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En plein empoi

Envoyé par Thomas Rothomago 
18 juin 2019, 23:26   En plein empoi
En plein empoi

Que pensez-vous de ces mesures ? Elles me semblent totalement à côté de la plaque, en profondeur et en surface.
19 juin 2019, 08:30   Re : En plein empoi
Pourquoi?
19 juin 2019, 10:19   Re : En plein empoi
Des mesures faites pour empoisser le peuple, n'en doutons pas !
19 juin 2019, 14:22   Re : En plein empoi
Parce qu'il n'y a pas de problème de l'emploi.
S'il y a bien un problème de l'emploi, c'est à la façon pascalienne, pour ainsi dire : le travail tient lieu de distraction du pauvre, sans quoi la plupart des hommes pourraient mourir de désœuvrement et n'auraient aucun moyen de pallier leur insupportable vacance intérieure, le vide mortel en soi, répulsif absolu de la condition humaine, et de la nature du reste : et à partir du moment où il y en a effectivement de moins en moins, le problème devient considérable, et il apparaît urgent de créer de l'emploi artificiel, de fabriquer du travail à ne rien faire. L'enjeu en est quasiment métaphysique.
02 juillet 2019, 02:17   Re : En plein empoi
Oui, on peut ressusciter l'emploi de créateur de vent, comme on voit dans les tableaux des esclaves agitant des palmes pour rafraîchir leur maître, ce qui s'accorderait à merveille aux prévisions climatiques. Peut-être que le larbinat sera le dernier domaine de l'activité humaine à résister à la robotisation.
03 juillet 2019, 17:35   Seigneur des offices
Cela permettra un réinvestissement de l'humain dans les secteurs d'activité déjà en passe d'être presque exclusivement robo-motorisés : en l'occurrence, on pourra remplacer avantageusement les ventilateurs, les climatiseurs, etc.
Aristote disait fort justement que l'outil est un esclave inanimé, et l'esclave, un outil animé : un va-et-vient périodique entre ces deux catégories d’utilitaires, selon les besoins du moment, de l'économie et de l'espèce ne sera pas pour déplaire à tous ces éternels mécontents qui passent leur temps à se lamenter du Très Grand Remplacement technique de l'homme par la machine : salutaire retour de balancier.

Le larbinat est aussi une vocation, parfois un sacerdoce : justement, lu récemment dans la belle préface de Marthe Robert du livre de Rober Walser, L'Institut Benjamenta, cet extrait d'une lettre de Walser : « Je me fous du monde d'en haut, car là, en bas, j'ai tout ce dont on a besoin, les beaux vices et les belles vertus, le sel et le pain. »
03 juillet 2019, 22:09   Re : Seigneur des offices
Ah oui, ce cher Walser, comment ne pas l'aimer ?

Très honorés Messieurs,

Je suis un pauvre jeune homme sans travail et plein de zèle commercial, je m’appelle Wenzel, je cherche une place idoine et me permets par la présente de vous demander poliment et gentiment si, par hasard, vous n’en auriez pas une de ce genre, disponible dans vos vastes bureaux aérés, clairs et plaisants. Je sais que votre chère entreprise est grande, fière, ancienne et riche, et je peux donc m’abandonner à l’agréable hypothèse qu’une gentille petite place sympathique et facile serait libre chez vous et que je pourrais m’y glisser comme dans une sorte de cachette bien chaude. Je suis merveilleusement propre, sachez-le, à occuper ce genre de modeste sinécure, car toute ma nature est tendre, et mon être est celui d’un enfant tranquille, bien élevé et rêveur que l’on rend heureux en pensant qu’il ne réclame pas grand’chose et en lui permettant de prendre possession d’un très, très menu coin d’existence où il puisse se montrer utile à sa façon et en tirer satisfaction. Une tranquille, agréable, obscure petite place de rien du tout a été depuis toujours le doux objet de tous mes rêves, et si pour lors les illusions que j’entretiens sur vous pouvaient aller jusqu’à l’espoir que mon vieux rêve toujours présent se transforme en une charmante, vivante réalité, vous auriez avec moi le plus zélé et le plus fidèle des employés, pour qui ce serait une affaire de conscience de remplir avec exactitude et ponctualité ses minimes obligations. Les tâches importantes et ardues, je suis incapable de m’en acquitter, et les devoirs de nature ambitieuse sont trop difficiles pour ma pauvre tête. Je ne suis pas particulièrement malin, et ce qui est la chose essentielle, je n’aime guère surmener mon intelligence, je suis plutôt un rêveur qu’un penseur, plutôt une nullité qu’un cerveau, plutôt bête que perspicace. A coup sûr il existe dans les immenses ramifications de votre Institut, que j’imagine regorgeant d’emplois titulaires et temporaires, un genre de travail que l’on peut effectuer comme en rêve. - Je suis, à franchement parler, un Chinois, je veux dire un homme qui trouve beau et aimable tout ce qui est petit et modeste, et pour qui tout ce qui est imposant et exigeant semble terrible et effroyable. Je ne connais d’autre besoin que celui de me sentir à l’aise afin de pouvoir remercier Dieu chaque jour d’une chère existence pleine de bénédictions. La passion de faire mon chemin dans le monde m’est parfaitement inconnue. L’Afrique et ses déserts ne m’est pas plus étrangère. Bon, maintenant vous savez quel genre d’homme je suis. - Je rédige, comme vous le voyez, d’une plume élégante et alerte, et vous n’êtes pas obligés de m’imaginer comme complètement dépourvu d’intelligence. Mon cerveau est clair ; pourtant il se refuse à concevoir trop de choses et trop à la fois, il en a une véritable horreur. Je suis de bonne foi et je suis bien conscient que dans le monde où nous vivons, tout cela a vraiment peu de poids, et sur ce, très honorés Messieurs, j’attends de voir ce qu’il vous plaira de répondre à ces lignes qui se noient dans les respectueuses salutations et les sentiments tout à fait empressés de votre

Wenzel
04 juillet 2019, 19:22   Re : Seigneur des offices
« C'est avec délicatesse, mais pourtant avec une certaine dureté, qu'il s'agit d'attaquer une histoire rapportant qu'un jour un singe eut l'idée de se précipiter au café pour y rester assis des heures durant. Sur sa tête, qui n'avait vraiment rien d'inintelligent, il portait un chapeau melon, qui pourrait tout aussi bien être un chapeau mou, et ses mains étaient vêtues des gants les plus chics jamais exposés dans un magasin de mode masculine. Le complet était impeccable. En quelques bonds singulièrement agiles et élastiques, remarquables en eux-mêmes quoiqu'ils l'eussent quelque peu trahi, il se retrouva dans le salon de thé, qui était tout bruissant d'une musique entraînante semblable à un murmure de feuillage. Le singe était dans l'embarras quant à la place où il devait s'asseoir, soit dans un coin modeste, soit sans vergogne en plein milieu. Il préféra cette seconde solution, estimant qu'à l'évidence les singes pouvaient tout à fait se montrer, à condition de ne pas manquer aux bonnes manières. Avec mélancolie mais pourtant avec joie, sans préjugés mais non sans timidité, il regarda autour de lui, découvrant plus d'un mignon minois muni de lèvres qui semblaient faites de jus de cerise, et des friandises en pure chantilly ou crème au sucre. Beaux yeux et mélodies harmonieuses renchérissaient à qui mieux mieux, et le narrateur que je suis n'en peut plus de dignité et de félicité en rapportant que le singe, avec un certain accent du terroir, demanda à la serveuse qui s'occupait de lui s'il avait la permission de se gratter le pelage.
« Faites à votre convenance », répliqua-t-elle aimablement, et notre galant homme, à supposer qu'il méritât d'être ainsi désigné, profitat tellement de cette autorisation que les dames présentes pour une part se mirent à rire et pour une part détournèrent les yeux, afin de ne pas être obligées de voir ce qu'il se permettait là. Lorsque s'assit à sa table une femme manifestement gentille, il se mit d'ailleurs aussitôt à lui faire la conversation le plus spirituellement du monde; il parla du temps qu'il faisait, puis de littérature.
« Voilà quelqu'un de peu banal », se disait-elle en le voyant jeter ses gants en l'air et les rattraper avec adresse. Il imprimait à sa bouche une grimace ravissante en tirant sur sa cigarette. Laquelle faisait un contraste violent avec son teint basané.
Préciosa, tel était le nom de la jeune fille qui fit alors son entrée dans la salle, comme une ballade ou comme une romance, en compagnie d'une tante d'acidulée prestance; et dès lors c'en fut fait de la tranquillité du singe, qui jusque là n'avait jamais connu ce que c'est que l'amour. Il le connut alors. Toute sottise fut balayée de sa tête. D'un pas ferme il marcha vers l'élue et la demanda pour femme, sinon il allait entreprendre des choses qui montreraient suffisamment de quelle école il était.
... »

Robert Walser - Le Singe (dans La Rose)
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