, on pourra s'intéresser aux multiples effets d'échos, aux rimes narratives, aux effets d'abyme, qui font de ce roman un moderne Jacques le Fataliste. Comme chez Diderot, la fin de l'histoire, sans arrêt reportée, est l'objet d'un débat intense entre l'auteur, les éditeurs, les universitaires, les lecteurs. La narration me semble un sujet au moins aussi important dans ce roman que la guerre des sexes et les ridicules contemporains. Mais tout le monde loue Patrice Jean pour ses qualités satiriques, et pas pour son travail proprement romanesque. Je retrouve dans un carnet cette citation de Nabokov qui me paraît convenir au sujet : " En tant qu'artiste et homme d'étude, je préfère le détail particulier à la généralisation, les images aux idées, les faits obscurs aux symboles évidents et le fruit sauvage découvert à la confiture synthétique." Je ne sais plus, hélas, d'où vient cette phrase.
"La littérature est extrêmement facile ; c’est pourquoi elle est extrêmement difficile. Un récit, un poème, un roman — rien de plus simple, n’importe quelle ménagère en est capable. Mais de là à pénétrer sur le terrain où la parole est incisive... Pour y parvenir, voici ce que je vous propose : aucune docilité, aucune modestie. Cessez d’être des petits enfants sages."

Witold Gombrowicz, Testament. Entretiens avec Dominique de Roux, Gallimard, coll. « Folio Essais », Paris, 1996.
Musil, justement, qui voulait à la fois le fruit, le sucre et le liant de la confiture, dans ses Journaux : « Il est plus difficile d'écrire un roman que de gouverner un empire. »
Soit dit en passant, à propos de fruits, il est à noter qu'il y a des écrivains qui écrivent comme ils vous recracheraient à la figure les noyaux du fruit auquel ils n'auront pas goûté...
les noyaux du fruit auquel ils n'auront pas goûté...

Et les empires qu'ils n'auront pas gouvernés... (mais j'admire quand même Musil)
Merci de vos avis et informations, et merci à Henri Bès pour son analyse littéraire qui donne vraiment envie de lire le livre. Je viens de le recevoir et le lirai dès que j'aurai terminé les très plaisants et intéressants mémoires de Casanova (encore deux mille quatre cents pages serrées, une bagatelle).
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