Le site du parti de l'In-nocence
03 octobre 2020, 12:55   Contemporanéité ou pas ?
Une question souvent abordée par Renaud CAMUS : sommes-nous les contemporains des grands auteurs ?


Une œuvre littéraire - une œuvre d'art en général - transcende par définition ses propres conditions psychosociologiques de production. Elle s'ouvre ainsi à une suite illimitée de lectures. Celles-ci sont elles-mêmes situées dans des contextes socioculturels différents. Ainsi l'œuvre se décontextualise et se recontextualise. Si elle ne le faisait pas, si une œuvre n'était que le reflet de son époque, alors elle ne se laisserait pas recontextualiser et ne mériterait donc pas le statut d'œuvre d'art. La capacité d'échapper à son temps fait la contemporanéité de l'œuvre...

Écoutons Gadamer : « Entre l'œuvre et chacun de ses contemplateurs existe vraiment une contemporanéité absolue qui se maintient intacte malgré la montée de la conscience historique. On ne peut pas réduire la réalité de l'œuvre d'art et sa force d'expression à l'horizon historique primitif dans lequel le contemplateur de l'œuvre était réellement contemporain de son créateur. Ce qui semble au contraire caractériser l'expérience de l'art, c'est le fait que l'œuvre possède toujours son propre présent [...] l'œuvre d'art se communique elle-même »*. Ainsi, à la question « qu'est-ce qu'un livre classique ? », on peut répondre, avec Sainte-Beuve : une œuvre « contemporaine de tous les âges ». Echappant au contexte qui l'a vu naître, sans prétendre illusoirement à l'intemporalité, le classique traverse les modes et les aléas de l'histoire.

*Hans-Georg Gadamer, « Esthétique et herméneutique », L'art de comprendre. Ecrits II. Herméneutique et champ de l'expérience humaine, Paris, Aubier, 1991, p. 139-140
C'est l'époque contemporaine, le vécu contemporain, qui sont non recontextualisables, à moins de se porter très loin, dans les premiers âges de la chrétienté, ou du temps des grandes invasions.

J'ai lu une poignée ouvrages littéraires ces dernières semaines, des oeuvres d'Henri Bosco (Un Rameau de la nuit, par exemple, ouvrage très marquant, un chef d'oeuvre magnifiquement raté et très grand de ce ratage); A Pair of Blue Eyes de Thomas Hardy, plusieurs Huysmans (A Rebours, En ménage, A vau-l'eau), Madame Bovary et ces jours-ci Little Dorrit de Charles Dickens. Ce sont des classiques, qui rayonnent dans l'amont comme dans les périodes aval de l'histoire, mais qui présentent la particularité de ne point être "applicables", utiles, éclairants, fonctionnels non plus que pertinents (sauf peut-être Madame Bovary, à la source de l'hystérie féministe que nous subissons aujourd'hui) au vécu contemporain. Ils rayonnent et éclairent l'époque de ma jeunesse (jusqu'à mes 30 ans peut-être) mais point au-delà.

Cette césure dans la valeur, ou l'effet psychologique de la littérature (effet sur notre langue, dont habituellement, elle redresse la tenue et effet inducteur-mimétique sur nos comportements), exclut que la production actuelle puisse rejoindre les classiques, comme les classiques l'avaient toujours fait jusque là des oeuvres des périodes antérieures et postérieures.
03 octobre 2020, 19:17   Re : Contemporanéité ou pas ?
« Ce qui semble au contraire caractériser l'expérience de l'art, c'est le fait que l'œuvre possède toujours son propre présent »

Dans ces conditions, peut-être peut-on se demander si ce qui fait le présent perpétuel de l'œuvre ne soit le beau, la forme belle, qu'on aura été capable, hasard ou concertation, de mettre au jour, laquelle forme serait alors hors contexte particulier, et donc non réductible à l'"applicabilité", l'utilité, la fonctionnalité, voire l'intelligibilité même ?

Quant à l'époque contemporaine, à supposer qu'elle soit réellement cette chienlit généralisée, ce vau-l'eau de tout, repères, valeurs, et ne constitue que des ruptures de toutes sortes et un no man's land où se réaménagent et se reforment les choses, cela allant des genres et des notions aux peuples, alors d'aucuns y verraient plutôt un terrain fort propice à la création, justement, car les hommes dans le fond ne changent guère, ou pas si vite, et il y aura toujours, à toute époque donnée, des individualités de génie et des savoir-faire à disposition, la conjonction des deux étant une des conditions de possibilité de l'art (« l'art est en son essence l'expression d'une individualité géniale servie par une compétence artisanale d'élite » (Lyotard)).

Bien sûr, me direz-vous, on attend toujours... Mais si cela ne fait que commencer...
03 octobre 2020, 19:50   Re : Contemporanéité ou pas ?
On pourrait d'ailleurs creuser cette idée selon laquelle la beauté de l'œuvre soit à proportion de son inintelligibilité, et ce pour une raison très simple, bien qu'elle puisse paraître théorique, ou "intellectuelle" : si l'on identifie la beauté à la "perfection formelle", et si ce qui est parfait est ce qui se suffit absolument à soi, est parvenu à cet état idéal d'achèvement qui scelle littéralement son objet dans la clôture de sa forme aboutie comme dans un poing fermé, alors cela, cette beauté censément tombée des cieux, sera totalement insensée, car tout sens réside expressément dans la possibilité d’établir un lien avec autre chose que soi.
Le no man's land ou se réaménage et se reforme les choses a donné, au XIXe siècle en Occident, mais aussi au Japon et en Russie, des sommets en matière littéraire (et plus tard, dans la deuxième moitié du XXe siècle, en Amérique latine). La révolution industrielle, la fin de l'ordre ancien, la catastrophe que signifie toute abolition d'un ordre social, ont nourri la littérature, et ce tout particulièrement quand le pouvoir politique ne fournissait au désordre ambiant aucune narration viable qui eût pu servir de véhicule à son acceptation (cas de la littérature dite victorienne ou post-victorienne avec Thomas Hardy en Angleterre, mais aussi avec le premier romantisme, tant en Angleterre que sur le Continent: quand le discours politique ne faisait que chevaucher maladroitement, comme on chevaucherait un tigre, la puissance économique de l'industrie en plein essor).

Or, la littérature de ces crises possédait les moyens, parlons ici de cette "compétence artisanale d'élite" évoquée par Deleuze, de s'exprimer dans ces moments de Kairos. Ce n'est plus le cas aujourd'hui où la parlotte générale, logorrhéique (quelqu'un, un certain Nicolas Lévine, a récemment dit en substance ceci, que je trouve très vrai : notre époque, qui a perdu les moyens linguistiques de l'expression, est la plus bavarde de l'histoire, le politique ne fait plus rien que commenter et narrer le réel) est dénuée de toute maîtrise, de tout art rhétorique. D'où l'échec de la transmission et la solution de continuité dont souffre la grande transcendance du classicisme (plus rien de ce qui s'écrit ou se dit dans notre époque ne touche les autres époques, antérieures ou futures).
03 octobre 2020, 21:55   Re : Contemporanéité ou pas ?
(Petit rectificatif, la définition de l'art précitée était de Lyotard, pas de Deleuze ; pardon pardon...)
03 octobre 2020, 22:27   Re : Contemporanéité ou pas ?
Oui, il y a apparemment une fuite accrue de sens, à tous les sens du mot, et le verbiage généralisé tend à ressembler de plus en plus à un clapotis de langues remuant un vide tonitruant, c'est vrai...
Mais, d'une part, les "individualités géniales", puisqu'il s'agit tout de même d'elles, ont toujours fait bande à part, le contraire serait étonnant, puis, d'autre part, il reste toujours à déterminer si les moyens d’expression dont nous parlons ont réellement, de façon irrécupérable, disparu, ou s'ils ne subsistent quand même, en vérité plus facilement disponibles que jamais, pour qui voudrait s'en donner la peine...

Je me permets à ce propos de remettre sur le tapis cette ancienne mienne contribution, éventualité toujours d'actualité...

« Je me demande s'il n'y aurait pas lieu de considérer aussi la langue, la connaissance de la langue, et même certaines dispositions à la parler et exprimer au mieux de ce qu'elle permettrait potentiellement, comme des contenus objectifs de pensée — je pense en particulier à ce que Popper entendait par "troisième monde"* — et de distinguer soigneusement l'usage séculier, en un sens (et donc circonstanciel ou accidentel) qu'en font certains baragouineurs qui font vos délices, chers amis, de sa nature propre, toujours possiblement recouvrable et re-découvrable, compte tenu surtout des remarquables adaptabilité et souplesse des facultés cognitives d'apprentissage ?
Si la langue n'est pas qu'un moyen d'expression et de communication, mais relève d'un mode d'existence plus fondamental, ne dépendant pas, dans la pérennité de son être et sa nature propre, strictement des circonstances temporelles de son élocution, alors la médiocrité de ces dernières ne peut coïncider non plus avec sa mort ou son effondrement définitif, ni réellement les signifier... »
03 octobre 2020, 22:49   Quand c'est consultable
Allez, je redonne aussi l'explication popperienne de la chose, qui me plaît bien, compte tenu du fait que les bibliothèques, et en vérité tout le savoir accumulé, n'ont pas disparu, mais sont au contraire, paradoxe saisissant, à la portée du moindre curieux ayant au moins accès au monde virtuel...

« Ceci est extrait d'une conférence de Karl Popper, Une Épistémologie sans sujet connaissant, reprise dans La Connaissance objective :
« Le thème principal de cette conférence sera ce que j'ai l'habitude d'appeler, faute d'un meilleur nom, le troisième monde. Pour expliquer cette expression, je ferai observer que, sans prendre trop au sérieux les mots "monde" ou "univers", nous sommes en droit de distinguer les trois mondes ou univers suivants : premièrement, le monde des objets physiques ; deuxièmement, le monde des états de conscience, ou des états mentaux, ou peut-être des dispositions comportementales à l'action ; et troisièmement, le monde des contenus objectifs de pensée, qui est surtout le monde de la pensée scientifique, de la pensée poétique et des œuvres d'art.
Certes, ce que j'appelle "le troisième monde" a ainsi beaucoup à voir avec la théorie platonicienne des Formes ou Idées et, par conséquent, aussi avec la théorie hégélienne de l'Esprit Objectif ; mais ma théorie diffère radicalement, sur certains points décisifs, de celles de Platon et de Hegel. Ce qui ressemble de plus près à mon "troisième monde", c'est l'univers des contenus objectifs de pensée de Frege.
(...)
La plupart des adversaires de la thèse d'un troisième monde objectif reconnaîtront évidemment qu'il existe des problèmes, des conjectures, des théories, des arguments, des revues et des livres. Mais ils disent généralement que toutes ces entités sont, essentiellement, les expressions symboliques ou linguistiques d’états mentaux subjectifs ; ils ajoutent que ces entités sont des moyens de communication — c'est à dire des moyens symboliques ou linguistiques d'éveiller chez les autres des états mentaux analogues.
J'ai souvent combattu cette idée, en montrant qu'on ne pouvait reléguer toutes ces entités et leur contenu dans le second monde.
Permettez-moi de reprendre ici l’un de mes arguments classiques en faveur de l’existence plus ou moins indépendantes du « troisième monde ».
Considérons deux expériences de pensée.
Expérience 1 : toutes nos machines et tous nos outils sont détruits, et tout notre savoir subjectif avec eux, y compris notre connaissance subjective des machines, et de leur mode d’emploi. Mais les bibliothèques et notre capacité à en tirer des connaissances ont survécu. Il est clair qu’après bien des souffrances notre monde pourra repartir à nouveau.
Expérience 2 : comme précédemment, machines et outils sont détruits, et tout notre savoir subjectif avec eux, y compris notre connaissance subjective des machines et des outils, et leur mode d’emploi. Mais cette fois, toutes les bibliothèques sont également détruites, si bien que notre capacité à tirer des connaissances de la lecture des livres devient inutile.
Si vous réfléchissez à ces deux expériences, peut-être la réalité, l’importance et le degré d’autonomie du troisième monde (ainsi que ses effets sur le premier et le deuxième monde) commenceront-il à vous apparaître un peu plus clairement. Car, dans le second cas, il n’y aurait aucune renaissance possible de notre civilisation avant de nombreux millénaires. »
03 octobre 2020, 23:13   Re : Quand c'est consultable
Alain@il reste toujours à déterminer si les moyens d’expression dont nous parlons ont réellement, de façon irrécupérable, disparu, ou s'ils ne subsistent quand même, en vérité plus facilement disponibles que jamais, pour qui voudrait s'en donner la peine..


Et il est sûrement dans la destinée de toute "langue supérieure" (c.a.d. non "dénuée de toute maîtrise, de tout art rhétorique"), quand elle dépasse un certain degré de fermeté et de rigueur, d’être mal comprise par les contemporains qu’elle met fatalement à l’épreuve.

Je pense soudain à Heidegger pour qui la "supériorité de la langue grecque" vient simplement du fait que les Grecs habitaient leur langue, ce qui veut dire que, par l’intermédiaire des mots grecs, ils étaient immédiatement mis en relation avec les « choses mêmes » et non pas captifs d’un royaume de signes arbitraires. Ils ne possédaient pas une langue supérieure à d’autres, mais ils avaient un rapport différent à leur langue, un rapport d’habitation, et non une relation simplement instrumentale.
Revenons à la littérature. Celle qui n'a plus cours, la classique, domaine de la langue et du "deuxième monde" de Popper (la psychologie, les comportements, etc. et non point la connaissance, y compris la connaissance des faits d'histoire dont joue le roman historique sans prétendre au savoir) que nos contemporains n'habitent plus. Que s'est-il passé ?

Je travaillais à Paris dans le début des années 1980, dans un bureau près du parc Monceau. Je me souviens d'une jeune secrétaire (autour de 25 ans), un peu fofolle, qui lisait les romans de Henry James (des pavés, généralement). Je revois la couverture des Ailes de la colombe sur sa table. Elle les lisait aussi en anglais, ou se piquait de le faire. Henry James est un auteur anglo-américain mort en 1916, à qui l'on doit le prodigieux "Tour d'écrou", devenu un opéra de Benjamin Britten.

Je n'ai pas besoin d'aller le vérifier car je suis sûr et certain qu'aucune jeune française aujourd'hui âgé de 25 ans, dans Paris, lit Henry James, à la possible exception d'une poignée d'étudiants en Khâgne et pour autant que cet auteur soit "au programme de l'agrégation" ou équivalent. Cette jeune femme lisait Henry James pour le plaisir, pour s'en pénétrer, pour habiter dans le monde de Henry James en plein Paris et elle n'avait, me semble-t-il, jamais mis les pieds dans une université, ou si peu.

Mon propos est qu'il existait alors une continuité de civilisation, un être édéitique (véhiculant et nourrissant des images de soi dans un monde représentable et uni par-delà les distances et les césures du temps, projetable intérieurement, et participant au "deuxième monde de Popper") qui paraissait ne jamais devoir périr, être transcendant. Paris, de la sorte, se continuait. Il perpétuait son cosmopolitisme de bon aloi. On y vénérait des auteurs étrangers, eux-mêmes cosmopolites, qui avaient aimé Paris.

Rien de tout cela ne subsiste désormais, tout cela a été balayé, et la littérature, dont cette continuité de civilisation était sans doute une fonction fondamentale, est perdue à jamais. Il aura fallu un peu moins de 40 ans, bien moins que l'écart dans le temps entre la mort de Henry James et la lecture qu'en faisait cette admiratrice à Paris en 1983.
Francis@
Mon propos est qu'il existait alors une continuité de civilisation, un être édéitique (véhiculant et nourrissant des images de soi dans un monde représentable et uni par-delà les distances et les césures du temps, projetable intérieurement, et participant au "deuxième monde de Popper") qui paraissait ne jamais devoir périr, être transcendant. Paris, de la sorte, se continuait



On pouvait apporter alors, par la parole et par l’écriture, une contribution à la vie spirituelle de la nation . 
Mais quelle nation ? L’un des évènements les plus remarquables de ces dernières décennies aura été la destruction de la langue française par les Français. Une langue ne vit que pour (se) dire, oser énoncer sa propre vision du monde et elle ne peut (se) transmettre à un peuple et s’adresser aux autres nations qu’en demeurant rigoureusement fidèle à ses propres exigences, les seules qui puissent être réellement significatives, éducatrices et intégratrices. "Aujourd’hui que cette langue est en plein déclin, ce qui m’attriste le plus c’est de constater que les Français n’ont pas l’air d’en souffrir ", disait déjà Cioran, "et c’est moi, rebut des Balkans, qui me désole de la voir sombrer."
05 octobre 2020, 00:12   Re : Contemporanéité ou pas ?
» Je pense soudain à Heidegger pour qui la "supériorité de la langue grecque" vient simplement du fait que les Grecs habitaient leur langue

Pascal, je subodore que cette habitation de la langue nous mènera à prendre acte de son étrangeté, ou étrangèreté, et que la connaître en ce sens reviendra, encore et toujours, à mesurer la difficulté que nous aurons à la connaître, sinon la maîtriser, aussi parfaitement que possible, réduits, assez vainement et de façon concentrique, à nous la traduire à nous-mêmes dans cette même et unique langue qui serait la nôtre... Habiter, ce sera, sur le pas de la porte, aviser l'avis d'expropriation... Constater les dégâts : l'astre roué vif sur la pierrre du seuil (Saint-John Perse, Exil)... Oh, quelque chose comme ça...
05 octobre 2020, 17:55   Re : Contemporanéité ou pas ?
» Je n'ai pas besoin d'aller le vérifier car je suis sûr et certain qu'aucune jeune française aujourd'hui âgé de 25 ans, dans Paris, lit Henry James, à la possible exception d'une poignée d'étudiants en Khâgne et pour autant que cet auteur soit "au programme de l'agrégation" ou équivalent. Cette jeune femme lisait Henry James pour le plaisir

Il faudrait pouvoir le vérifier : qu'il n'y ait aujourd'hui, dans Paris, aucuns jeunes gens lisant des écrivains, de bons auteurs, de "grands écrivains", pour le plaisir, ou par passion, curiosité, intérêt, par amour de l'art, voilà qui m'étonnerait fort...
Cela voudrait dire que les esprits, tous les esprits, ont également rapetissé et ne peuvent plus concevoir de l'existence que la portion congrue qui leur en est prémâchée par les moyens de représentation communs, et cela, compte tenu de ce qu'a toujours et partout été la nature humaine, me paraît pratiquement impossible, à vrai dire...
A peu près certain qu'aucun jeune gens, jeune fille, ne lit ce genre d'auteur (fin du XIXe) pour l'intérêt intrinsèque qu'ils y trouveraient. Les jeunes gens qui se penchent sur de l'écrit le font soit par intérêt extrinsèque (la carrière universitaire, les examens, etc.), soit de manière vague et désinvolte, dispersée (réseaux sociaux, et tout ce sur quoi on peut tomber dans son smartphone et évidemment pas de classiques). J'en suis sûr.
05 octobre 2020, 19:09   Et pan
("Jeune" étant épicène, les "gens" qu'il précède sont au masculin. J'ai vérifié. Et puisque nous en sommes aux petites corrections amicales, permettez-moi de vous dire qu'''édeitique" n'existe pas.)
05 octobre 2020, 19:51   Re : Et pan
Francis@

J'en suis sûr.


J'en suis sûr également. Pas besoin de chiffres d'études de statistiques ou de "quelles sont vos sources ?" pour le prouver mon cher Alain. Pareil pour l'immigration : je suis sûr qu'elle augmente, qu'on ne contrôle plus rien, que c'est de pire en pire etc.

La lecture, chez les jeunes et les moins jeunes, quand lecture il y a (et quelles lectures ???), arrive bien après la télé, les vidéos, les amis, la musique, le sport et internet. J'en suis sûr.
05 octobre 2020, 20:11   Dans Paris
"...qu'il n'y ait aujourd'hui, dans Paris..."

On sait en effet qu'en province, hormis des hordes de Gilets Jaunes, des coupeurs d'oreilles de chevaux ou des victimes d'inondations, la question qu'il puisse y avoir des lecteurs ne se pose évidemment pas... Mais "dans Paris"... Sacré Alain !

Or il est fort possible que ce soit précisément en province que se recrutent - mais certainement pas parmi les étudiants, c'est vrai - les derniers jeunes lecteurs et lectrices pour rien. Ils existent bel et bien, en quantité pour ainsi dire miraculeuse, j'en atteste, j'en ai rencontrés, je les ai pincés et ils ont réagi. Oh, certes, il ne faut pas trop compter sur eux pour relever le PIB et faire preuve d'une grande ambition sociale...

In ogni caso, comme l'écrivait Renaud Camus il y a un quart de siècle (et je choisis d'entendre son propos hors de toute ironie) :

"La littérature est morte. Ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être. Les deux ou trois siècles de sa popularité sont un malentendu qui est en train de se lever tout à fait. Le cinéma, la télévision, l’inculture générale, surtout, la libèrent absolument du public, ce fardeau. Nous allons pouvoir être entre nous."
La Campagne de France - Journal 1994 (2 avril)
Et qu'est-ce qui existe alors, mon dieu pan ! si édéitique n'existe pas ?

éidétique peut-être? Ah oui, merdre alors. T'es trop fort, mon p'tit Alain. Je renonce.
05 octobre 2020, 23:01   Re : Dans Paris
Oh, moi, j'ai repris le "dans Paris" de Francis... Que ce soit "intra-muros" ou y incluant la petite ou la grande couronne, je ne sais pas...

Mais s'il y en a ailleurs, des "lecteurs pour rien", je ne vois aucune raison qu'il n'y en ait aussi à Paris, voire dedans ; sont pas nécessairement plus ploucs, les Parisiens, du moins certains Parisiens, vraiment, je ne vois pas pourquoi...

Et puis, il s'agissait de savoir si l'inculture de masse que vous déplorez tous avait effectivement lobotomisé tout le monde, sans exception, sans recours, et s'il ne pouvait se trouver encore certaines résistances particulières, individuelles, parce qu'il y aura toujours des individus mieux doués, ou plus chanceux, pour qui l’enrichissement de l'esprit est pour ainsi dire connaturel à toute activité consciente et à l'exercice même de la pensée : étant donné qu'il est tout de même un peu dans la nature de l'homme de penser, malgré tout, même dans l'amplification artificielle de cette inculture de masse (qui a du reste toujours existé), et étant donné le lien existant entre la pensée et le langage, et donc la langue, cela ne peut pas ne pas passer aussi par la "littérature", dont la langue est aussi bien le matériau que la finalité.
L'hypothèse contraire selon laquelle on aurait quasiment effacé en deux générations une aptitude humaine si fondamentale me parait très improbable, c'est aussi simple que ça.
25 ans, Alain, vous avez sournoisement laissé choir la condition des 25 ans d'âge qui encadrait mon affirmation relative à l'absence de ce type de lecteur. Et pan !
05 octobre 2020, 23:28   Re : Dans Paris
Que tous les 25 ans, cela incluant donc tous les plus jeunes, tous, soient aussi abrutis et incultes les uns que les autres, dénués de la moindre curiosité intellectuelle, parfaitement imperméables à l'attrait du beau, à jamais, absolument insensibles à toute possibilité de transcendance, d'affinement des sens et de l'esprit, d'élévation d'âme ?
Cisou, j'y crois pas...
Cela dit, hein :

La « mise en quarantaine » du sujet métaphysique wittgensteinien pourrait nous rappeler la
méthode de variation édeitique permettant à ce sujet de s’isoler du monde et de se retrouver.
Par la radicalité de sa pensée, Husserl a tenté de ressaisir le je profond et de le confronter à
autrui. Ainsi la boucle serait-elle bouclée puisque la réduction phénoménologique
husserlienne vers le sujet conduit au solipsisme mais cette tendance doit être dépassée car,
pour le dire prosaïquement, le solipsisme ne mène à rien. Ce dépassement de l’ego réduit
mènera à fonder le monde c’est à dire à acquiescer à l’intersubjectivité.

[www.theses.fr]


Ainsi, explique García Bacca, celui qui suivrait cette ligne serait à même de traverser
tout l’univers sans tomber dans quelqu’astre que ce soit. « La difficulté de ce
merveilleux funambulisme, dit García Bacca, c’est d’atteindre cette ligne ou superficie
d’équilibre intergravitationnel »280 (García Bacca in Perea, 2009, 287). À l’inverse du
poète, les philosophes et les phénoménologues semblent s’être proposés de suivre la
ligne où la force gravitationnelle est maximale281. Cette ligne que suivent les
philosophes se trouve bien au ras des choses. En la suivant, ces derniers les touchent,
s’effeuillent en chacune d’elles. Ils les définissent, ce qui revient à traverser de part en
part leur épiderme, leur superficie la plus immédiate.
À la philosophie, la pesanteur ; à la poésie, la grâce, la légèreté.
Le philosophe basque est convaincu de ce que la poésie a découvert ces lignes de
niveau inter-édeitique ou d’équilibre inter-entitatif, C’est la langue littéraire, la
métaphore systématique (appelée analogie) et non le langage philosophique, qui selon
lui s’avère seule capable de rendre compte de cette superficie poétique de l’univers.

[www.theses.fr]


(le plus fort est que je me suis fendu d'une vérification orthographique sur eidétique en googlant le terme avant de le coucher ici, étant tombé sur édeitique, j'ai sur-corrigé, croyant avoir à faire à une variante intéressante, contre mon "instinct" et comme on ne doit jamais le faire. Pour "jeune gens", c'est une coquetterie que je revendique, si j'en avais le loisir, j'en soutiendrais le bien-fondé).
cela incluant donc tous les plus jeunes, tous, soient aussi abrutis et incultes les uns que les autres, dénués de la moindre curiosité intellectuelle, parfaitement imperméables à l'attrait du beau, à jamais, absolument insensibles à toute possibilité de transcendance, d'affinement des sens et de l'esprit, d'élévation d'âme

Comme souvent, vous exprimez, résumez et glosez ma pensée mieux que je ne saurais le faire. C'est très exactement cela. Merci.
05 octobre 2020, 23:58   Re : Contemporanéité ou pas ?
Mais enfin, Francis, eidétique, réduction eidétique, Eidetik, eidetish, tout cela venant de eidos : parce que edeios, ça n'existe pas... Les types qui ont écrit ça ont dû faire une erreur... Enfin bon...
06 octobre 2020, 13:45   4020
"L'hypothèse contraire selon laquelle on aurait quasiment effacé en deux générations une aptitude humaine si fondamentale me parait très improbable, c'est aussi simple que ça."

D'accord avec vous. Disons que nous en sommes à une sorte d'ère des catacombes. Toute personne disposant d'une bibliothèque "classique", en voit des pans entiers devenir chaque jour un peu plus inintelligibles aux yeux des générations montantes mais, aussi, constate que la flamme, si réduite soit-elle, est maintenue par certains, de ces mêmes générations, et cette flamme se maintiendra, pour autant que l'être humain conserve ses caractéristiques, ce qui n'est pas acquis car si dans nos bibliothèques, nos librairies, on trouve des livres dont les auteurs ont vécu il y a plus de deux mille ans et qui parlent encore à quiconque en a la curiosité, on ne peut se défendre d'une certaine incrédulité en imaginant les auteurs qui écrivent aujourd'hui susceptibles d'être encore lus et compris en 4020...
Je partage l'idée que la littérature n'aura été qu'une aberration transitoire dans l'histoire de l'écrit: elle "remplaçait" – je n'ai pas de terme pour dire ce qui "remplace" dans l'amont de la chronologie; elle "occupait la place de" peut-être, ce qui ne fait qu'une paraphrase nulle de plus –, bref elle "remplissait les fonctions" du cinéma, de la télévision et de la bande dessinée, oui, la bande dessinée, dans la production et la présentation des récits. Du reste, en France et bientôt ailleurs, elle est entrée en crise d'inutilité dans les années 50, quand ces trois médias majeurs sont commencé de réaliser pleinement leur potentiel à cet égard. On a appelé cette crise "le nouveau Roman", je crois.

Croyez-vous donc qu'il n'y ait que coïncidence fortuite dans le fait qu'un lot si important d'auteurs dont les noms sont associés au Nouveau Roman fussent aussi cinéastes, même "du dimanche" (Robbe-Grillet, Duras, etc.) ?

La littérature était l'homme orchestre de la livraison de récits enchanteurs (fonction éidétique/diététique de l'imaginaire). Elle fut explosée au sens strict du terme (décomposée en éléments disparates, en éclats, qui se disputent ses fonctions) par la technologie des médias, car c'est le mot (cinéma, télévision) et l'outil de réduction éidétique par excellence, pur et brut – la bande dessinée.
Que tous les 25 ans, cela incluant donc tous les plus jeunes, tous, soient aussi abrutis et incultes les uns que les autres, dénués de la moindre curiosité intellectuelle, parfaitement imperméables à l'attrait du beau, à jamais, absolument insensibles à toute possibilité de transcendance, d'affinement des sens et de l'esprit, d'élévation d'âme

La très intéressante Ingrid Riocreux, dans un entretien récent où elle défend l'instruction en famille:

Je crois important de préciser d’emblée que, pour nous, l’instruction en famille ne représente pas un idéal ; ce n’est pas un choix que nous avons fait de gaieté de cœur. C’est la conséquence d’un constat : le constat que l’école ne remplit plus sa mission. On y perd beaucoup de temps pour ne produire, finalement, que des apprentissages pauvres, fragiles et parcellaires. Le renoncement au par cœur et aux exercices répétitifs au profit du ludique a pour conséquence de délayer les acquisitions essentielles dans une multitudes d’activités éparpillées et compliquées dont il ne restera rien. (...) Mon mari et moi parlons en tant que parents, mais aussi en tant que professeurs de lettres en lycée, atterrés par l’état des élèves qu’ils voient arriver chaque année en seconde : aucun, ou presque, ne sait tenir un stylo, la lecture leur est pénible, on ne sent chez eux aucun intérêt pour rien. Trop d’entre eux sont blasés, mous et indisciplinés. Comment pourrait-il en être autrement : ces enfants sont à l’école tous les jours, toute la journée depuis l’âge de trois ans et ils n’y ont presque rien appris ! Ils n’ont jamais eu l’occasion de se concentrer longtemps dans le silence. Ils n’ont jamais découvert le goût de l’effort, la satisfaction de surmonter une difficulté, la sensation délicieuse de l’accumulation des savoirs, le plaisir intellectuel de la connaissance. C’est un monstrueux gâchis.

(Par parenthèses, la construction Mon mari et moi parlons en tant que parents, mais aussi en tant que professeurs de lettres en lycée, atterrés par l’état des élèves qu’ils voient arriver chaque année en seconde n'est-elle pas grammaticalement discutable ? Nous parlons en tant que professeurs qui sont atterrés ou qui sommes atterrés? Je m'adresse à vous en tant que professeur atterré par ce que je vois, ou atterré par ce qu'il voit ? ou bien est-ce le "en tant que" qui fait choir le discours à la première personne pour "objectiver" le propos dans le général de la troisième personne ?

Nos amis et moi, en tant qu'exilés de l'intérieur, sommes de plus en plus indifférents aux politiques aberrantes menées par l'Etat Macron me convient davantage que "sont de plus en plus indifférents" et sa tendance à se dégager de soi pour inclure l'interlocuteur dans le propos, en atténuant sa propre singularité, sa distinction du général, ou est-ce illusion de ma part?)
4020 ! C'est une expérience de pensée intéressante, de se projeter ainsi en 4020, et de se demander, le plus naïvement du monde, l'on sera alors ; et au fait, qu'en restera-t-il, de nous ? Aucune matière, très probablement, et pourtant, il y aura eu des contenus de pensée, une conscience de soi, une représentation des choses, tout ce qui fait l’expérience de nous-mêmes, d'un vivant doué d'intériorité ; eh bien justement, que pourrait-il en rester ?
Je crois que la seule trace de pensée subjective, aussi nette, signifiante et distinctive que possible (de ce point de vue les images et les sons ne peuvent égaler cette précision dans l'expression d'un contenu de pensée, et de loin, me semble-t-il), la seule trace donc n'en pourra être conservée que sous forme d'écrit : mieux que les yeux, qui n'ont qu'un temps, l'écrit, le texte, sont le miroir le plus pérenne de l'âme, ce me semble être une évidence.
La vie mémorielle ne peut passer que par l'écrit, c'est son vecteur essentiel, et ce qu'on appelle la "littérature", tout de même, en constitue la forme la plus aboutie, la plus ambitieuse et la plus travaillée : mais bien sûr qu'un type de 4020, pourvu qu'il soit encore homme et nourrisse la moindre curiosité d'esprit, voudra nous lire, pardi...
Poursuite de l'idée que la littérature n'aura été qu'un accident de l'histoire de l'écrit:

un des premiers grands romans modernes fut le Don Quichotte, peut-être même fut-il le premier roman moderne en Occident. Or il signalait déjà une fin de l'histoire de la littérature: en effet le récit enchanteur qui fit la gloire du roman médiéval était bien encore présent dans celui-là mais déjà rongé d'une critique interne puisque le personnage central de ce roman était présenté comme enchanté (ou "hanté", si l'on préfère), soit victime d'un enchantement qu'il devait à ses lectures de romans de chevalerie, et à cet égard, par ce roman, la littérature (présentation de récits enchanteurs) sortait déjà d'elle-même, elle commençait, par ce grand roman inaugural, à s'extraire de son état pour ne laisser de lui qu'une ruine comique.

Cette inauguration entamait une fin.
07 octobre 2020, 18:26   Re : Contemporanéité ou pas ?
J'aurais tendance à nommer "littérature", de façon plus générale et compréhensive, tout écrit considéré comme une forme d'art, sans plus entrer dans les détails, car ce ne me semble en l'occurrence pas si nécessaire. Dans "forme d'art" il y a bien sûr la forme (nous retrouvons donc aussi notre eidos), mais entende qui pourra...
C'est pourquoi j'ai parlé plus haut de "forme la plus aboutie, la plus ambitieuse et la plus travaillée de l'écrit", car la préoccupation principale me semble être toujours de "donner forme" ; à quoi précisément ? peu importe après tout.
Je crois que Flaubert entendait à peu près la même chose, quand il écrivait que l'œuvre littéraire était ce qui "tenait tout seul" par la seule force cohésive du "style", et que le reste l'indifférait, n'était que prétexte...
Francis@
Je partage l'idée que la littérature n'aura été qu'une aberration transitoire dans l'histoire de l'écrit

Plus aberrant encore, peut-être, l'admiration que suscitait la littérature...

(...) "J'admire, d'une œuvre, son penchant naturel à vouloir retrouver elle-même sa contrée et sa race par dessus toutes convenances des lettrés du jour."

In Lettre de Saint-John Perse à Francis Jammes. Pau, décembre 1910, p. 759, éd. Pléiade.


(Qui, aujourd'hui, pourrait encore écrire un truc pareil ???)
l'idée que la littérature n'aura été qu'un accident de l'histoire de l'écrit



Un accident par trop de dépendance envers l'"action" littéraire... comprise elle-même comme une dépendance de l'action politique.
09 octobre 2020, 22:09   Re : Contemporanéité ou pas ?
D'accord avec Roland Destruves : il y en a, de même qu'il y a des jeunes gens qui écoutent les quatuors de Bartok, mettons, ou qui connaissent et aiment la peinture de Valentin de Boulogne, re-mettons, et qui aiment le silence et la nuit, j'en ai rencontré moi aussi. Cependant, ils sont rares et, surtout, à peu près invisibles : ils ne sont en aucune façon la tendance, le modèle, les créateurs de mode. Contrairement à ce qui se passait jadis, la tendance, les modèles et les modes, y compris bien sûr et très éminemment en matière de langue, viennent d'en bas : c'est le prole-trend identifié et analysé il y a une quarantaine d'années par Paul Fussel aux États-Unis (A Guide Through the American Status System).
C'est ainsi que meurent les civilisations.
Redevenons pratiques et terre-à-terre puisqu'il est question d'un des sujets les plus éthérés qui soient ("Qu'est-ce que la littérature?")

Je ne regarde plus la télévision depuis longtemps, ne lis aucune bande dessiné, ne fréquente plus les salles obscures depuis au moins 30 ans, n'ai pas touché un DVD depuis des années.

J'ouvre un des romans Dickens les plus prisés des experts: Little Dorrit, et me voilà en plein cinéma, en pleine bande dessiné, en plein festival de tout, de mots précieux, clairs, et parlants, d'un vocabulaire luxuriant, de scènes intimes, cocasses, d'un réalisme-fantastique fulgurant, très drôle parfois, je suis dans ces scènes, dans les ressentis des uns et des autres, en processus d'identification avec certains personnages, etc.

Il est patent que cette littérature, que je savoure à présent mieux et plus que jamais, prend la place (et ce faisant retrouve sa place originelle) du cinéma, de la BD, et de l'eidos de toute représentation médiatisée ou brute que j'ai désertée. La littérature était tout cela et Dickens était le Steven Spielberg de son époque (en Amérique, sur les quais de Boston et de New York, il y avait foule lorsqu'un vaisseau venu du Vieux Continent débarquait les dernières livraisons de ses romans à épisode, un peu comme la foule qui se presse aux magasins Apple pour le dernier Iphone ou je ne sais quelle dernière édition d'une console de jeu).

L'auteur était éminemment populaire lors même que son art était délicat, baroque, riche et fin. Il y avait là une sorte de miracle car en littérature, la littérature qui n'est plus, cela ne se trouve plus depuis au moins deux générations sinon trois, et ne peut plus se trouver.

Je ne vois aucune autre explication que cette substitution technique : l'art littéraire, l'artifice donc, a éclaté dans un kaléidoscope de modes d'expression artificiels et technologiques qui mobilisent l'eidos, laissant la vieille littérature sans objet, poésie comprise.
C'est ainsi que meurent les civilisations.

Non, je ne crois pas que ce soit ainsi que meurent les civilisations. Puisque cette dynamique (le prole-trend) est aussi celle de leur régénération (par le bas, niveau où s'agite l'inculture créatrice, etc.).

Les civilisations meurent assassinées, par des agressions extérieures qui ont l'heur de rencontrer des complicités internes, elles meurent de cette infernale et cauchemardesque conjonction, celle de volontés qui s'accordent spontanément : la volonté de tuer, qui arme le bras du barbare agresseur, et la volonté de mourir chez le civilisé qui tend le cou au cimeterre du Barbare, lequel n'en revient pas, et rit de joie de trouver un terrain aussi propice et accueillant à ses désirs de victoire et de domination.

C'est cet état de fait que nous lisons dans toutes les colonnes des journaux de ce pays et de ses semblables en Europe, tous les matins que l'on ouvre les journaux.
Lorsqu'on demandait à Julien Freund de réfléchir à l'avenir il répondait : " L' avenir, c'est le massacre."
Du prole-trend:

....................................................
Ne coûte pas plus cher la clarté des étoiles

Que ton sang et ta vie prolétaire et tes moelles

Tu enfantes toujours de tes reins vigoureux

Des fils qui sont des dieux calmes et malheureux

Des douleurs de demain tes filles sont enceintes

Et laides de travail tes femmes sont des saintes

Honteuses de leurs mains vaines de leur chair nue

Tes pucelles voudraient un doux luxe ingénu

Qui vînt de mains gantées plus blanches que les leurs

Et s'en vont tout en joie un soir de la mâle heure

Or tu sais que c'est toi toi qui fit la beauté

Qui nourris les humains des injustes cités

Et tu songes parfois aux alcôves divines

Quand tu es triste et las le soir au fond des mines
11 octobre 2020, 15:16   Re : Contemporanéité ou pas ?
Je persiste. Jadis s'élevaient du peuple des hommes qui intégraient les classes cultivées et dominantes (assez largement la même chose) qui contribuaient sans aucun doute à les régénérer ; le peuple pouvait aussi de temps à autre, par son inertie culturelle, ses votes ou ses “émotions”, rappeler les dites classes aux réalités fondamentales. Mais, en dehors de ce que l'on appelait la canaille, dans le peuple les désir et les aspirations étaient guidés par un mimétisme à l'égard de ces classes dominantes-cultivées. C'est ainsi que l'on a pu assister tout au long des XVIIIe, XIXe et pendant la première moitié du XXe siècle, à une lente mais incontestable élévation du niveau d'éducation, de culture, de sécurité aussi — de civilisation en somme. Depuis que la tendance s'est inversée, que les modèles viennent du bas, voire des bas-fonds, que l'on s'habille comme les bagnards américains, que l'on écoute leur “son”, que tout le monde est artiste, que tout vaut tout, etc. — nous connaissons tous par cœur cette litanie — la civilisation s'effondre.

Je ne crois pas que ce lien de cause à effet soit contestable. Notre civilisation et bientôt nos peuples et nos nations, meurent par hyper-démocratisme, égalitarisme obsessionnel, fascination pour les bas-fonds, surtout exotiques bien sûr, ce qui les livre pieds et poings liés, sans défense voire dans une enthousiaste veulerie, à leurs conquérants.
Il y a mort et mort, en matière de civilisation : le lent déclin, presque naturel, comme le sont les élans de régénération (la Renaissance, après tout, en était bien un), cela fluctue, et cela peut fluctuer aussi sous l'effet bénéfique d'une sortie physique (les grands voyages de la Renaissance) de soi car, oui, le contact avec l'Autre peut aussi être bénéfique et provoquer des sursauts.

Et puis il y a l'autre : la mort subite, qui survient en l'espace d'une ou deux générations et qui s'opère comme je disais, par une violente conjonction qui foudroie en cinquante ans une civilisation millénaire. Byzance, les Incas, ont connu cela, certaines civilisations en ont réchappé de justesse, par réflexe de survie (le Japon). L'Occident en Europe (le cas américain est plus contradictoire, moins joué d'avance) périt sûrement comme avait péri Byzance et le Grand Turc Erdogan, homme fort perspicace, a perçu cela sans faillir, a "tout compris" de cette dynamique fatale.
Il n'est pas certain, cependant, que les "conquérants" soient moins menacés, dans leur être, que les "conquis".
Allez dire ça à Sophie Pétronin, M. Destuves.
J'aurais dû préciser que je ne parlais pas de l'immédiate actualité, de l'actualité brûlante, mais du sort des "conquérants " et des "conquis" d'ici à quelques décennies si les choses suivent leur cours. D'ores-et-déjà, lesquels d'entre les deux catégories ont-ils échappé au confinement planétaire, clair précurseur d'une révolution en marche qui s'attaque aux fondements mêmes de l'espèce humaine ?
Ohfff, vous savez, le confinement planétaire, à moins d'aller coloniser Mars ou je ne sais quelle exoplanète, aucun humain n'y échappe. Les scientifiques, même les plus échevelés, admettent que nous sommes, humains, confinés, au moins dans la Voix lactée, mais plus certainement sur la bille bleue qui flotte dans son plan orbital en gardant pour elle le secret du jour où elle renoncera à se perpétuer plus longtemps.

Sérieusement, le conquérant à qui nous nous livrons est un sacré bougre qui méprise la mort autant que la vie, ce qui le rend fort difficile à défaire. Qui plus est, cette particularité rend le bonhomme largement imperméable à la corruption.

D'une conversation ce soir, ceci: que les communautés chinoises de Paris, aussi puissamment sous la coupe des mafieux qui les gouvernent, aussi soumises à leurs brigands que puisse l'être n'importe quelle communauté, n'attaquent aucun représentant des communautés qui ne sont pas elle. La communauté arabo-maghrébine, elle, sous la coupe de mafieux équivalents, présente cette particularité d'avoir pour obsession son devoir sacré de harceler les groupes humains qui lui sont dissociés (le chrétien, le Blanc, traitre obstiné à la filiation d'Abraham, le Jaune, inférieur et bien sûr le Noir, ostensiblement, lui aussi, inférieur).

Or ces deux communautés (pour ne pas sortir de Paris et sa Petite Couronne) sont l'une et l'autre pourvues en jeunesse testéronée et prête à tout qui se met spontanément à l'écoute de ses aînés. Alors quoi, comment cette différence, puisque jeunes Chinois et jeunes Arabes ont mêmement souci de la parole des vénérables ?

La différence de destinée entre ces deux groupes humains, pour en rester à Paris, dont les forces vives sont à l'écoute de leurs aînés respectifs, tient à ceci : les jeunes Chinois respectent le discours apaisant, confucéen, enseignant le respect d'autrui, des vieux mecs qui les sermonnent le doigt levé ; les homologues vieux mecs sermonneurs le doigt levé chez les arabo-musulmans tiennent envers leurs jeunes un discours diamétralement opposé : il faut subjuguer les mécréants, de préférence en prenant leurs femmes de force, et il faut exploser les juifs, par tous les moyens idoines.

Les arabo-musulmans de France, guidés par des mafieux comme le sont naturellement toutes communautés exogènes, se distinguent des autres communautés par ce fait remarquable : leurs directeurs de conscience sont des brutes, des agitateurs, des sanguinaires, des conquérants, le contraire de sages.

Voilà. En tant que civilisation, nous pouvons être sûr d'une chose : nous ne mourrons pas de notre belle mort. Notre trépas n'aura rien d'apaisant.
Marcel Meyer@les modèles viennent du bas, voire des bas-fonds, que l'on s'habille comme les bagnards américains, que l'on écoute leur “son”,

Oui. Fascination du petit-bourgeois ou du prolo embourgeoisé pour la racaille. Le "rebeuh" ou le "renoi" comme les nouvelles incarnations du Phallus... Et il n'est plus rare d'entendre de jeunes blancs débuter ou terminer leurs phrases par "walla", "mon frère", "sur l'Quoran" etc.

Mais passons. L'un des avantages qu'on retire d'une origine populaire est celui de n'avoir que très peu de respect pour le peuple ; un autre est de n'avoir pas peur de la gauche ; un autre encore de n'avoir aucune fascination pour la racaille.
Francis@La différence de destinée entre ces deux groupes humains

Très intéressant Francis. Chez les Chinois vivant à l'étranger on remarquera toujours, où qu'ils soient, cette volonté de ne pas déranger (refus catégorique d'apparaître dans les grands médias, indifférence aux prestiges de l'image, être là sans être là). Bref, tout le contraire d'une certaine communauté qui, elle, aime par dessus tout déranger... faire du bruit, être vue, parader, nous faire chier !!!
: il faut subjuguer les mécréants


Intégration à l'envers, le Grand Remplacement n'est-il qu'un fantasme ?...

Combien d’Emilien comme lui, deculturés, assimilés à l’envers, colonisés du cerveau, victimes d’une France qui bascule ?
[t.co]
Je ne vois aucune autre explication que cette substitution technique : l'art littéraire, l'artifice donc, a éclaté dans un kaléidoscope de modes d'expression artificiels et technologiques qui mobilisent l'eidos, laissant la vieille littérature sans objet, poésie comprise."

Pardonnez-moi de ne pas partager cette idée de "poésie comprise". Ce que vous dites de la littérature remplacée par l'audio-visuel est tout à fait convaincant et le phénomène des séries donne le coup de grâce. Les séries sont ce qui remplace le plus efficacement la lecture parce qu'elles remplissent au plus près les mêmes fonctions, parvenant, par exemple, à recréer le temps long de la lecture, à force de "saisons".

Mais la poésie, qui n'est pas à proprement parler un genre littéraire, demeure, souterraine et inviolée.
Mais la poésie, qui n'est pas à proprement parler un genre littéraire, demeure, souterraine et inviolée.

Oui, peut-être. Mais où par exemple, auprès de qui et avec quels matériaux ?

Dans les années 1980, les publicitaires (Segala, etc.) affirmaient que la poésie avait élu résidence désormais dans la publicité. Le pire est peut-être qu'ils n'avaient pas tout à fait tort.

Aujourd'hui, ils diraient qu'elle réside dans le rap...

La poésie n'est probablement rien que de plus que l'art génial de la langue qui s'exprime librement (je veux dire libre de toute injonction à présenter un contenu socialement raisonnable et sensé). A cet égard, elle n'est pas un genre littéraire, en effet. Elle serait une fonction qui irrigue l'expression, et pas seulement, bien évidemment, l'expression écrite.

L'intérêt des récits à l'ancienne ("enchanteurs", etc.) est qu'ils fournissaient un terrain d'expression à cette fonction, qui s'y trouvait spontanément mobilisée.

L'écrivain anglais Thomas Hardy commença par le roman, et après deux ou trois galops d'essai ou tours de piste, put décoller, et produisit des chefs d'oeuvre, puis se fit censurer pour Jude The Obscure, durement étrillé par les pouvoirs publics et la critique littéraire à leur service. Sur ce, le romancier s'interdit d'écrire d'autres romans et "recourut" à la poésie, et ne produisit, pendant les 15 dernières années de sa vie, rien d'autre que des poèmes. On s'aperçut alors que la valeur littéraire, l'immense plaisir que l'on éprouvait à la lecture de ses romans avaient été dus presque intégralement à l'art poétique de Hardy, à la poésie pure qui en nourrissait l'écriture et sustentait la lecture.

Le cas est inverse, chronologiquement, chez Walter Scott, qui commença par la poésie, laquelle, outre qu'elle ne nourrit pas son homme, ne l'aide guère à payer ses dettes. Scott se lança alors dans l'écriture romanesque, connut un immense succès, dont il fut largement redevable à l'art poétique qu'il s'était forgé, à sa pâte de poète longuement travaillée.

Sans récit, la poésie se dénude à ses risques et périls, elle en devient soit sublime (Mallarmé), soit parfaitement nulle et affligeante, avec, de plus en plus, une inclinaison, une gîte très marquée pour le second travers.

Donc, "poésie comprise" s'entendait ici de la fin du contenu par naufrage du contenant.

Quant aux causes du naufrage, celui du récit, je vous renvoie à ce que nous en disions tantôt : la substitution au récit écrit (et chanté) des récits technologiques (audio-visuels, pictographiques comme pour la BD, audio-sensoriels, 3D, 4D des salles de cinéma où le fauteur du spectateur bouge et s'agite et où on lui diffuse des senteurs qui accompagnent les images et les décors du film, etc.).
13 octobre 2020, 18:20   Re : Contemporanéité ou pas ?
« Les impressions d'un singe seraient d'une grande valeur littéraire, — aujourd’hui. Et si le singe les signait d'un nom d'homme, ce serait un homme de génie. »

« La poésie n'est que la littérature réduite à l'essentiel de son principe actif. On l'a purgée des idoles de toute espèce et des illusions réalistes ; de l'équivoque possible entre le langage de la "vérité" et le langage de la "création", etc. »

Paul Valéry - Tel quel, Littérature


(A cela on pourrait ajouter qu'on l'aura purgée aussi de l'inclination irrésistible au divertissement, à la distraction et au remplissage de gueule, et à cette manie lassante de raconter des histoires, toutes fonctions tenues actuellement par les succédanés techniques.)
« La poésie n'est que la littérature réduite à l'essentiel de son principe actif. On l'a purgée des idoles de toute espèce et des illusions réalistes ; de l'équivoque possible entre le langage de la "vérité" et le langage de la "création", etc. »

C'est ce type de pensée qui conduisit à tout un mouvement germanopratin, bien représenté par les gens de la revue Tel Quel, qui consista à jeter Flaubert à la déchèterie (ou déchetterie, je n'ai jamais su) pour remplacer Mme Bovary par le Nouveau Roman, ou pire.

Je crois, en cratylien de base, que l'élimination du chant (au sens homérien du terme) autrement dit, de la narration, fait plus que dénuder la poésie, l'exposer nue dans sa quintessence, elle l'abolit, la fait s'évanouir. Sans corps, l'âme, si elle existe, et elle existe, en devient impalpable, cruellement absente, en-allée. L'ineffable n'est rien sans la présence de son contraire, la fable.

Il n'y a pas de contenu ou de contenant, la chose est tout une. La poésie ne s'extrait pas comme les huiles essentielles de la fleur. La fleur, le grand champ ou le jardin, l'une coupée, l'autre bétonné, la fragrance n'est plus, se résume à plus rien au-delà de la mort de la fleur.

Mallarmé (qu'admiraient tant les gens de Tel Quel) fut la fragrance sublime dans son dernier instant.
15 octobre 2020, 18:47   « la fragrance n'est plus »
Chez celles dont l'amour est une orange sèche
Qui garde un vieux parfum sans le nectar vermeil,
J'ai cherché l'Infini qui fait que l'homme pèche,
Et n'ai trouvé qu'un Gouffre ennemi du sommeil.


Stéphane Mallarmé, L'Enfant prodigue
15 octobre 2020, 19:06   Un monde épars
» Il n'y a pas de contenu ou de contenant, la chose est tout une

Je dois être un fieffé "moderne", ou "post...", et de façon navrante, mais je crois que ça fait belle lurette que la chose n'est plus "tout une" ; ce qu'elle devrait être, je n'en sais rien, d'ailleurs il me paraît très aventuré d'affirmer que la chose littéraire, la chose belle en général, devrait être ceci ou cela (« Le beau est ce qui est donné sans concept », assénait déjà Kant), mais enfin, le fait est que la chose a été tordue, distordue, malmenée, tirée de tous les côtés, démembrée, défigurée : il y a des éclaboussures d'être partout.
La question de la poésie et de son cheval le récit, est double, mais toute une si l'on se résout à voir en ce cheval un sagittaire, la mort de la poésie solidaire du matériau vulgaire qui la porte, consubstantielle à lui, s'appréhende simplement. Comme pour le cygne, être éthéré aux grossières pattes de canard, le chant dernier de la poésie n'est que meilleur à l'approche de sa fin, forcément mallarméenne, du nom de ce poète qui se plût beaucoup dans la fréquentation élégiaque des cygnes et autres canards signifiants.

La poésie (hugolienne, par exemple) s'accommode magnifiquement des corps affreux (pattes de canard, gueule déformée de l'Homme qui rit, etc.), ou tuants de banalité. Apollinaire avait semble-t-il exploré la chose, et de même, toujours dans le domaine français de cette époque, Blaise Cendrars.

La poésie ne redoute pas le furoncle et le kyste, la banlieue et la tranchée (Apollinaire), c'est ce que nos germanopratins de Tel Quel, n'avaient pas vraiment saisi. Tant pis pour eux. C'est fou tout de même, de considérer à quel point ces gens étaient théoriciens de leur objet, de la chose élusive et en-allée, insaisissable autrement que par la théorie. Théoriciens de l'absence, du rien (la phrase de Kant citée ici par Alain est une phrase de rien, qui ne dit rien du tout sur rien).

A propos de tranchée et de comique troupier (que goûtaient Cendrars et Apollinaire), ceci, parfaitement poétique, et pertinent au possible par temps de covid-19:

[www.youtube.com]
16 octobre 2020, 23:25   Re : Contemporanéité ou pas ?
("Sans concept", cela veut dire en l'occurrence que ceci qui est jugé beau ne l'est pas en vertu d'une série de règles déterminées de l'application desquelles résulterait l'objet esthétique, comme subsumé sous le concept générique du "beau" : « Il ne peut y avoir aucune règle objective du goût, qui déterminerait par concepts ce qui est beau. » ; « Chercher un principe du goût, qui fournirait le critérium universel du beau au moyen de concepts déterminés, est une entreprise vaine. » (Critique de la faculté de juger)
C'est pourquoi cette citation suivait mon piteux aveu que je n'en savais foutrement rien, ce que devrait être la chose belle... Et comme quoi, justement, certains "théoriciens" du moins, ne se seraient jamais permis d'écarter d'emblée et a priori quelque objet ou phénomène que ce soit du champ dévolu à l'art...)
Sous votre plume, Alain, Kant se révèle ce que je l'ai toujours soupçonné d'être : un philosophe pour élève de classe de Terminale.

Ce n'est pas un reproche à vous adressé (peace!)
17 octobre 2020, 20:08   Re : Contemporanéité ou pas ?
Je ne sais pas Francis, mais comme je suppose que vous avez vous-même été élève de Terminale, et qu'à mes yeux du moins les Critiques de Kant, et peut-être la troisième en particulier, constituent des sortes de pics très difficilement prenables, j'en conclus bien volontiers que c'est ma plume qui doit être très insuffisante...
Kant est le plus fade des philosophes. Une espèce de docteur en évidence et en platitude. Vous n'y êtes pour rien Alain, évidemment. Mais lire en 2020 que "Il ne peut y avoir aucune règle objective du goût, qui déterminerait par concepts ce qui est beau", soit le genre de "pensée" qui m'enthousiasmait par son originalité quand j'avais quinze ans et demi. Comment dire...
Ah qu'il est bon de revenir en ces lieux pour y retrouver les passes d'armes entre Francis Marche et Alain Eytan. La luxuriance marchienne, le rationalisme ironique d'Eytan... - entre les deux, mon cœur continue de balancer délicieusement!
Kant était philosophe de plaine, des gros bourgs plats. Des philosophes de monts et de pics : Nietzsche (qui est allé jusqu'à laisser son nom à un haut sentier des collines, dominant Nice), Heidegger et sa fameuse image du philosophe saluant le poète au sommet de la montagne voisine, et le malheureux Adorno, mort d'avoir tenté l'ascension du Matterhorn au mépris de son biorythme.
19 octobre 2020, 22:02   Vade-mecum
Soit dit en passant, tout de même : la "non-conceptualité" du jugement esthétique chez Kant n’est pas en elle-même une définition de ce que serait le beau, ce n’en est qu’une indication très liminaire, bien qu’essentielle pour la suite.
Vous vous doutez bien que là ne réside pas le tout de l’affaire, comme vous savez très bien, Francis, que quand on désigne la lune, ce n’est point le doigt qu’il faut considérer (du moins pas seulement)…

Si vous y tenez, mais vraiment au pied levé et en trois coups de cuiller à pot : en l’occurrence, ce caractère non conceptuel de l’appréhension du beau doit aussi impérativement s’accompagner d’une exigence de consensus et d’approbation universels : autrement dit, toute la problématique du beau chez Kant s’installe d’emblée dans la contradiction insurmontable qui existe entre un sentiment subjectif — le jugement de goût particulier qui est un "état d’âme" librement produit par l’imagination (et non l’entendement) — et la revendication que ce jugement ait une portée universelle engageant nécessairement, à titre de loi pratiquement, tous les hommes.
Or cette prétention à l’universalité dans le jugement esthétique, qui n’est jamais qu’éprouvé subjectivement, ne suit pas le sentiment du beau, elle le précède et le fonde : ne peut être beau que ce dont l’appréciation porte en soi cette exigence d’universalité, alors même que cette dernière fait défaut, est indémontrable, parce que le mode d’appréhension de la beauté se fait, encore une fois, "sans concepts" — car pour Kant, on sait cela, ne peuvent prétendre à l’universalité et à l’objectivité que les jugement déductifs, ou "déterminants", procédant du général déjà donné (le concept) au particulier, alors que le jugement de goût est dit "réfléchissant", procédant du particulier à la quête du général, c’est-à-dire de l’universel qui n’est pas donné.

De cela il résulte que le nerf de la beauté chez Kant soit peut-être ceci : que la seule chose qui la fonde en droit est une exigence que la façon même dont elle (la beauté) se manifeste exclut et rend irréalisable et non avenue — ne reste alors que la liberté, c'est-à-dire l'accident d'un accord contingent entre les sens (notre sensation du beau) et l'intelligible (par quoi le jugement de goût serait universel) qui pourrait, par chance, susciter l'impression que cette exigence ait, on ne sait comment, on ne peut en rendre compte, été exaucée.

D'où il ressort que l'un des plus grands besogneux de l'intellect a été par la même occasion un romantique échevelé, quand un Nietzsche fut le plus brutalement, face contre ce qui platement est, un classique...

Quant à cette histoire de "philosophe des plaines", pardonnez-moi, mais qualifier ainsi quelqu'un dont toute la pensée a toujours été littéralement arc-boutée contre ce qui échappe, au dicible, au représentable et au pensable, et qui du même coup s'est servi de cette transcendance-là pour rehausser l'homme que lui-même enfermait dans ces trois derniers, c'est quand même avoir une perception très curieuse de l'orientation, enfin il me semble...
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