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Richard Millet plus heureux à Damas qu'à Paris

Envoyé par Pascal Mavrakis 
Richard Millet
- site officiel -

Retour de Syrie
18/11/2017
Chronique n°148

Retour de Syrie

Je rentre de Syrie où, à l’opéra de Damas, devant des personnalités syriennes et des jeunes gens, j’ai prononcé une conférence sur l’autre guerre qui touche ce pays : la désinformation systématique à quoi se livre la presse occidentale, particulièrement la française dont la vénalité n’est, pourtant plus à démontrer. J’ai dit aux Syriens le sentiment de honte qui s’attache au fait d’être le citoyen d’un pays aux ordres des USA, de l’Arabie saoudite et du Qatar – trois pays responsables du chaos proche-oriental. Une honte qui fait que je me sens mieux, et plus en sécurité, à Damas ou à Beyrouth qu’à Paris, ce nid de frelons et de guêpes médiatico-littéraires dont, pendant une semaine, j’avais oublié l’existence.
En France aussi la guerre civile fait rage : prières de rue à Clichy ; bataille de l’écriture « inclusive » ; guerre des sexes ; grande revanche des femmes ; polémique entre les islamo-fascistes de Médiapart et les bobos athées et anticléricaux de Charlie-Hebdo ; accroissement continu de l’immigration extra-européenne ; prix littéraires toujours plus insignifiants et montrant que l’idéologie du Bien est le cul de sac de l’imaginaire littéraire ; menées d’associations « antiracistes » contre le vocabulaire à propos du mot « nègre » employé pour travailleur littéraire clandestin. Ce mot, je l’ai pourtant souvent entendu dans la bouche d’Haïtiens à propos d’Africains ou d’autres Antillais. Je ne suis pas sûr que ce fût en une acception « raciste ». Au sens de ghost writer, il est passé dans l’usage et, sauf les êtres de ressentiment et les activistes du nouvel ordre mondial, nul n’y entend rien de répréhensible. On me dit que la même clique travaille à faire débaptiser les rues et les établissements portant le nom de Colbert. Le déboulonnage continue. Effaçons donc la langue tout entière : ce sera le plus sûr moyen de vivre ensemble dans l’apartheid pluri-polaire d’un multiculturalisme dominé par le fascisme des « minorités ».
Ainsi renommera-t-on Rhapsodie de couleur la Rhapsodie nègre de Poulenc ; le mot « aveugle » étant discriminatoire, on ne parlera plus de la Lettre sur les aveugles de Diderot mais de la Lettre sur les malvoyant(e)s à l’usage de ceux (celles) qui voient. Nul doute qu’on finira par s’attaquer aux noms propres, eux aussi suspects de sexisme ou de racisme : Poulenc étant homo, on écrira donc Poulenc(que) ; la sensualité de Diderot laissant soupçonner de la bi-sexualité, on dira Diderot(e) ; Rousseau étant outrageusement masculin, écrivons donc Rousseau(elle), bien que ce soit imprononçable. Voltaire échappera à cette torsion, son nom étant unisexe, comme on le dit des jeans, à l’ère de l’obsolescence onomastique. Les contemporains n’y échapperont pas : Le Clézio est excessivement masculin ; disons donc La Clézie, comme on doit dire Ernie plutôt qu’Ernaux, Garce plutôt que Garcin, ou Juliette plutôt que Juliet.
La décomposition de la France est plus que jamais à l’œuvre. On est mille fois mieux à Damas qu’à Paris, et je préfère le bruit du canon à celui d’une langue française devenue du petit nègre.
Comme quoi, on peut être un grand écrivain et écrire occasionnellement des conneries en voulant être provocateur et subversif.
Citation
Serge Diot
Comme quoi, on peut être un grand écrivain et écrire occasionnellement des conneries en voulant être provocateur et subversif.

Millet n'est à mon avis ni provocateur ni subversif, et c'est ne pas l'avoir lu (ou si peu) que d'affirmer cela. - Non. Ce qu'il exprime, c'est le "mal français", c'est l'"insécurité culturelle" : cette honte que l'on peut ressentir, aujourd'hui, à se dire "français"... Une sorte d'indéfinition existentielle dans laquelle nous sommes, nous les FDS, tous plus ou moins empêtrés.
Richard Millet est un grand écrivain ?
Richard Millet est comme le sens : il fatigue.
Millet, à l'image de certaines figures bibliques, est un errant, un solitaire en quête de la Terre promise.
Oui, c’est un grand écrivain et je l’ai beaucoup lu.
Citation

Oui, c’est un grand écrivain et je l’ai beaucoup lu.

Ceci n'entraîne pas forcément cela ; ni l'inverse.
C'est curieux, malgré ma sympathie pour ses colères et ses indignations et ma large adhésion au diagnostic porté sur la décadence française, je ne pense absolument pas que ce soit un grand écrivain (il était déjà très surfait du temps qu'il était "main stream", chez POL puis chez Gallimard), ni comme romancier, ni comme pamphlétaire, ni comme chroniqueur. D'ailleurs il écrit et publie beaucoup trop. Manque de finesse, de discernement, de piquant, de variété de style et d'angle d'approche, un ressassement éternel et brutal qui n'apporte jamais au lecteur cette joie, ce profond contentement que procure un Philippe Muray, par exemple. Ce dernier fait mouche presque à tous les coups, nous ouvre les yeux, tandis que Millet ne fait qu'exprimer sempiternellement le même désarroi auto-centré et si prévisible.
. D'ailleurs il écrit et publie beaucoup trop
///

Il me semble déjà avoir entendu ça à propos de Renaud Camus...
@ goux
"Ceci n'entraîne pas forcément cela ; ni l'inverse."

C'était une tentative d'économie pour essayer sûrement maladroitement
de répondre en un phrase à deux commentaires précédents.
Ceux que Millet ennuie pourront toujours tuer le temps en lisant le dernier Matzneff... Chez lui au moins le "sens" ne fatigue pas.

[www.causeur.fr]
J'avais beaucoup aimé ''Lauve le pur'' et ''La gloire des Pytres'' et puis j'ai décroché, trouvant au fil de mes autres lectures que son style de plus en plus lourd et laborieux avait perdu de son originalité et de son intensité du début.
Je plussoie (comme par hasard). Je tiens le tryptique corrèzien -notamment La Gloire des Pytres - pour l'une des meilleures réalisations romanesques contemporaines. Puis Millet, comme le dit Cassandre, devient lourd et triste. Puis, finit par devenir emmerdant.
30 novembre 2017, 19:26   L'écueil fatal
"Puis Millet, comme le dit Cassandre, devient lourd et triste. Puis, finit par devenir emmerdant."

Fasse que chacun s'en souvienne pour soi-même...
30 novembre 2017, 22:26   Re : L'écueil fatal
Oh, que oui !
Citation
Pascal Mavrakis
Ceux que Millet ennuie pourront toujours tuer le temps en lisant le dernier Matzneff... Chez lui au moins le "sens" ne fatigue pas.

[www.causeur.fr]

Ah, sacré Matzneff ! A plus de 80 balais, cancéreux, mais l’œil toujours bleu et le teint rose fripé, il reçoit encore des lettres d'admiratrices échauffées et a des amantes de 60 ans ses cadettes, dit-il ; une telle persévérance dans son être fait plaisir. À côté, Millet, cracheur de mépris, avec ses rêves de nouvelles croisades et d'Anabases, fait un peu pâle figure, c'est sûr ; mais ces deux-là pourront peut-être se retrouver dans un nouveau Missolonghi.
Les deux auteurs sont parfaitement incompatibles, chiens et chats. Qui goûte Matzneff méprise Millet (Alain), qui goûte l'oeuvre et la personnalité de Millet, n'éprouve qu'aversion pour ce vieux beau de Matzneff (moi). A trente ans Matzneff était déjà un vieux beau décati et lubrique, une vraie caricature de romancier parisien, coquet, pédophile et profondément content de lui. Impossible d'oublier son entretien donné à France Culture pour la sortie de son roman à la Table Ronde Ivre du vin perdu, il y a peut-être quarante ans. J'en ai encore dans la bouche le goût sucré qui succède au vomi.
Accord total. Prenez garde, cher Francis, votre bon sens va, encore une fois, être pris en défaut.
Accord total avec quoi/qui, cher Eric ? Et quand mon bon gros sens paysan a-t-il été précédemment pris en défaut ?
01 décembre 2017, 16:23   Sabre et braguette
Désaccord total avec vous, Francis : une part non négligeable de Matzneff pourrait se fantasmer en un Millet condottiere, cela ressort de façon assez évidente, me semble-t-il, de quelques siens Journaux que j'ai lus il y a assez longtemps déjà.
Sinon, le côté baroudeur du sexe battant pavillon noir, coquet, nombriliste et vaniteux, grand baiseur de minettes et de minets, aventurier surtout en chambre, m'a toujours bien plu, il est vrai...
Mais où avez-vous donc pris que je "méprisais" Millet ?? mais pas du tout, qu'on soit "politiquement" d'accord avec lui ou non est une autre question...
J'avais avancé ceci à son propos, il y a quelques années : « Allez savoir, Millet est peut-être avant tout un authentique combattant, fait pour l'affrontement et qui a aimé ça, et n'a ensuite été littérateur que par défaut, qui continue donc sa guerre par d'autres moyens. »
01 décembre 2017, 16:37   Re : Sabre et braguette
Eh ben, voilà, jeune Francis, je vous l'avais bien dit.
02 décembre 2017, 08:04   Re : Sabre et braguette
Les deux auteurs sont parfaitement incompatibles, chiens et chats. Qui goûte Matzneff méprise Millet (Alain), qui goûte l'oeuvre et la personnalité de Millet, n'éprouve qu'aversion pour ce vieux beau de Matzneff (moi)
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D'accord avec vous. En philosophie on pourrait parler là aussi d'"incompatibilité", mais entre Hegel et Nietzsche cette fois. Qui goûte Nietzsche n'éprouve qu'aversion pour Hegel (que veut dire, pour un nietzschéen, le "slogan hégélien" de la philosophie considérée comme auto-connaissance de la raison ?...), et inversement. Même si, bizarrement, entre ces deux-là les choses me paraissent moins tranchées.
Tiens, la dichotomie de Pascal sur Hegel et Nietzsche se trouve vérifiée chez moi : forte fascination et admiration pour l'oeuvre de Hegel, inspiratrice, tentatrice de fils de pensées, source apparemment inépuisable de lectures du monde ; multiples difficultés et manque d'appétence caractérisée pour celle de Nietzsche, alors que le personnage aurait tout pour me séduire. Et cela dans la conviction que l'attirance pour Hegel est le fait des esprits très moyennement créatifs (ne serait-ce que parce que dans cette philosophie l'esprit et la création sont pris en charge par l'Histoire et l'action) ; cependant que Nietzsche offre une pâture vitale aux "créatifs". Hegel : philosophe puissant et profond réservé aux bas-du-front. Ne le leur enlevez pas je vous prie.
Hegel : philosophe puissant et profond réservé aux bas-du-front.


Et nous ferions bien, nous les "Européens d'avant", de cultiver avec davantage de soins notre p'tit côté "bas-du-front" (enfin ce qui en reste). Je crois en effet me souvenir que pour Hegel tout être LIBRE doit avoir quelque endroit sur la terre pour lequel il serait prêt à lutter jusqu'à la mort... Car la vie de tout homme, en tant qu'agent libre, dépend de son pouvoir de faire un usage illimité, donc exclusif, de quelque partie du monde. "Bas-du-front" également le fait que pour le philosophe le heurt entre 2 adversaires, tous 2 ayant accepté le risque de la mort, soit nécessaire pour que l'HONNEUR (le combat pour l'honneur étant un combat pour la reconnaissance) soit publiquement reconnu.

Dans le Système de la vie éthique on observe (mais là aussi "je crois me souvenir") une "reconnaissance naturelle" ou spontanée, et un système fonctionnellement complet, quoique primitif, de "justice naturelle", ou "justice bas-du-front".

Bref, moi perso je suis radicalement pour le retour du bas-du-frontisme !
Il se pourrait bien que les principaux intéressés ne soient pas d'accord avec vous non plus, car ils entretiennent apparemment des relations très amicales, faisant bien fi de la dirimante incompatibilité d'humeur que vous dites ; Millet a même gratifié Matzneff de l'appréciable qualificatif de "grand réfractaire", ce qui, dans la bouche de cet atrabilaire qui ne ménage guère ses "collègues", est quand même un grand compliment...

Mais grâce à vous j'ai retrouvé La Diététique de lord Byron, que j'avais lu jadis avec quelque plaisir...

« À Athènes, en 1811, séjournant dans le couvent des Capucins, Byron organisait des combats de boxe opposant les collégiens orthodoxes à leurs camarades catholiques romains. Il avouait un faible pour les papistes, du moins sur le ring, car au plumard il ne manifestait aucune préférence, et baisait les uns et les autres avec une égale bonne grâce. Byron était un tempérament œcuménique. Lorsqu'il faisait l'amour, il oubliait le Filioque
(...)
Byron ne croyait à rien, et pourtant sa nature mercurienne, sa versatilité toujours en éveil, son perpétuel amalgame de désabusement et d'enthousisame, le portaient à être prêt à croire en toutes choses, anything. »

Enfin, à tel point que le maître et dieu de Matzneff s'en soit allé mourir pour défendre une place chrétienne assiégée par les Ottomans.


» (que veut dire, pour un nietzschéen, le "slogan hégélien" de la philosophie considérée comme auto-connaissance de la raison ?...)

Beaucoup, voire presque tout, si la "raison" du monde est la volonté de puissance.
Je ne sais au juste d'ailleurs ce qu'entend Francis par "pâture aux créatifs", mais j'ai l'impression que Nietzsche lui même regimberait contre cela, car en quoi se mesure avant tout la grandeur de l'artiste, selon lui ? "Dans la capacité à se rendre maître du chaos que l'on est soi-même, à forcer son propre chaos à devenir forme ; devenir logique, simple, sans équivoque, mathématique, devenir loi, voilà en la matière la grande ambition." (Volonté de puissance).
On aime ses auteurs jamais pour les bonnes raisons, Alain.

Les "créatifs" qui se croient en accord par Nietzsche ne savent pas à quel point ce que vous rappelez qui a trait à l'artiste dans cette oeuvre (dans ses écrits sur Wagner notamment) est loin de l'idée qu'ils se font de leur héros. Personne n'échappe à la méprise générale, à l'herméneutique subjectivée et projective (le fait de "trouver partout ses petits"), dans ses goûts pour certains penseurs. Nietzsche, philosophe passablement maudit (mais vous allez encore m'opposer le contraire, je le sens) jouit d'une belle postérité; tandis que Hegel, qui fut professeur bien établi (comme Heidegger, tiens), n'emballe plus personne depuis la fin des années 50 du siècle dernier, et est considéré par certain comme "limite-fout-la-trouille". Onfray est un cas typique dans cette dichotomie : il méprise Hegel, vénère Nietzsche.

Il est des auteurs saturniens (Millet, Hegel) ; d'autres mercuriens (Matzneff, Onfray). Que leurs cohortes se mêlent et s'apprécient n'ôte en rien cette dichotomie de nature.
Comment vieillissent-ils ? On a le droit, lorsqu'on "juge" certains écrivains, de se poser la question.


Hermann Broch, comme le rappel Gaëtan Picon dans Admirable tremblement du temps (Skira, 1970), parle d'un style de vieillesse à propos des dernières œuvres des grands créateurs et le définit ainsi : "une sorte d'abstraction où l'expression repose de moins en moins sur le vocabulaire qui finit par se réduire à un petit nombre de symboles primitifs, et au contraire de plus en plus sur la syntaxe."
Il est des auteurs saturniens (Millet, Hegel) ; d'autres mercuriens (Matzneff, Onfray)



1) Ceux dont la prose coule à l'horizontale, dans la hâte qui pousse à vouloir au plus vite dénouer les péripéties d'un récit (les écrivains "qui se vendent bien", qui plaisent aux médias).
2) Ceux dont la prose creuse à la verticale, dans les couches enfouies de la langue, à manière de l'archéologue grattant une terre chargée d'histoire (Millet, Quignard - Renaud Camus ?).
02 décembre 2017, 21:18   Les livres des autres
Une chose est sure : on trouve beaucoup plus facilement Ainsi parlait Zarathoustra ou Par delà le bien et le mal dans des intérieurs par ailleurs assez pauvres en livres et où n'apparaîtra jamais la moindre oeuvre de Hegel. Lu ou non (et compris, on n'en parle même pas), Nietche est un auteur populaire, ce qui est un comble. J'en ai fais mille fois l'expérience, sachant que rien ne renseigne mieux sur les gens qu'un coup d’œil furtif sur leurs livres (et il y en a toujours.)
Nietzsche dans les "intérieurs pauvres en livres" : en France, Nietzsche fut un auteur des années 1970, cotoyant sur l'étagère à livres Wilhem Reich et Lanza Del Vasto, et Alan Watts et autres Louis Pauwels. Le fantôme de Nice, s'il avait vécu 150 ans, aurait "créé une communauté sur le Larzac", n'en doutons pas. Il aimait les rivages méditerranéens comme la sauvagerie de leurs paysages, leur générosité paradoxale, le profond miracle visionnaire qui a balayé ces rivages dans cette époque (y compris même les rivages sud de cette mer) appelait un retour du Nietzsche.

Comment un type aussi sympa a-t-il pu pondre une oeuvre qui m'est aussi inbitable ? La réponse au fond, est dans la question : c'est toute l'inbitabilité d'une certaine culture qui a porté Nietzsche en France qui me rend cette oeuvre si peu appétissante. C'est évidemment très dommage pour moi. Mais qu'y puis-je ? Je suis comme nous tous : petit enfant dressé contre son non-siècle.
03 décembre 2017, 05:01   La postérité
"Nietzsche fut un auteur des années 1970, cotoyant sur l'étagère à livres Wilhem Reich et Lanza Del Vasto, et Alan Watts et autres Louis Pauwels."

Oui, ce passage en revue est tout à fait réaliste (on pourrait en ajouter quelques autres mais les principaux y sont, qui donnent l'ambiance). Ce qui est plus étonnant, c'est la persistance de Nitche dans de plus récents rayonnages de bric et de broc, alors même que Reich et consorts ont disparu et que le voisinage s'opère désormais avec des auteurs de "polars"... Au bout du compte, il y a toujours un Zarathoustra susceptible de traîner sur une étagère, à peu près n'importe où. C'est la gloire et il y a à cela quelque chose d'admirable.
03 décembre 2017, 08:11   Re : La postérité
@Thomas
. Au bout du compte, il y a toujours un Zarathoustra susceptible de traîner sur une étagère, à peu près n'importe où

//////

Je confirme. Mais oublions un instant ces histoires d'"étagères" et souvenons-nous qu'à partir de 1936 un certain... Martin Heidegger se lanca dans une lecture intensive de l'œuvre de Nietzsche (pas dans celle de l'oeuvre Reich ou de Del Vasto...), œuvre à laquelle il commenca la même année à consacrer un cours de première importance. D'autres écrits suivront.
Nietzsche dont on sait qu'il représente
une étape capitale de la pensée de Heidegger, puisqu'il fut selon lui le premier à avoir abordé de manière frontale la question
du nihilisme et à avoir réalisé qu'à travers elle c'est toute la problématique de
l'histoire occidentale qui se trouve posée (rien que ça).
03 décembre 2017, 12:19   Re : La postérité
« Nietzsche fut un auteur des années 1970, cotoyant sur l'étagère à livres Wilhem Reich et Lanza Del Vasto, et Alan Watts et autres Louis Pauwels »

Et Gilles Perrault, et Henri Laborit...

Ah, c'était le bon temps.
03 décembre 2017, 16:14   Re : Sabre et braguette
» Il est des auteurs saturniens (Millet, Hegel) ; d'autres mercuriens (Matzneff, Onfray)

Ces typologies me laissent un peu perplexe : le "saturnien" me fait immédiatement penser au pétrifié d'inaction, d'accablement de Dürer ; cela convient-il à Millet qui apparemment ne manque ni de fougue ni d'ardeur, est un sensuel aussi, et un imprécateur parfois très violent et fort actif, qui ne se censure ni ne s'empêche dans ses jugements et ses condamnations à l'emporte-pièce? Enfin, de tempérament il serait plutôt un "mercurien", alors, et je doute même fort qu'on puisse le qualifier de pessimiste, encore moins de nihiliste, car il semble avoir une vision tout à fait positive et arrêtée de ce que devrait être la société et la vie ?...
Matzneff, tout hédoniste qu'il soit, serait plutôt cyclothymique, lui, très enclin aux états d'âme, broyant du noir plus souvent qu'à son tour, comme son Byron d'ailleurs... Onfray je n'en sais trop rien, j'avoue qu'il ne me passionne pas, mais ce ne serait pas un "type à principes" un peu bas du front, dans le fond ? Quant à Hegel, écoutez...
Enfin, tout ça n'a pas l'air de vraiment cadrer, encore qu'il se peut que je ne saisisse pas votre intention...

Je ne suis pas loin de partager votre sentiment sur le caractère imbitable de la pensée du Nietzsche, pour peu qu'on ne le laisse pas sur l'étagère, justement : en son fond, bien compris, à mon sens, il y a là une doctrine très charpentée, et éminemment antipathique, très éloignée des amabilités récréatives des "créatifs" en tout genre : c’est du concret et même du mauvais, avec des intuitions géniales de la part d'un esprit hors du commun : dans les années 90 était paru un ouvrage collectif intitulé Pourquoi nous ne sommes pas nietzschéens, en réaction probablement à la vogue d'un Fritz hippie et fleuri, dont l'un des articles, d'une approche presque simpliste et au ras des pâquerettes, mais sincère, avait pour titre : La Brute, le sophiste et l'esthète.
Je trouvai que c'était très bien résumé...
Ma typologie de ces auteurs était d'humeur, et passablement fantaisiste en effet. Millet me fait l'effet d'être devenu un grand sombre, et ce faisant, de révéler sa nature profonde; tandis que l'autre s'amuse encore de la vie, du moins se plaît-t-il, semble-t-il, à projeter de lui-même cette image publique.

Notre Finkielkraut (vu récemment sur YouTube aux prises avec Ruquier et sa bande), ce mois-ci, tolère qu'on l'appelle "papy Finkie", ce que s'est permis une marie-chantal de plateau télé dans cette émission. Ces hommes commencent à se refermer comme des huîtres face à ce qu'est devenu le débat intellectuel en France. Pour le coup, l'auteur de Nous autres, Modernes, me parut "saturnien", lui aussi, exactement comme vous le dites : pétrifié d'inaction, évoluant désormais dans le monde en paraissant saisi d'une sleep paralysis, comme se dit en anglais cette condition de l'homme éveillé restant paralysé par un engourdissement qui le rend impuissant et qui, considéré de l'extérieur, ressemble au sommeil.

L'éveillé est impuissant comme un dormeur, cependant qu'autour de lui se meuvent les zombies, les dormeurs en marche. Tel est le tableau de l'intellectuel véritable dans la société qui l'entoure aujourd'hui. La visite que fit Finkielkraut aux événements de Nuit Debout traduisit cette réalité comme dans une mise en scène de théâtre brechtien.

Edgar Morin est mercurien, considéré dans ce tableau et sous cet angle : il est un faux éveillé qui s'agite avec les zombies. Qui danse gaiement avec eux.
Notre Finkielkraut (vu récemment sur YouTube aux prises avec Ruquier et sa bande), ce mois-ci, tolère qu'on l'appelle "papy Finkie", ce que s'est permis une marie-chantal de plateau télé dans cette émission.
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Une Marie-Chantal de plateau un brin agacée et légèrement haineuse sur les bords. Il faut la comprendre : elle a beaucoup souffert de la domination du mâle blanc, beaucoup plus que de la drague un peu lourdingue des "rebeu" (bon mais là fôdrait pas généraliser non plus...).

Jacques Julliard avait affirmé que "la haine est plutôt de gauche, tandis que le mépris est plutôt de droite". J’ai souvent réfléchi à ce propos, qui me paraît contenir une large part de vérité. Le mépris s’exerce du haut vers le bas, tandis que la haine exige une perspective plus égalitaire : si tous les hommes (blancs) se valent, et si "papy Finky" vaut ma shampouineuse, il n’y a que la haine pour justifier leur exclusion absolue.
Mon dernier adieu à Nietzsche si fit lors de l'un de mes derniers retours d'Asie (j'ai effectué plusieurs derniers retours d'Asie, comme ces artistes qui font leurs adieux au music-hall une bonne dizaine de fois) : c'était dans un grand appartement parisien du septième arrondissement, quartier des ministères, où un couple nous accueillait, nous autres qui étions aussi un couple, celui que je formais avec ma jeune épousée balinaise, adorable figure, visage de porcelaine, yeux noirs, profonds et inquiets, buste serré et droit, voix grave, impressionnante, choquante chez une poupée. L'homme était "quelqu'un" dans une grande boutique littéraire parisienne. L'appartement, immense dans mon souvenir, était occupé de longs rayonnages de livres dont, je crois pouvoir dire, quatre-vingt pour cent étaient composés des oeuvres de Nietzsche, certains volumes d'éditions rares, originales, en allemand comme en français. L'homme, dont la tête était celle d'un porc, je tiens à le préciser, possédait, sur ces infinis métrages d'étagères à bouquins, par exemple, Aurore, en éditions cartonnées, originales, des années 20, dans les deux langues.

L'homme, éditeur, avait entraîné sa jeune épouse, une provinciale, une fille un peu simple mais délurée, dans une édition "parallèle" de livres pornographiques du plus bas étage qui se puisse imaginer. Des récits minablement illustrés à la plume de femmes qu'on faisait violer par des chiens, etc. Il nous montra des exemplaires, nous les fit parcourir avec des commentaires gourmands, nous faisant entendre sa fierté que sa femme, ainsi, se distinguât dans le domaine de l'édition d'une manière qui lui plaisait fort.

Je crois que, à mon corps défendant, je quittai Nietzsche ce soir-là, le Nietzsche des salons parisiens. Celui des étagères à livres. Je quittai aussi ces lieux, quand je perçus que ce porc (le porc véritable n'est pas celui qui "abuse" des femmes mais celui qui les fait se salir) trouvait ma jeune épouse étrangère tout à fait intéressante.
Commençons par le commencement : on ne saurait aborder Nietzsche sans avoir un minimum de connaissance de la philosophie en général. Certes, Nietzsche n’est pas qu’un philosophe au sens usuel du terme, mais il est aussi et d’abord cela. Qui n’est pas familiarisé avec l’histoire de la philosophie passera, en le lisant, à côté de bien des choses ou, pis encore, en tirera des conclusions erronées. Le fait que les œuvres de Nietzsche paraissent d’un accès "facile" – elles le sont en effet, comparées à celles de Kant ou de Hegel – explique qu’aucun philosophe, peut-être, n’a été autant que lui victime de contresens nés d’une information fragmentaire ou de lectures trop superficielles. C’est ce genre de contresens, par exemple, que commettent ceux qui voient dans la "Volonté de Puissance" une exaltation de la force physique, voire de la force brutale, alors qu’elle trouve avant tout chez Nietzsche sa source dans le détachement moral.
Pas étonnant, donc, de trouver "Ainsi parlait Zarathoustra" sur bon nombre d'étagères... Ce livre attire toujours le lecteur peu familier de Nietzsche parce qu’il paraît facile à lire alors que, s’il est en effet "facile à lire", il est aussi très difficile à comprendre pour qui n’a pas déjà pénétré dans les arcanes de la pensée nietzschéenne.

Pour aborder Nietzsche je conseillerais (mais on ne m'a rien demandé) en priorité "Le crépuscule des idoles" (surtout pour son chapitre "Comment le “monde vrai” devient enfin une fable"), et plus encore "La généalogie de la morale". A moins qu’on ne préfère commencer par son premier livre, "L’origine de la tragédie" (1872), dont il disait lui-même qu’il fut sa "première transmutation de toutes les valeurs".
"ma jeune épousée balinaise, adorable figure, visage de porcelaine, yeux noirs, profonds et inquiets, buste serré et droit, voix grave, impressionnante, choquante chez une poupée"
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Merci pour ce joli portrait (moi qui ne résiste pas même une seconde au pouvoir envoutant de ces jeunes-petites-poupées-asiatiques (que haïssent les féministes)...).
04 décembre 2017, 17:00   A vos Nietzsche !
» C’est ce genre de contresens, par exemple, que commettent ceux qui voient dans la "Volonté de Puissance" une exaltation de la force physique, voire de la force brutale, alors qu’elle trouve avant tout chez Nietzsche sa source dans le détachement moral.

La première des choses à mes yeux est de ne pas surinterpréter Nietzsche, et l'interprétation même serait déjà un contresens, une méprise : il faut le prendre à la lettre, autant que possible, parce que chez lui l'esprit n'est jamais que le signe et le symptôme du corps, et non l'inverse : les passages (nombreux) qui exaltent la force brute et l'exercice de la violence ne sont pas l'expression métaphorique d'une quelconque instance spirituelle ou axiologique qui en fournirait le sens, mais le corps, l'état physique, le rapport des forces en tant que tel constituent déjà le seul sens qui vaille, au regard de quoi les "états conscients" ne sont que secondaires et accessoires, littéralement des épiphénomènes.

Il me semble assez patent que la volonté de puissance n'est pas chez Nietzsche une catégorie psychologique et personnelle relevant d'une attitude morale, mais qu'elle est en soi ontologique, "essence intime de l'être", dont la vie même telle que nous la connaissons n'est qu'une modalité particulière : louer la brutalité pure, ce n'est rien d'autre que reconnaître en elle l'une des manifestations les plus pures, les plus inaltérées, les plus indemnes de débilitation morale, de la volonté de puissance comme principe universel à l'œuvre.

De derrière les fagots, à propos de la fiction du "monde vrai", une mienne intervention il y a longtemps déjà...
« Ce qui est aboli, c'est l'apparence en tant qu'"apparence" de quelque chose d'autre qu'elle-même, en tant que manifestation d'un être dont elle ne serait que le pendant figurable. C'est l'apparence-moitié en tant que moitié qui est supprimée, puisque l'autre moitié a été balayée comme illusoire.
Quand on est une moitié de rien on n'est plus une moitié. Exit l'apparence redevable de l'être.
Il subsiste alors l'apparence toute seule, qui n'en est plus une. Qui est le devenir.
Et qu'est-ce que le devenir ? À vrai dire, c'est la notion même de monde qui est abolie, un "monde" comme concrétion d'être, comme agrégat solide quelconque, comme substrat stable, pour être dissous dans un jeu de forces s'exerçant.
Le devenir est un facsio de forces s'exerçant. « Force partout, il est un jeu des forces et onde des forces, à la fois un et multiple, s’accumulant ici tandis qu'il se réduit là-bas, une mer de forces agitées dont il est la propre tempête, se transformant éternellement dans un éternel va et vient... »
Cela n'a ni fin ni commencement.

L’Éternel Retour est une façon de dire que cela ne va nulle part, que ce devenir ne tend vers aucun but, qu'il n'y a pas d'état final. Ce qui est dénué de sens est condamné à se répéter. L'absence de finalité a pour conséquence majeure que le devenir est absolument justifié en chacun de ses moments, et qu'il est donc inévaluable.
Où l'on retrouve l'apparence toute seule, dont aucune extériorité figée et aboutie ne peut relativiser et réduire la valeur car alors elle ne serait que moindre être par rapport à ce qu'elle reflète, et vers quoi elle tend.
Enfin, conséquence finale, tout est toujours en n'importe quel point du devenir ; l'abyme de l'absence d'être s'ouvre en n'importe quel moment du déroulement de sa progression circulaire (il n'est point besoin de se porter vers quelque extrémité originelle !). »
04 décembre 2017, 20:08   Re : A vos Nietzsche !
@Alain


Je crois que nous serons d'accord pour dire que c'est le thème de l'Eternel Retour qui est véritablement central, car il constitue la toile de fond sur laquelle s’inscrivent toutes les autres interrogations nietzschéennes. Selon la position que l’on adopte à son endroit, l’Eternel Retour est en effet révélateur de capacité d’affirmation ou de nihilisme. En outre, le Retour du Même est en même temps Retour de ce qui diffère, car "il n’y a que la différence qui se répète" (Deleuze).
Avec le thème du Retour, Nietzsche critique bien entendu toute conceptualisation d’un temps linéaire, toute forme de conception linéaire de l’histoire, depuis le monothéisme biblique jusqu’à la philosophie historiciste de Hegel et de ses épigones. Mais il n’en revient pas non plus au temps cyclique des cultures archaïques. A la ligne, il n’oppose pas le cercle, mais la sphère... L’Eternel Retour est éternellement retour, il est éternel commencement. "A chaque instant l’Etre commence", dit Zarathoustra.


"L’Éternel Retour est une façon de dire que cela ne va nulle part"

Je ne crois pas. Le Surhomme est d’abord celui qui a acquis la capacité de vouloir l’Eternel Retour. Ce faisant il lui impose sa volonté, sa marque, une direction.
04 décembre 2017, 22:07   Re : A vos Nietzsche !
"Aller nulle part", cela veut dire n'avoir pas de finalité ; cette finalité est le sens ; mais tout sens institué est une fin de non-recevoir de l'état présent comme tel, qui s'en trouve nécessairement relativisé et dévalorisé par rapport à l'état final, au but où ce sens serait atteint, réalisé ; en l'absence (avérée pour Nietzsche) d'un tel sens distinct de chacun des moments du devenir, on ne peut que tourner en rond ; l'Eternel Retour illustre, réalise cette circularité littéralement insensée.

« Si le mouvement du monde tendait vers un but, ce but devrait être atteint. Mais le seul fait fondamental, c'est précisément qu'il ne tend pas vers un état final et toute philosophie ou toute hypothèse scientifique qui implique un état final se trouve réfutée par ce fait fondamental... Je cherche une conception du monde qui fasse la part de ce fait : il faut que le devenir soit expliqué sans que l'on ait recours à de pareilles intentions de finalité : le devenir doit paraître justifié durant chacun de ses moments (ou paraître inévaluable, ce qui revient au même) : il ne faut absolument pas justifier le présent par l'avenir, ou le passé par le présent.
(...)
Le devenir n'a pas de condition finale et n'aboutit pas à l'être.
Le devenir reste, à chaque moment, égal à lui-même dans sa totalité ; la somme de sa valeur est invariable ; autrement dit, il n'a pas du tout de valeur, car il manque quelque chose qui pouvait lui servir de mesure et par rapport à quoi le mot "valeur" aurait un sens. » (Volonté de puissance, fragments 380 et 383)
04 décembre 2017, 22:23   Re : A vos Nietzsche !
"on ne peut que tourner en rond ; l'Eternel Retour illustre, réalise cette circularité littéralement insensée"




Et je crois qu'à trop lire Nietzsche, "on tourne en rond" également... Voilà pourquoi, ayant très vite été sensible à sa critique de la philosophie nietzschéenne, c'est à Heidegger que j’ai fini par donner la première place. Heidegger opère une distinction rigoureuse, qui pour moi a été décisive, entre ontologie et métaphysique ; il montre que chez Nietzsche, la Volonté de Puissance – en réalité, Volonté vers (zur) la Puissance – est en péril de devenir simple volonté de volonté. Comme Nietzsche, il accorde une importance considérable à la question du nihilisme, démontrant aussi que, face à lui, la tâche la plus urgente n’est pas tant de substituer des valeurs à d’autres valeurs, fussent-elles opposées, mais de sortir de l’univers de la valeur, qui est une mutilation de l’Etre. Sa conclusion est que Nietzsche, dans la mesure où il demeure prisonnier de l’univers de la valeur, reste encore dans la métaphysique...
Enfin, sur la question de la vérité, question nietzschéenne par excellence, ce que déduit Heidegger d’une méditation sur la notion grecque d’aléthéia me paraît d’une profondeur inégalée.

Pour le dire vite : je pourrais me passer de Nietzsche, sûrement pas de Heidegger.
Le lecteur que je suis ne peut que saluer l'évolution de cette discussion, qui s'oriente à présent vers un bon vieux Heidegger vs Nietzsche. Il faut dire que départager deux écrivains – un profiteur d'enfants (j'ai toujours admiré le flair ethnologique des pédophiles et des touristes sexuels, leur instinct d'autoprotection les ayant conduits très tôt à aller se ravitailler en chair fraîche à Bangkok plutôt que dans les villages de la Castagniccia) et un admirateur de l'Etat couillu, celui, russo-irano-syrien qui a anéanti Alep en s'acharnant sur les hôpitaux, les écoles, les pédiatres (les hommes de Bachar ont tout de même réussi à tuer, jusqu'au dernier, tous les pédiatres de la ville!) et les files d'attente des boulangeries – ne pouvait durer trop longtemps.
Autrement dit entre un écrivain qui consomme de la jeunesse (inoubliable déclaration jésuitique de Maatzneff dans cet entretien à France Culture au début des années 80 : j'écris mes livres aux Philippines parce que le coût de la vie y est moindre) et un autre qui soutient un régime qui assassine les pédiatres, l'équivalence est faite. J'avoue que je n'y aurais pas songé mais au fond, oui, le bilan est le même.
C'est vrai, ce pan de leur histoire personnelle les renvoie dos à dos (dans La Confession négative Millet bouffonne avoir "peut-être" tué des enfants pendant la guerre).
Décidément, à chacun sa morale : si ce dont est accusé Weinstein s'avère, je le trouverai toujours bien plus blâmable que Matzneff, qui n'est pas un être qui puisse forcer qui que ce soit, me semble-t-il...


» Pour le dire vite : je pourrais me passer de Nietzsche, sûrement pas de Heidegger

Fort bien Pascal, et si vous me permettez cette lapalissade, Nietzsche est Nietzsche, et Heidegger est Heidegger, et il n'est point besoin du second pour comprendre le premier.
Concernant la question de la vérité, j'en étais néanmoins resté à cette remarque de Deleuze, selon laquelle ce qui était dévoilé en fin de compte n'était que l'état voilé : si vous croyez que c'est un chemin qui mène quelque part...
Nietzsche est Nietzsche, et Heidegger est Heidegger, et il n'est point besoin du second pour comprendre le premier
////

Pas d'accord Alain.

Prenons l'exemple de la "volonté de puissance" : grâce à Heidegger nous comprenons pourquoi elle n'est que "volonté de volonté", et que c'est donc elle - oui, elle !, qui accomplit l’essence du nihilisme. Ici, bien entendu, la pensée de Nietzsche est visée... Car on sait que pour Heidegger la philosophie de l’auteur de Zarathoustra n’est, en dépit de ses mérites, que du platonisme inversé, dans la mesure où elle ne parvient pas à sortir du champ de la valeur (Non mais c'est énorme ça !!! Qui l'avait vu avant Heidegger ?).
En clair, la volonté de puissance analysée par Heidegger comme "volonté de volonté", c’est-à-dire volonté qui se veut de manière inconditionnée, n’est qu’un mode d’apparition de l’être de l’étant, et en ce sens une autre forme de l’oubli de l’Etre.
si vous croyez que c'est un chemin qui mène quelque part...

Alain, à l'instar de Francis, ne peut s'empêcher d'être génial : [www.gallimard.fr]

(Vous aurez beau démentir le cas échéant, je persisterai à penser que vous ne l'avez pas fait exprès.)

Sinon, pour éviter de m'enquiquiner l'esprit avec l'équivoque volonté de puissance, au lieu de passer intelligemment comme le fait Pascal par Heidegger (la lecture de longs développements de cet auteur m'est parfois trop difficile), je fais cet arrangement avec les bons dieux de l'histoire de la philosophie : je maintiens un rapport avec le Nietzsche 'spinozifié' de Deleuze (et je relis comme un roman la monographie de Fink). Pour Nietzsche selon Deleuze, la puissance peut aussi vouloir affecter positivement, par le don de forces actives, cependant que, d'après Spinoza, la puissance peut être affectée par la joie cultivée, construite (il y a un constructivisme du désir, dit Deleuze, encore lui). Après, le nihilisme et les passions tristes l'emportent souvent, ce qui historiquement et à l'échelle individuelle est une catastrophe, laquelle, à force de se répéter, finira bien par être perçue comme ordinaire et surmontable. En dernière instance, pourquoi, aussi, ne pas suivre Clément Rosset, pour qui Nietzsche n'a tout simplement jamais écrit la Volonté de puissance ? : [www.pileface.com]
La question de l'authenticité bibliographique de la Volonté de Puissance avait déjà été évoquée ici :

Kojève faisait une distinction entre le commentaire et l'interprétation : le premier part du texte à la seule fin de redécouvrir la pensée de l'auteur, tandis que la seconde part de la pensée afin de découvrir le texte (citation extraite du même article Michael S. Roth). C'est ce travail d'interprétation "bras armé de la pensée" dont la trace est déposée dans l'Introduction à la lecture de Hegel.

Au vingtième siècle, les textes fondateurs sont des explications de texte, ou plus précisément dans le cas de Kojève, des explicitations de pensée par la découverte d'un texte, aux antipodes de tout commentaire promis à la scorie par les philologues.

"Le monde renvoie le texte au texte, comme le texte renvoie le monde à l'affirmation du monde" écrivait Blanchot dans son Entretien infini.

Texte de fondation ou texte-tremplin ? Un peu les deux sans doute dans un siècle d'aboutissement qui fut préparatoire au passage du millénaire, c'est du moins la conjecture qui vient naturellement à l'esprit quand on songe à l'implication de Kojève dans la création de l'Europe telle qu'elle se présente aujourd'hui. L'Union européenne fut-elle à Kojève ce que Napoléon en son sacre avait été à F. Hegel — l'Esprit en son stade d'auto-accomplissement et d'auto-couronnement ? La question est chargée de sens, en tout cas, elle s'inscrit pleinement dans l'hypothèse d'une histoire du sens.

Au livre du Hegel-de-Kojève, au Cours de linguistique générale sorte de "Grande Etude" apocryphe sur un texte fantôme, oeuvre augurale et inaugurale, préparatoire et anticipatrice, outil projeté du structuralisme et de la science de la parole comme symptôme que devait parfaire J. Derrida, il faudrait ajouter cet ouvrage qui permit de créer, d'inventer ou de constituer, le Nietzsche du XXe siècle français : la Volonté de puissance, essai d'une transmutation de toutes les valeurs (études et fragments), recueil de fragments des oeuvres de Nietzsche lui aussi composé pour les besoins idéologiques du siècle, compilation aujourd'hui "complètement discréditée, que bon nombre considèrent comme une pure et simple falsification et qui a beaucoup contribué à défigurer la pensée de Nietzsche en lui imposant une systématisation indue" selon Jean Lacoste et Jacques Le Rider précisant ce point dans leur note introductive aux deux volumes des oeuvres de Nietzsche parues chez Robert Laffont en 2011 ; oeuvre non autorisée donc, et qui servit néanmoins de vade mecum à la génération des intellectuels français les plus en vue et les plus actifs du milieu du siècle, soit les mêmes, en gros, qui suivirent le séminaire de Kojève.


[www.in-nocence.org]
Citation
Pascal Mavrakis
Nietzsche est Nietzsche, et Heidegger est Heidegger, et il n'est point besoin du second pour comprendre le premier
////

Pas d'accord Alain.

Prenons l'exemple de la "volonté de puissance" : grâce à Heidegger nous comprenons pourquoi elle n'est que "volonté de volonté", et que c'est donc elle - oui, elle !, qui accomplit l’essence du nihilisme. Ici, bien entendu, la pensée de Nietzsche est visée... Car on sait que pour Heidegger la philosophie de l’auteur de Zarathoustra n’est, en dépit de ses mérites, que du platonisme inversé, dans la mesure où elle ne parvient pas à sortir du champ de la valeur (Non mais c'est énorme ça !!! Qui l'avait vu avant Heidegger ?).
En clair, la volonté de puissance analysée par Heidegger comme "volonté de volonté", c’est-à-dire volonté qui se veut de manière inconditionnée, n’est qu’un mode d’apparition de l’être de l’étant, et en ce sens une autre forme de l’oubli de l’Etre.

C'est une lecture de Nietzsche qui est de Heidegger et qui est du Heidegger, pur jus ; cela paraît bête à dire, mais Nietzsche n'en avait pas besoin pour se comprendre, à l’évidence, et ce qui m'intéresse, c'est ce qu'il voulait exprimer et a tenté de penser ; pas ce que veut lui faire dire Heidegger.
Au demeurant, je me demande si une telle lecture, plutôt que d’éclairer la pensée de Nietzsche, n’en occulterait pas un des aspects fondamentaux et n’induirait en l’occurrence une mécompréhension : le présenter comme le dernier maillon d’une "métaphysique de la subjectivité", n’est-ce pas ignorer purement et simplement qu’avec lui c’est la subjectivité elle-même qui vole en éclats, et le sujet cartésien, substrat pérenne de la pensée, qui est dissous dans une multiplicité irréductible d’un pur processus interprétatif sans agent interprétant (« "je" n’est rien d’autre qu’une habitude grammaticale, une illusion de logiciens ») ; or sans sujet faisant face au monde, il ne peut plus y avoir aucune volonté d’assujettissement, serait-ce comme volonté de volonté…
C'est une lecture de Nietzsche qui est de Heidegger et qui est du Heidegger, pur jus ; cela paraît bête à dire, mais Nietzsche n'en avait pas besoin pour se comprendre, à l’évidence, et ce qui m'intéresse, c'est ce qu'il voulait exprimer et a tenté de penser ; pas ce que veut lui faire dire Heidegger


/////


Le mieux, comme toujours, est de s'en tenir aux textes...
Dès le début du premier tome des Nietzsche, Heidegger déclare : "Explication dans
ce sens revient à exercer une authentique critique. C'est l'unique et suprême manière
d'apprécier véritablement un penseur. Car elle se charge de repenser sa pensée, de la
poursuivre, non dans ses faiblesses, mais dans sa force agissante."

Le premier pas à franchir est conséquemment une analyse critique des écrits de Nietzsche (pas "lui faire dire" ce qu'on voudrait lui faire dire...), c'est-à-dire qu'il faut tenter de rassembler sa compréhension en la rapportant à certaines catégories communes de la philosophie occidentale. Et quelles sont ces catégories? Heidegger hésite... Il estime que cette structure est difficile à déterminer car aucun schème ne peut rendre de manière parfaitement compréhensive la doctrine d'un
philosophe. De plus, les nombreux sens qu'il est possible de donner à une pensée assurent qu'elle ne sera jamais rendue totalement dans une analyse catégorielle. Compte tenu de la nature incertaine de toute interprétation, Heidegger approche Nietzsche sous des angles différents dans Nietzsche l, puis, dans Nietzsche ll.
Tout ça pour dire que nous sommes là à des années lumières d'une quelconque interprétation "personnelle", vaguement subjective, ou à-la-va-que-je-te-pousse.
» (Vous aurez beau démentir le cas échéant, je persisterai à penser que vous ne l'avez pas fait exprès.)

Quel coup de bol ! j'en reste sans voix...


» En dernière instance, pourquoi, aussi, ne pas suivre Clément Rosset, pour qui Nietzsche n'a tout simplement jamais écrit la Volonté de puissance ?

Parce qu'elle colle trop bien aux thèmes déjà exprimés précédemment, dans La généalogie, Par-dela..., Le Crépuscule etc. : c'est une sorte de compendium très précieux, une épure d'où se dégagent nettement les clés de voûte d'une pensée beaucoup plus structurée et cohérente, et inquiétante, que ne voudraient l'admettre les sectateurs du Nietzsche charmant et méridional, dansant et léger, et si "superficiel par profondeur"...
Enfin, ce n'est que mon avis...
Nietzsche (comme Hölderlin) "fournit le pré-texte"* à Heidegger :

le pré-texte pour tenter l'impossible,
pour désabriter la pensée,
pour réveiller les sens endormis qui s'accumulent en strates sous les mots.




*Francis : "comme Hegel fournit le pré-texte à l'explicitation de l'empire européen à venir par Kojève et consort"
» Tout ça pour dire que nous sommes là à des années lumières d'une quelconque interprétation "personnelle", vaguement subjective, ou à-la-va-que-je-te-pousse

Je ne vous suis plus tellement là, Pascal : Heidegger assigne une place à Nietzsche dans sa conception de l'histoire de la métaphysique, et l’interprète selon le rôle qu'il y joue, comme dernier acte du déploiement de la subjectivité, apothéose de la souveraineté que s'arroge le sujet qui soumet le monde, littéralement le jette sous soi, en vis-à-vis ; ce faisant, Nietzsche réaliserait donc l'avènement du sujet-roi, sujet absolu qui n'exerce plus son magistère que comme exercice de la maîtrise en soi, sans autre fin que cet exercice même.
Mais est-ce que cette interprétation tient encore si Nietzsche a déjà rompu la dualité sujet/monde, s'est lui-même acharné à détruire le fétichisme du sujet, et a fait de la volonté de puissance non pas l'apanage d'un sujet (qu'il a véhémentement fracassé avec son fameux marteau), mais le principe même de la réalité comme être ?
En d'autres termes, si vous voulez vous en tenir aux textes, ce sont ceux de Nietzsche qui en l'occurrence ne s’accordent pas avec la lecture de Heidegger, semble-t-il.

Encore un mot sur le "champ de la valeur" : pensez-vous que Heidegger en sorte jamais, lui ? À supposer qu'il y ait jamais eu un "oubli de l'être", la pensée de Heidegger n'est-elle pas de part en part motivée par l'injonction qu'il faut le recouvrer, tout de même, et que tout ce qui ne va pas dans ce sens est aberré et inauthentique ? Nous sommes en plein dans la valeur comme déterminant exclusif de la conduite dans la vie, et même le cours de l'histoire (de la pensée) n'est évalué qu'à l'aune de l'écart d'un point de source, d'une "aube profonde"...
Mais tout il faut n'est qu'invective morale, et rien autre...
la pensée de Heidegger n'est-elle pas de part en part motivée par l'injonction qu'il faut le recouvrer, tout de même, et que tout ce qui ne va pas dans ce sens est aberré et inauthentique ? Nous somm nies en plein dans la valeur comme déterminant exclusif de la conduite dans la vie, et même le cours de l'histoire (de la pensée) n'est évalué qu'à l'aune de l'écart d'un point de source, d'une "aube profonde".

Très bien vu Alain.

Bien. Je déplace le problème, sans le résoudre... : il est absurde de demander si, oui ou non, une valeur existe, je veux dire empiriquement. Au lieu de cela, on ne peut que se demander si elle vaut, ou non. La validité de la valeur demeurant, quoiqu'il arrive, l'élément premier pour la question du sens de la vie (pas possible d'en sortir...), là je vous rejoins (pas le choix).Volonté et action viennent ensuite.

(Je crois que cette fois-ci nous serons d'accord...)
Comme il paraît impossible d'évaluer une valeur sans avoir recours à des valeurs, nous serons en effet d’accord pour dire que le problème demeure irrésolu...
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