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Le petit bourgeois et la mort

Envoyé par Francis Marche 
14 novembre 2020, 16:29   Le petit bourgeois et la mort
Mais pourquoi, bon sang pourquoi, la crainte de la mort nous paralyse-t-elle à ce point, au point de paralyser l'économie en temps de crise sanitaire, d'état d'urgence (abolition des principes de la Constitution) et de "Conseil de défense" (qui se tient à 70 mètres sous terre, comme la War Room (laquelle n'était pas si profondément enterrée, toutefois) de Churchill à l'époque que l'on sait. Pourquoi ?

Tentative économiste d'explication : parce que le petit bourgeois, dépouillé de tout patrimoine à transmettre sous nos latitudes, par l'effet de lois sur ces transmissions ingénieusement conçues à cette fin, n'a plus rien que sa misérable existence aboutie à lui-même et sa progéniture, tout aussi misérablement dotée, à l'heure où s'avance le trépas.

Dévêtir le petit bourgeois de quelque petit patrimoine à transmettre que ce soit est une mesure de politique économique. Or, la hantise du trépas produit, en ces journées de confinement, des effets et des retentissements qui ébranlent la sphère économique et dont la cause tient toute dans cette angoisse du petit bourgeois qui, gagnant la tombe, ne laissera rien de tangible à quiconque se réclame de son nom (hormis sa trottinette électrique et l'écran plat du salon).

Conclusion (hâtive et raccourcie parce que je n'ai pas le temps moi non plus) : qui n'a plus rien à transmettre s'accroche désespérément, hystériquement, à son existence sans prolongement matériel transmissible, au point que cette hystérie, très vite collective puisque le statut de petit bourgeois dépourvu est désormais universel, se répercute dans la sphère économique qu'elle paralyse lorsque survient telle "crise sanitaire" aux manifestations fatales.

Le petit bourgeois, hystérique et dépouillé, accroché à sa maigre existence qui fait tout son bien, ébranle à son tour la sphère économique qui l'avait dépouillé quand sonne le tocsin de son possible trépas.

Economie circulaire, quand tu nous tiens !
Entièrement d'accord avec vous mais je vous trouve tout de même un peu dur avec la petite bourgeoisie mon cher Francis..., car il fut un temps (après 1945) où une grande partie de la petite bourgeoisie intellectuelle se reconnut dans l’idée de RÉVOLUTION. Elle en fit même l’idée des idées, c’est-à-dire l’idée qui permet qu’il y ait des idées. Cette fonction avait longtemps été dévolue à l’idée de république. La république paraissait alors se suffire à elle-même et c’est elle qui communiquait sa force à l’idée de révolution, quand d’aventure on croyait à cette dernière...

Par la suite, la petite bourgeoisie intellectuelle changa de systèmes de représentation durant les années 1960. On connaît la suite.
16 novembre 2020, 18:18   Re : Le petit bourgeois et la mort
Il me semble tout de même que la plupart du temps, chez la plupart des gens, l'instinct de survie est beaucoup plus fort et même impérieux que la très relative satisfaction ou tranquillité d'esprit qu'on pourrait éprouver du fait d'avoir quelque bien matériel à transmettre...
Il vous semble, Alain... il vous semble.

Rappelez-vous la fable du Laboureur et ses enfants, qui est celle d'un moribond serein.

Sous nos latitudes, le caractère vécu comme inacceptable du trépas trace une courbe qui en suit et imite deux autres:

1. la prolétarisation générale des classes intermédiaires (plus de patrimoine à transmettre à sa descendance)
2. l'érosion et l'effacement de la foi ou de la vie spirituelle.

L'hystérie générale face à l'immanence de sa mort (et ses effets désastreux sur l'économie, tels que l'actualité les donne à observer) n'admet nulle autre cause que ces deux tendances.

Le manant de jadis mourait dans la foi le sourire aux lèvres.
Le moins manant et moins croyant, mais possédant heureux d'un petit patrimoine assurant la continuité de l'oeuvre de toute une vie (patrimoine foncier, échoppe, savoir-faire intangible, etc.), abordait sa fin d'un même sourire.

A ce propos, la taxation des successions, mais aussi la fiscalité foncière en France, favorisent les riches (qui à cause de cette fiscalité sont les seuls à pouvoir se payer des biens-fonds et/ou les garder dans leur famille), qui en deviennent ainsi des hyper-riches.

Aucun décideur socialiste (sauf peut-être Strauss-Khan, seule figure de ce bord politique capable de penser en termes économiques) depuis Mitterrand à notre Freluquet actuel, et en passant par cet affreux poussah de François Hollande, dont on ne sait s'il est plus con qu'hypocrite ou plus hypocrite que con, n'a compris cela.
16 novembre 2020, 19:35   Re : Le petit bourgeois et la mort
Je dirais même plus : la plupart du temps, chez la plupart des gens, la noble et si louable équanimité devant la mort n'est qu'une pure vue de l'esprit, dont on peut éventuellement se targuer quand on va bien, pour se faire un peu peur dans le sens du poil : cela est de l'ordre des douceurs dont on se gave en regardant un bon film d'horreur efficace.
En réalité, nous haïssons viscéralement la sale mort et tout ce qui nous l'évoque menace de nous déstabiliser radicalement et de rompre un équilibre psychologique déjà précaire en temps normal : cela advenant est ce qu'on appelle l'angoisse, et personne n'en veut, plutôt à raison...

Rappelez-vous Montaigne et toutes ces idées de domestication de la mort, que vivre c'est apprendre à mourir et autres sornettes : mais dès que le danger de la mort hideuse se fit proche et concret, tu parles ! il prit ses jambes à son cou et ne mit plus les pieds à Bordeaux, tout maire qu'il en était.


Death, be not proud, though some have called thee
Mighty and dreadful, for thou art not so;
For those whom thou think'st thou dost overthrow
Die not, poor Death, nor yet canst thou kill me.

...

John Donne - Holy Sonnets
Toujours au sujet des transmissions de patrimoine : jamais Emmanuel Macro n'a été plus diligemment au service des Rothschild que lorsque il a fait adopter l'impôt sur la fortune immobilière (qui s'ajoute aux impôts sur les successions, impôts fonciers, taxes sur les couvertures d'assurance des biens immobiliers, fiscalité sur les biens immobiliers non occupés, etc.), car désormais, la constitution d'une petite fortune immobilière se trouve être devenue l'apanage exclusif des hyper-riches.

Ce qui s'apparente à un saut périlleux arrière dans l'ordre féodal, pas moins.
Le refus de la mort est d'autant plus infernal dans nos sociétés de consommation qu'une vie en bonne santé de 150 ans ne peut toujours pas s'acheter (j'ai frôlé la richesse et, à cette époque, je pensais à regret qu'à part une quasi immortalité plus rien ne pourrait m'être matériellement inaccessible). Et puis les gens n'ont plus d'âme, ils ont renoncé individuellement à toute forme, même vague, de spiritualité. Ou bien la route vers la spiritualité leur a-t-elle été coupée par les fêtards et bons vivants de l'école Canal+ ou des bouffeurs de curés à la Mélenchon. Ou bien encore l'hypocondrie leur a-t-elle mangé le cerveau. Leur perception rétrécie les cantonne dans des « états voisins de zéro » (Nietzsche). Qui aujourd'hui peut dire qu'il se sent éternel (Spinoza) ? Mon père est à l'article de la mort (cancer terminal du poumon, septicémie ET Covid !) et pourtant il n'a ni peur ni mal, il n'est en proie à aucun tourment. Pourquoi ? Il n'est en rien un mystique, ne se drogue pas et n'est pas de ces poètes ouverts à quelque « sentiment océanique » (Romain Rolland). C'est sa nature humaine, mélange de force d'âme et d'amour des autres, qui lui offre, je crois, de mourir heureux. Cette sorte d'homme, charmant, solennel et drôle, façonné par plusieurs corps-à-corps avec l'Histoire, est en train de disparaître. Et qu'on ne vienne pas me dire que les hommes qui arrivent sont meilleurs...
19 novembre 2020, 22:41   Re : Le petit bourgeois et la mort
Très beau portrait, édifiant, comme on le disait. Merci à vous, Monsieur.
Touché par ce portrait, moi aussi, qui ai perdu ma mère, à 90 ans, durant l'été, et que j'ai vu sourire avec douceur comme je ne l'avais jamais vu faire, deux jours avant le trépas.

Ceux qui viennent au trépas à cet âge quittent la vie sans en être chargés de regrets. Je crois que la raison en est double:

1. Ils sont allés au bout d'eux-mêmes en allant au bout de leur durée de vie. Ils ne pouvaient pas faire plus, et ne pouvaient plus faire mieux de toute façon, n'en ayant plus la force arrivés là.
2. Ils nous sourient parce que nous sommes là.

Lui rendant visite une dernière fois le matin du jour où elle s'est éteinte, alors que j'ignorais que cette visite serait la dernière, une tourterelle, sur la route, sans raison, a atterri devant ma voiture, me forçant à m'arrêter. Ma voiture à l'arrêt, nous nous sommes regardés un bref instant, l'oiseau et moi, avant qu'il ne prenne son envol et moi ma route. Présage à l'antique. Très troublant.
Il y a aussi que la mort, à l'instar du fou rire impromptu, ne se maîtrise bien qu'à l'issue d'une intense préparation. Or, des vies de quatre-vingt-dix ans offrent le loisir, même tardif, de cette préparation intérieure. Les plus jeunes ne connaissent pas souvent ce loisir (trop bouffés qu'ils sont par les loisirs en Playstation qu'on leur enfourne raz la gueule jusqu'à l'âge des tempes grisonnantes).

Personne, ou rares sont ceux qui, à vingt ou trente ans, ou quarante, ont eu le temps, ou l'occasion (de nos jours, ce qui était peut-être différent du temps où le jeune Daniel Cordier accompagnait Jean Moulin) de prouver à ses contemporains et à lui-même sa force d'âme et son amour des autres.

L'héroïsme forcené est celui du jeune homme qui embrasse le trépas dans l'élan passionnel transcendant (cause civilisationnelle, défense et honneur de la patrie, idée de liberté, de se faire inconditionnellement le rempart d'une histoire incarnée, etc.). Ces morts-là continuent de nous dépasser, nous écraser: en s'éteignant, ces hommes et ces femmes nous illuminent et, d'un même geste, obscurcissent notre entendement des modalités de l'acceptation du trépas.
La question de la richesse est tout autre, cher Pierre Jean – celui qui transmet à l'évidence s'appauvrit puisqu’il livre à autrui le trésor de toute une vie d’épargne, de sacrifices, d’efforts, d’expériences et d’espoir. Il se décharge, se libère enfin, s’allège et s’élève. Dans ce moment, se dessine sur ses lèvres un sourire angélique très particulier, dont j’ai été témoin dans les circonstances que je vous disais.

Le moribond qui transmet de sa vie à ceux qui l’accompagnent et le connaissent s’en trouve serein et heureux, parfaitement dégagé. C’est ce qui m’a frappé ce jour-là. Les biens terrestres nous éloignent de cette pauvreté suprême, et celui qui en reçoit le leg en endosse la charge. La vie, pour lui, continue et la charge qu’il transporte grossit et grossira, jusqu’à la transmission de relais suivante.

Le petit bourgeois actuel, le pire de tous les petits bourgeois, totalement sûr de son universalité et parfaitement désespéré dans son tréfonds, voit ce phénomène, celui du gonflement et du dégonflement du malheur jusqu’à l’apaisement ultime, lui passer sous le nez. Il périra en ayant vécu de rien et pour rien. Et sans foi aucune (à la possible exception de la foi mahométane qu’on lui vend partout). Logiquement, la rage devrait l’habiter, or ce n’est même pas le cas: Canal Plus et la Sony Playstation et la trottinette électrique y pourvoient.
Le petit bourgeois actuel, le pire de tous les petits bourgeois, totalement sûr de son universalité et parfaitement désespéré dans son tréfonds
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"Parfaitement désespéré" parce que le petit bourgeois, n'appartenant plus à un groupe, n'a plus à se rendre digne de celui-ci en cultivant plus particulièrement, sinon exclusivement,
les activités "spirituelles" et autres par lequel ce groupe se distingue des autres.
Le petit bourgeois, et l'homme en général, se trouve donc placé dès sa naissance, et malgré lui, dans le cadre d'une civilisation donnée qui imprimera à son développement psychique une orientation déterminée. Difficile d'en sortir.
21 novembre 2020, 17:05   Re : Le petit bourgeois et la mort
» C'est sa nature humaine, mélange de force d'âme et d'amour des autres, qui lui offre, je crois, de mourir heureux

Ce doit être rare... Je suppose qu'à chacun son expérience de la mort, ou celle des autres, fussent-ils proches : je pencherais plutôt pour une vision que je crois plus réaliste, et plus pessimiste, selon laquelle une grande majorité de personnes meurent de malemort, au sens immédiat du mot : d'une mort mauvaise, exécrée, et si c'est de maladie, qui les tue à petit feu, les éreinte, les vide jusqu'à ce qu'il n'y ait plus qu'une passivité totalement impuissante fruit d'une débilité physique et morale, qui n'a certes rien à voir avec une acceptation volontaire et lucide, car pour avoir de la force d'âme encore faut-il qu'il vous reste quelque force que ce soit...

Mes parents n’étaient pas des enfants de la télé, ni des bouffeurs décervelés de rien virtuel non plus, ils se sont colletés avec le nazisme, en ont triomphé, ont pratiquement construit de leurs mains un pays, furent des combattants, des idéalistes d'une des dernières grandes aventures nationales du siècle dernier, et pourtant, cela s'est mal passé : mon père a craché littéralement sa mort comme un caillot qui ne pouvait pas passer.

Sur un plan peut-être plus théorique, j'avoue que je ne comprends pas du tout ce qu'entend Francis par "maîtrise de la mort" à quoi on pourrait "se préparer", comme si quelque chose, même infime, pouvait vouloir maîtriser le rien et s'y exercer : la mort figure intellectuellement l'inintelligible absolu, et vouloir concevoir l'inconcevable est peine perdue, on ne peut que se taper la tête là-contre, ou s'illusionner, comme croire par exemple que l'impossible soit jamais quelque sorte de possible...


« On a écrit néanmoins tout ce qui peut le plus persuader que la mort n'est point un mal ; et les hommes les plus faibles aussi bien que les héros ont donné mille exemples célèbres pour établir cette opinion. Cependant je doute que personne de bon sens l'ait jamais cru ; et la peine que l'on prend pour le persuader aux autres et à soi-même fait assez voir que cette entreprise n'est pas aisée. »

La Rochefoucauld - Maximes et Réflexions diverses
Voir partir une personne d'un grand âge, quelle que soit la pathologie qui l'emporte, est très instructif sur les modes d'action de la camarde. Comme dans une partie d'échec que l'on est voué à perdre, une partie en 90 coups/90 ans par exemple : il y a d'abord un lent, quasi imperceptible glissement vers le 35e coup, où, bien évidemment, rien n'est encore joué mais un pion perdu dans un coin, une vague concession dans le carré central, puis un mauvais calcul, vers le 45e coup (un divorce, par exemple ou la perte de son emploi), une méchante fourchette qu'on doit subir au 54e coup (un cancer, une faillite, un deuil, un cruel abandon, une douloureuse trahison), une bourde magistrale au 61e coup, ou déjà, la partie a basculé, ou tout ce qu'on pourra faire de mieux et de plus brave, désormais, sera de lutter pour prolonger le jeu, en espérant un miracle, une peau de banane sous les pieds de l'adversaire qui lui fera perdre sa reine sottement, on joue, on continue, on se maintient dans la lente dégradation, on n'abandonne pas la partie, on ne se rend pas, mais l'adversaire finit par nous cueillir comme une fleur et c'est un échec et mat ordinaire, faible et exténué, nullement retentissant, sans regrets, vraiment.

La mort qui, ainsi, vient a son heure, a déjà triomphé cent fois de nos forces – cent fois déjà, nous avons marginalement trépassé –, tout au long de notre vie, nous lui aurons tenu tête par défi, jusqu'au bout, sans que, sur sa fin, la partie n'ait plus le moindre intérêt, ni pour soi, ni pour l'adversaire, dont on aura, par résistance têtue, su frustrer d'un triomphe. Dont on aura, en perdant trop lentement, ravi la gloire. On sait très bien comme il joue, et l'on sait qu'il gagnera, qu'il nous cueillera à la fin, en attendant... jouons, en nous réjouissant intérieurement d'en savoir sur lui plus long qu'il ne se figure ! Ce savoir que l'on appelle, sous nos latitudes, philosophie.
21 novembre 2020, 21:11   Les parties nulles
L'exemple des échecs est paradoxal, parce qu'il suffit que l'un des joueurs sache manœuvrer de façon qu'il soit acculé au point de ne plus pouvoir bouger sans être perdu, pour que la partie soit déclarée nulle : c'est le pat.
En l’occurrence ce serait peut-être une idée à creuser…

Sinon, Francis, je tiens que tout le monde sait qu'il va mourir, pourvu qu'il ait une once d'intelligence, mais que cela ne veut rien dire, n'a censément pas de sens, ne renvoie à rien de connu, de figurable et de représentable : c’est un savoir nul, stérile, qui ne sert strictement à rien, qui n’est porteur que du vide qu’il anticipe et n’est d’aucune utilité, d’aucune autre valeur que sa plus parfaite abstraction, tant qu’on est vivant, conscient et encore plus ou moins allant.
Un savoir qui n’est du reste pas sans rappeler la nature des nécessités logiques, lesquelles n’apportent aucune connaissance réelle mais ne sont que des tautologies formelles dénuées en elles-mêmes d’aucune sorte de signification.

C’est pourquoi, contrairement à ce qu'on prétend çà et là, "évacuer la mort", l’ignorer ou la refuser est encore ce qui est le plus dans l’axe du vrai, pour ce qui est de l’attitude la plus adéquate face à ce qui figure l’énigme la plus abstruse de la condition humaine : c’est restituer à cette sorte de savoir-là la valeur absolument nulle qui est la sienne.
Le pat est très difficile à obtenir, il faut être un grand maître pour chercher le pat et l'obtenir comme on le souhaite. Si l'adversaire vous a amené à cette extrémité, c'est qu'il a amplement les moyens de vous faire échouer votre pat. Mais sur l'échiquier social, ce point d'aboutissement, match nul avec la vie, existe lui aussi: c'est la mort sociale absolue, la disparition. Certains personnes parviennent à disparaître, sans qu'on puisse savoir si l'individu est mort ou vif. Elles ont fait match nul avec la vie, avec la mort, se sont évaporées dans l'indécidabilité et l'ouvert. C'est tout de même assez rare, comme l'est le pat aux échecs.

Ecrivant cela sur le jeu d'échecs je découvre à quel point ce jeu est similaire (dans la dimension de fatalité logique qui le caractérise, dans un plan fermé) avec la tauromachie. Le toro, c'est vous; l'arène, c'est le monde. Les toréadors, banderillos et autres picadors, ce sont les emmerdes, les travers, les imprévus, le malheur ordinaire et autres "accidents de la vie" qui, peu à peu, par leur cumul nous font mettre un genou à terre, puis deux genoux, etc... jusqu'à la mise à mort logique dans le sang et le vomi.

Je retiens ceci Alain: Un savoir qui n’est du reste pas sans rappeler la nature des nécessités logiques, lesquelles n’apportent aucune connaissance réelle mais ne sont que des tautologies formelles dénuées en elles-mêmes d’aucune sorte de signification.

Le trépas ressemble à une naissance par le même ordre de nécessité logique: l'agonie vient comme le "travail" de la parturiente, auquel elle ressemble beaucoup (même progression fatale des heures jusqu'à la délivrance, etc.). Cette connaissance est-elle exploitable ? là est à mon sens tout l'enjeu d'être homme, et non pierre ou poupée. Car il est indigne d'évacuer cette connaissance au prétexte que l'on n'a ni le temps (subjectif) ni l'envie d'en tirer des leçons existentielles et comportementales qui s'actualiseront dans l'arène sociale, par exemple, ou l'arène intime de l'expérience intérieure.

Tautologies formelles: la figure du signifiant écrit tautologie rapproche ce terme (qui dit une circularité close) de tauromachie et de son arène, à la fois cirque et plan de jeu mais aussi tribunal de l'existence, où il est uniquement question des modalités, honorables ou non, spectaculaires ou non, esthétiques ou non, de sa lente mise à mort.
La question de "l'évacuation de la mort": il est très logique en effet, et même peut-être sage, de faire et d'être toute sa vie dans l'état de qui choisit d'ignorer l'échéance de son trépas, de n'en avoir cure après tout.

J'y vois plutôt une stratégie demi-habile, très proche de la tricherie, de la forfaiture commise contre soi-même, et vouée elle aussi à l'échec: l'artifice stratégique, fait de conscience et de sagesse, se voit à son tour contaminé par le rayonnement de l'impossible qu'émet sourdement la conscience de la finitude. La conscience s'en trouve écartelée et l'angoisse redoublée.

Le Sage, en vérité, est un fameux tricheur. Rien d'étonnant à ce que le gourou (très souvent sincère) et l'escroc ne fassent qu'un, la plupart du temps. Là aussi, il faut voir à l'oeuvre une forme de logique intime que commande l'impossible.
Ce constat, lui aussi logique : le Sage est un escroc honnête et sincère. Lui reprocher d'être un escroc revient à lui reprocher d'être Sage.

La corrida offre une image très parlante de la condition humaine face à la finitude et au destin : dans les dernières minutes de sa prestation, la bête a tout compris de la tauromachie, elle en sait autant sur le sujet que le matador lui-même. Le toro a compris que "on se fout de sa gueule" avec ces jeux de cape et de passes, et il va droit à l'homme. L'animal est alors cette personne d'âge mûr ayant acquis une connaissance des manières du monde et du malheur suffisante enfin pour abattre l'Adversaire. Malheureusement, arrivé ce moment de l'affrontement, le toro n'a plus la force de courir sus le toréador qui le nargue et le tourmente depuis le début. Le toro a pénétré le jeu de son bourreau mais ses forces le fuient avec l'écoulement de son sang. Cependant, il y a dès lors égalité dans la connaissance des règles du jeu entre la bête et l'homme: l'Adversaire est démasqué, ce qui fait qu'il est temps pour celui-ci d'enfoncer l'épée derrière la tête du monstre mugissant et soufflant dans les bulles vermillon qui lui souillent le mufle.
23 novembre 2020, 16:42   La boucle est bouclée
» J'y vois plutôt une stratégie demi-habile

Ah tiens, pour ma part la boucle du sens est joliment accomplie, au contraire : l'on part d'une attitude quasi primitive et naturelle envers la mort, qui est toute de déni, de rejet et de sidération effarée, comme tout ce qui est vivant n'aspire qu'à persévérer dans son être et fuit comme la peste sa propre annihilation, puis l'on s'illusionne du faux-semblant de sens qui consiste à maquiller un mystère impénétrable en un on-ne-sait-quoi de vaguement signifiant— là est la "demi-habileté", comme si "penser à la mort" (ou, mieux encore, "penser la mort") pouvait bien vouloir dire quelque chose —, puis enfin l'on restitue à ce qui ne constitue que la négation de toute réalité humaine ses valeurs d'incompréhensibilité et d'inaccessibilité véritables, c'est-à-dire de nullité, et rejoint le premier plateau de sens, pour vaquer à ses affaires, planter ses salades et téter goulûment le mamelon de la vie dans la plus parfaite nonchalance de sa mort — position qui fut du reste finalement celle d'un Montaigne plus averti.

Entre-temps, on aura donc sciemment écarté ce qui n'existe qu'à titre purement négatif comme concept vide dénué de tout référent, démasqué les faux profonds qui ne cessent de prendre des vessies inexistantes pour des lanternes éblouissantes, et recouvré avantageusement la spontanéité première qui préfère éviter les psychodrames inutiles.
C'est la question du tragique que l'on évacue. L'autruche, les deux pieds sur la croûte de sable et la tête enfouie dans le même sable réalise, par cette figure, une belle boucle elle aussi. Très sage, si l'on veut.

La connaissance de sa mise à mort future et dont le processus est entamé très tôt (gardons-nous de dire "dès le berceau", car se serait faux, et déjà cela créerait une boucle imaginaire et trompeuse) engendre une pensée incontournable – l'évidence de l'impossible –, pour le dire simplement. On ne peut feindre de n'en savoir rien, ou même savoir et opter de faire comme si de rien n'était. Cela reviendrait à abolir la conscience volontairement (les paradis artificiels, les état de conscience altérés, y pourvoient assez, en effet).

Têter la vie goulûment revient, dans cette optique, à accomplir le geste de l'alcoolique ordinaire qui tête la bouteille pour oublier. C'est là une voie de sortie possible de la vie et de la mort, mais je la juge indigne, car il apparaît dans cette discussion une sorte de plafond moral où l'éthique semble devoir prendre le pas sur la métaphysique.

Pour en revenir au petit bourgeois post-moderne: s'il se dresse vent debout contre la corrida, c'est de par sa volonté farouche de méconnaître le tragique de la condition humaine, et son "évacuation de la mort" n'est rien d'autre qu'une évacuation du tragique.

Pour ce qui est de la transmission, dont la problématique est ici présente en filigrane: la tauromachie offre une éloquente illustration de la dynamique de l'être et du léthé (la cape du toréador): l'être apparaît quand le toréador jette enfin la cape, mais sans étant il ne surgit que pour éteindre la scène et le sujet rend l'âme aussitôt en pleine connaissance de tout (en connaissance de cause et en connaissance de toutes les causes) – lorsque survient la fin de l'inapparent, sonne le glas du sujet.

La transmission, la continuité donc, est en balance avec ce tragique-là : ce que sait le toro à ce moment, il pourrait le transmettre à sa descendance et à ses proches, comme certains le font symboliquement par la transmission matérielle, ou d'autres, plus directement, par la transmission spirituelle (celle d'un savoir-être, voire un humble savoir-faire). Les dégâts du tragique dont ainsi rendus réparables. Mais le petit bourgeois, dépossédé de tout par les régimes politiques successifs qu'il porte au pouvoir depuis trois générations au moins, en est privé, d'où sa trouille de la mort et sa hargne envers toute mise en acte du tragique (corrida, etc.).
26 novembre 2020, 00:01   Un parti pris
» C'est la question du tragique que l'on évacue

Francis, je ne crois pas, c'est au contraire vivre le plus authentiquement la question demeurée question : dénoncer comme une véritable imposture les pseudo-intrusions surjouées d'une mort en réalité inconcevable dans le tissu du peu de sens que nous ayons dans l'existence, c'est justement respecter scrupuleusement l'énigme du monde et de nos vies, en se gardant bien de la déflorer et de l'interpréter de quelque façon que ce soit ; c'est laisser le mystère inentamé, en l'état, plus que jamais inconnaissable ; c'est, à la lettre, mettre en œuvre ce précepte de Wittgenstein dans toute sa muette stupeur : « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire » ; c'est donc être le plus fidèle possible à l'indicible, et accepter telle quelle la condition humaine et sa limitation intrinsèque, et l'on sait que le tragique, c'est l'acceptation sans faux-semblants de ce qui est ; or, ce qui est avant tout, c'est notre fatale inconnaissance.
Aussi, "évacuer la mort", tout en restant dans notre pré carré imposé, de ce côté-ci de la délimitation dévolue aux vivants, c'est assurer l'intégrité de ce qui nous dépasse et se garder du mélange de ce que je ne peux qu'appeler "des genres".

Sinon, comme les réponses aux questions d'éthique relatives au meilleures façons de vivre ne sont décidément pas partagées, vouloir trancher là sera toujours une question d'éthique... Autant téter le tétin, ma foi...
Jean Beaufret citant une conversation avec Heidegger de 1949, dans son court essai A propos de la Question IV de Heidegger:

"Tant il appartient à la vérité de l'être que si jamais l'être ne manifeste sa vigueur sans l'étant, au grand jamais non plus l'étant n'est possible sans l'être". C'est donc bien ce que nous disions: la manifestation de "la vigueur" de l'être une fois jetée la cape qui le voilait, éteint la lumière sur tous les étants, comme le ferait le régisseur du théâtre sur la scène et la salle où se clot la tragédie. Le dévoilement ne survient sur la vigueur de l'être que pour donner la mort dans l'instant même de sa survenue au sujet que portaient les étants, et l'être s'éteint avec eux et toutes choses. Le sujet terrassé dans ce moment fait l'expérience de la Vérité nue.

Ce présent absolu qui est le domaine de l'être (le passé et le futur sont les domaines de foisonnement des étants; tandis que le présent paralyse la perception autant que tout choix d'interprétation des étants : on ne peut rien dire d'arrêté sur le présent, ne serait-ce que parce que le présent ne s'arrête pas!, celui-ci ne tolérant aucune glose fixe appliquée aux étants, car en lui règne l'être insaisissable), ce présent dénudé, dis-je, signale la fin de tout étant et, selon la loi énoncée par Heidegger dans cette citation, l'être s'en évapore lui aussi. C'est alors le trépas. Autrement dit, la mutation impossible du présent en passé, impossibilité causée par la nudité de l'être dévoilé (Dasein dit Beaufret, devrait se traduire par être le-là, le voilà en quelque sorte soit le Dévoilé) – celle-ci rendant impossible la perpétuation ou la surrection des étants –, est simultanément cause du trépas et signal de l'extinction de toutes choses.

Voilà my take sur la mort.
"Tant il appartient à la vérité de l'être que si jamais l'être ne manifeste sa vigueur sans l'étant, au grand jamais non plus l'étant n'est possible sans l'être".


Il me semble que l'important (enfin c'est ce que j'ai retenu, et que je crois essentiel, de ma lecture de Heidegger * (lecture trop rapide, trop brève, bref pas du tout au niveau)) est d’apprendre à bien distinguer l’étant et l’être, et de ne pas confondre l’être avec un étant privilégié, qui serait, par exemple, Dieu. En même temps, il faut tenir fermement l’autre aspect des choses : l’être ne peut être sans l’étant, ni l’étant sans l’être. Il faut se débrouiller avec cet « incontournable », y revenir sans cesse.

C’est comme un papillon, disait Beaufret. « Lorsque le papillon [der Falter] est posé sur une fleur, ses deux ailes sont rassemblées l’une contre l’autre au point qu’on ne voit qu’un là où en réalité il y a deux. Et soudain voici la merveille : quand le papillon va prendre son vol, ses deux ailes s’écartent. Ce qui était un se dédouble. C’est ainsi qu’à l’émerveillement des Grecs se produisit à son heure, dans l’unité apparente de l’étant, le dédoublement [Zwiefalt] être-étant, chacun des deux renvoyant à l’autre sans pourtant jamais se confondre avec lui, mais s’en différenciant au point que la philosophie apparaît elle-même comme l’étude de l’étant dans son être... Cette fois, les ailes viennent de se disjoindre en s’ouvrant et le “papillon grec”, comme dit Nietzsche dans Le Gai Savoir, a pris son vol » (J. Beaufret, Le sens de la philosophie grecque, conférence du 29 mars 1982).

* Heidegger avait dit à Beaufret : « Si ma pensée vous intéresse, dites-vous que vous en avez, vous aussi, au moins pour vingt ans.»
27 novembre 2020, 16:25   Mauvais jours d'Eytan
Dans mes mauvais jours, je me plais à penser que l'être, si laborieusement pelé de l'étant, n'est qu'une sorte de redondance conceptuelle, l'effet d'une diplopie due à ce péché mignon de l'esprit qui est de multiplier inutilement les êtres, justement, et d'avoir le concept plus gros que le réel, en ne pouvant décidément pas se contenter de la seule apparence mais postulant toujours un quelque chose en retrait, de préférence parfaitement élusif, puisqu'il est pratiquement dans sa nature de ne se manifester que par sa dérobade constitutive.
27 novembre 2020, 22:16   Re : Mauvais jours d'Eytan
Que ce qui se donne, se donne en se retirant, nous confronte à ce qui nous échappe et par là, à un seuil au-delà duquel nous n’avons pas accès, par conséquent, à une limite de la possibilité de domination. Car ce qui nous échappe ne peut être ni mesuré ni utilisé à quelque fin que ce soit. Cette expérience du donné implique donc une pensée des limites du pouvoir... Le retrait de l'être n'a donc rien d' une "dérobade", mon cher Alain. Plutôt une sorte de "doigt d'honneur" fait à la toute puissance de l'étant.
28 novembre 2020, 18:04   Re : Mauvais jours d'Eytan
Pourtant, s'il y a immanquablement retrait et soustraction à nos tentatives de préhension, cela qu'on dit qui se retire se dérobe, et si cela se dérobe, il y a dérobade. Voilà. Et puis n'oubliez pas une chose : le "ce" dans "ce qui se donne en se retirant" n'est rien d'autre que le retrait lui-même : "ce", en l'occurrence, est une pure et simple hypostase de l'absence, c'est la bredouille de notre échec à se saisir de quoi que ce soit. Faut un sacré toupet pour faire passer un retrait, ou un "retirement", pour un quelque chose, sujet, qui se retire en se jouant par-dessus le marché, comme de ces sottes gamines qui commencent tout à coup à courir en riant niaisement dès qu'on veut les attraper pour les trousser... Sacré toupet de prestidigitateur pour faire apparaître soudain un lapin dans le rien de l'infini chapeau de l'au-delà de l'apparaissant...
28 novembre 2020, 18:38   Re : Mauvais jours d'Eytan
Dérobade, dérobade... Oui, si vous voulez. Alors laissez-moi vous emmener sur un autre terrain, non philosophique celui-là.

[www.decitre.fr]
28 novembre 2020, 20:21   Re : Mauvais jours d'Eytan
« Nous y voilà, Deleuze pointe sans façon le truc par excellence, pour ne pas dire le trucage, de ces fieffés escamoteurs perpétuels que sont les métaphysiciens de cette sorte : le dévoilement ne consiste qu'à dévoiler la présence du voile ; faire état de l'état voilé ; mettre au jour non ce qui est caché, mais le fait que cela le soit ; manifester la présence de l'absence ; en définitive, faire voir qu'il n'y a strictement rien à voir, hormis le fait que cela ne peut être vu.
Dire qu'on aura interminablement cheminé, et par quelles sentes impraticables souvent, pour s'entendre dire : "Regardez comme il n'y a rien à voir ! Et c'est en soi un événement bien plus considérable que tout ce qui peut être vu !"
Oh oui ! »
28 novembre 2020, 22:04   Re : Mauvais jours d'Eytan
C'est peut-être que ce qui se dévoile en se voilant est la véritable poésie... qui, lorsqu’elle reste en retrait, et inaperçue des hommes, établit un rapport des plus étroits avec l’époque et avec les affaires de l’époque.
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