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Q : Par rapport à la « crise des migrants », est-ce manquer de solidarité que de soutenir qu’il faut absolument les aider à vivre correctement dans leurs pays plutôt que de les faire venir par millions en Europe pour renforcer ce «prolétariat nomade», pour reprendre votre expression, dont les conditions de vie sont de plus en plus précaires même dans les pays les plus riches ?



Il est évident qu’à long terme, stratégiquement, la grande question est celle de la possibilité d’une transformation libératrice des pays d’origine. A l’arrière-plan des migrations de ce que j’appelle le prolétariat nomade, ces millions de gens qui errent dans le monde à la recherche d’endroits où survivre, nous trouvons évidemment le fait qu’un continent entier, l’Afrique, est soumis à la prédation capitaliste la plus violente. Ultimement, il est sûr que la vraie question posée par ces migrations est celle du processus d’émancipation, et donc de la renaissance de l’hypothèse communiste, dans les pays concernés.

De ce point de vue, j’espérais que l’Afrique du Sud pourrait jouer un rôle dirigeant dans une révolutionnarisation de la situation africaine, mais cela n’a pas été le cas. En réalité, nous avons vu en Afrique du Sud l’avènement d’une bourgeoisie noire qui partage le pouvoir ancien des coloniaux blancs et abandonne les masses à leur pauvreté et à leur soumission forcée.

Cela étant, il y a un autre aspect de la question qui est que le capitalisme s’est toujours soutenu d’un prolétariat nomade. J’ai connu une époque, dans les années 1950, 60 et 70, où l’on faisait venir des ouvriers du Maroc et de l’Algérie par avions entiers. Il existe en France aujourd’hui probablement entre 6 et 7 millions, au minimum, d’ouvriers, de fils et de filles d’ouvriers, dont certains sont aujourd’hui réduits à l’état de chômeurs par la désindustrialisation nationale, dont il faut bien dire que ce sont des prolétaires, et dont l’origine nationale est tel ou tel pays africain, ou moyen-oriental, ou asiatique…Ces gens, ces familles, sont des prolétaires, et ils sont ici.

Je pense donc qu’il y a deux aspects dans la question que vous posez. Premièrement il faut soutenir, aider, donner appui à tout ce qui peut signifier l’engagement d’un processus politique d’émancipation et de libération dans les pays dominés. Cela est d’autant plus nécessaire que les libérations nationales des années soixante ont souvent été des mystifications. Dans un grand nombre de pays ex-colonisés, il y a des gouvernements « nationaux » qui sont en réalité des agents de tel ou tel impérialisme, ou des profiteurs corrompus des rivalités inter-impérialistes. Contre tout cela, il faut que se dressent les mouvements progressistes que nous soutiendrons. D’un autre côté, nous devons aussi veiller à empêcher les persécutions discriminatoires, racistes et autres à l’égard des populations qui sont ici, parfois de longue date, parfois de troisième génération, et qui n’ont fait que poursuivre au niveau mondial la classique migration des campagnes vers les villes et de la paysannerie vers le prolétariat. Il y a deux aspects concernant cette question : un aspect internationaliste et un aspect national ou local et il faut tenir compte de ces deux éléments.



Q : Toujours par rapport à la question des migrants, il s’agit d’un enjeu capital aujourd’hui en Europe pour les milieux de gauche et progressistes. Selon vous, dans quelle mesure est-il important d’articuler la lutte du « prolétariat nomade » installé en Europe avec les luttes sociales des mouvements de la gauche ? Quels sont à votre avis les enjeux et les entraves en la matière ?



Il faut bien voir qu’à certains égards cette question n’est pas aussi nouvelle qu’elle n’en a l’air. Regardons par exemple l’histoire du prolétariat français au 19e siècle. Ce prolétariat a été longtemps constitué de ce qu’on peut appeler des « migrants nationaux », qui venaient d’Auvergne ou de Bretagne ou du fin fond des Pyrénées, mais qui étaient considérés par les habitants des grandes villes comme des migrants. La meilleure preuve c’est qu’ils avaient un livret ouvrier. Dès cette époque, il a existé une question des papiers et des ouvriers sans papiers. Si vous n’aviez pas le livret, vous pouviez être renvoyé par la police dans votre campagne. Il ne faut pas oublier que la grande insurrection de juin 1848 a eu cette situation comme motivation directe: la fermeture des Ateliers nationaux, des usines où ces gens travaillaient, avait pour conséquence qu’ils devaient tous être expulsés. Ils se sont révoltés, et nous avons eu, avec la répression de l’armée, un des plus grands massacres ouvriers dans les rues de Paris.

Les questions politiques sont souvent moins nouvelles qu’on ne le croit. La question des migrants n’est que l’élargissement au niveau mondial du problème général de la provenance de la force de travail ouvrière. Les gens ne viennent plus seulement d’Auvergne ou de Bretagne mais ils viennent de l’Afrique ou du Moyen-Orient, ou de l’Asie, ou d’Europe centrale… Ils fuient aussi des guerres civiles meurtrières et tentent de se mettre à l’abri. La considération progressiste, même pas communiste mais progressiste, suppose naturellement que l’on intègre ces données, sans abandonner cependant le fait qu’il y a chez eux des problèmes politiques de la plus grande importance et qu’il faut traiter, je suis d’accord avec vous sur ce point. Il faut être solidaire sur les deux fronts. C’est une maxime à mon avis fondamentale, la voie par laquelle le prolétariat, y compris, voire surtout, sa composante nomade, se constitue comme force politique dans nos pays. Moi-même, je me suis beaucoup occupé des usines dans les années 60 et 70. J’avais affaire massivement à des Marocains, des Algériens, des Maliens, des Sénégalais, des Mauritaniens… En ce sens, même la création de noyaux communistes à l’intérieur des usines était à sa manière une activité internationaliste. Et puis il faut aussi se montrer solidaire avec eux en ce qui concerne les luttes qui se mènent dans leurs pays et auxquelles ils pourraient participer.

J’insiste sur le fait que le prolétariat a toujours été nomade, en un sens, parce que la propagande tente de présenter tout ça, les réfugiés, les vieux retraités algériens, les jeunes chômeurs d’origine africaine, comme un phénomène entièrement nouveau, une invasion du pays par des gens qu’on ne connaît pas, etc., etc.

J’ai passé mon enfance à Toulouse, qui était une ville peuplée de prolétaires espagnols ayant fui la guerre civile quand les Républicains vaincus s’étaient repliés dans le sud de la France. Je peux vous dire qu’on disait de ces réfugiés espagnols le plus souvent chrétien exactement ce que l’on dit aujourd’hui des Marocains, des Syriens ou des Maliens, le plus souvent musulmans. J’ai ainsi appris, dans mon enfance, par l’opinion publique, que les Espagnols n’étaient pas comme nous, qu’ils étaient des barbares. La preuve la plus souvent mise en avant du fait qu’ils n’étaient pas vraiment civilisés c’est qu’ils ne savaient pas ce qu’est une baignoire, et qu’ils croyaient que c’était là qu’on mettait le charbon. Ce sont des histoires significatives quant au racisme social. On dira volontiers aujourd’hui que la preuve que les Arabes sont des barbares est que leurs femmes et leurs filles portent un foulard sur la tête. Peut-être ne savent-elles pas ce que c’est qu’un béret ou un parapluie ?

En réalité, la constitution du prolétariat a toujours été quelque chose de problématique du point de vue de la bêtise nationaliste, l’esprit épais et violent des « identités » qui se croient supérieures. Des lois extrêmement féroces à l’égard de ce qu’on peut appeler les « « migrants intérieurs » ont été adoptées, c’est un autre exemple, dans l’Angleterre du XIX°siècle. Quiconque n’était pas en état de dire d’où il venait, où il allait, et pourquoi, pouvait être pendu pour délit de vagabondage. Chez nous c’était, je l’ai dit, le livret ouvrier : on renvoyait les gens dans leur pauvre province dès que la situation économique l’exigeait.

Or c’est exactement ce qui se passe en France. Mon pays subit depuis des décennies les effets, dans le peuple, d’une désindustrialisation forcenée. Le système général des très grandes usines qui entouraient Paris a été démantelé en une vingtaine d’années, guère plus. Evidemment, cela crée un chômage de masse, y compris chez les jeunes. Quand vous avez quelqu’un dont les grands parents étaient ouvriers ici et qui lui-même est né en France ainsi que ses parents, vous allez le renvoyer dans le sud du Maroc ? C’est complètement aberrant !

Toutes ces anciennes questions restent des questions fondamentales du progressisme moderne, et bien entendu de la reconstruction d’une politique communiste
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Bien que supérieurement intelligent (euphémisme) Badiou me fait l'effet d'être pratiquement aussi con que notre lumineuse jeunesse.
Me revient à l'esprit le message de Françis : "Cette jeunesse "Bataclan" me fait l'effet d'être la plus bête du monde, en révolte oui, mais toujours à côté de la cible et du sujet (mais c'est tout Badiou ça !). Ses colères sont systématiquement hors sujet. Je ne sais pas si l'histoire contient d'autres jeunesses comparables à celle-là, aux indignations aussi dysfonctionnelles."
Il est, au titre que vous soulignez ("Bien que supérieurement intelligent (euphémisme) Badiou me fait l'effet d'être pratiquement aussi con que notre lumineuse jeunesse"), tout à fait fascinant. Mais ce trait paradoxal, il le partage avec d'autres grands penseurs de gauche. Toni Negri, l'un des lecteurs les plus fins de Spinoza, a rédigé il y a de cela des années une authentique ode à José Bové. Deleuze, entre deux commentaires virtuoses de Withehead et Leibniz, trouvait le temps de louer "la rapidité de pensée" de Coluche, etc.
La pulsion présentiste de ces penseurs les a conduit à dire publiquement ce genre d'énormité. Mais je suis convaincu, qu'en douce, qu'entre eux, ils n'étaient dupes de rien.
Citation
Moi-même, je me suis beaucoup occupé des usines dans les années 60 et 70.

Ce type a été fonctionnaire toute sa vie.
Ce type a été fonctionnaire toute sa vie.

C'est à peu près ça.
Le statut de fonctionnaire vaut 'caste'. Et les immigrés, leur arrivée, vaut 'outcast-Out of Caste'.
D'ailleurs, ce n'est pas la pauvreté qui obsède cet énergumène communiste - la plupart des migrants ont payé une fortune pour venir en Europe -, ce qui l'obsède, comme tout bon communiste, c'est qu'il ne peut avoir raison tout seul. Car pour avoir raison, seul, il faut savoir ce qu'est le travail et il faut travailler.
 

La pulsion présentiste de ces penseurs les a conduit à dire publiquement ce genre d'énormité. Mais je suis convaincu, qu'en douce, qu'entre eux, ils n'étaient dupes de rien

Pas d'accord Pierre Jean. Je pense au contraire qu'un type comme Badiou prend ses analyses très très au sérieux. Cette voix, ce ton, cette diction de grand bourgeois donneur de leçons en disent long sur l'incommensurable fatuité du personnage.
06 juin 2018, 17:24   Tous les chemins
Et du point de vue des résultats, quant à la politique à mener face à la "crise migratoire", toutes les différences entre Badiou, l'indécrottable bon vieux coco pur et dur (il faut quand même le faire, une telle persévérance dans son être tient de l'admirable), et Macron, le praticien efficace de "la prédation capitaliste la plus violente" et suppôt de la finance aussi internationale que le prolétariat est nomade, toutes les différences s'annulent donc ?...
06 juin 2018, 18:04   Re : Tous les chemins
(il faut quand même le faire, une telle persévérance dans son être tient de l'admirable)
////

"Persévérer dans son être" lorsqu'on vit aux crochets de l'état, que les plateaux TV n'attendent que de vous dérouler le tapis rouge, qu'on passe de colloque en colloque et d'un palace l'autre, que la 17ème chambre ignore tout de vous, n'a rien de franchement "admirable", mon cher Alain. J'appelle ça être un planqué, c'est tout.
08 juin 2018, 17:57   Re : Tous les chemins
Vous-même avez convenu, Pascal, que Badiou prenait ses analyses très au sérieux, ce qui est une façon de dire qu'il est parfaitement sincère, et homme de conviction ; qu'on soit "planqué" ou pas (encore que tout fonctionnaire de l'enseignement soit après tout logé à la même enseigne) ne change rien à l'affaire : c'est le fait de tenir dur comme fer à la doxa marxiste de la plus stricte obédience, envers et contre tout, de ne voir le monde qu'à travers ce prisme-là exclusivement, de la part d'un intellectuel qui n'est tout de même pas idiot, que je trouve malgré tout bluffant...
08 juin 2018, 18:19   Re : Tous les chemins
"le fait de tenir dur comme fer à la doxa marxiste de la plus stricte obédience, envers et contre tout, de ne voir le monde qu'à travers ce prisme-là exclusivement,"


C'est que le communiste restera toujours l'altruiste malchanceux qui tue ceux qu'il voulait "secourir", ceux qu'il voulait "libérer". Le communisme n'aurait donc été destructeur que par accident, par inadvertance ou par maladresse, ses crimes résultant d'une interprétation fautive ou d'une erreur de parcours. Il n'y a par conséquent aucun mal, aucun risque à se dire communiste, c'est toujours "tendance". Badiou l'a compris, il le sait sans le savoir.
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