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Huawei et l'Homme 2.0

Envoyé par Francis Marche 
18 décembre 2020, 20:03   Huawei et l'Homme 2.0
La firme chinoise Huawei est le fleuron, le flambeau et le fer de lance (3f) du régime de Pékin. Son actuelle campagne publicitaire pour ses "services" technologiques dit tout du programme politique et anthropologique chinois. Ces messages annoncent ce que désormais, le monde et la vie humaine seront : à distance, enfermés

Sur Twitter (le surlignage en bleu est de moi):

Huawei Mobile France. Cette année, nous n'avons raté aucun moment. Ils ont juste été... différents. A l'heure où la distanciation sociale est devenue la norme, nous nous vous avons aidé à rester connectés à ceux qui vous sont chers. Alors... Restons connectés.

App Gallery. Continuez à entretenir votre vie sociale sans quitter la maison. AppGallery veillera à ce que vous restiez connecté, à chaque instant.

L'énoncé de la norme nouvelle est explicite : distanciation sociale; entretenir sa vie sociale sans quitter la maison.

Les mobiles allégués de protection de la santé sont passés à l'arrière-plan, ils sont déjà oubliés. L'ingénierie sociale, l'isolement sont les motifs nouveaux, la norme nouvelle, injonctions et axiomes tout en un.

Le Covid est sorti de Chine, la Chine nous en vend la solution, ce qui est classique (cette formule fait un des piliers de l'économie numérique depuis trente ans). Ce qui est nouveau : la vie humaine sociale est soumise à l'impératif de se mouler dans la norme politique conçue par les nouveaux maîtres du monde, parce qu'elle sied à leur domination, ou plus exactement, la technologie dont ils sont les maîtres est la substance autant que l'instrument de cette domination..

Seul, isolé, enfermé et connecté via un cartel de principautés technologiques (GAFAM, HuaWei, Alibaba, etc.). Tel est l'avenir de l'humanité conçu par ces gens, qui s'étale sur un horizon qui va bien au-delà de l'accident déclencheur qui eut pour nom Coronavirus SARS-2 dans l'hiver 2020, qu'elle qu'en fût l'origine biologique.
18 décembre 2020, 20:16   Re : Huawei et l'Homme 2.0
Il y a vingt-cinq ou trente ans, la firme de Bill Gates, Microsoft, avait élaboré un message publicitaire intégré dans son logo: Where do you want to go today ?

Cela aurait dû nous mettre la puce à l'oreille, nous rendre sainement soupçonneux: si "aller quelque part" veut dire agripper son mulot devant un écran, le derrière englué à sa chaise, alors le grand enfermement n'est plus très loin. Nous y sommes : nous pouvons aller partout dans le monde et l'univers, sauf au coin de la rue. Ce dont Bill Gates avait plus ou moins rêvé, les Chinois l'ont réalisé, et, fait remarquable, cette réalisation a eu pour événement déclencheur, occasion ou kairos, ce qui faisait l'obsession de Bill Gates depuis une petite dizaine d'années : une pandémie virale !

Le fantasme de Microsoft s'est donc réalisé, a été concrétisé, a connu son aboutissement et connaît son dépassement à l'occasion de cela même qui faisait la hantise de son fondateur !

Nous vivons un véritable roman de politique-science-fiction, façon l'Eve future de Villiers de l'Isle-Adam (roman dans lequel Bill Gates est figuré par l'inventeur américain Thomas Edison)
18 décembre 2020, 22:36   Re : Huawei et l'Homme 2.0
Seul, isolé, enfermé et connecté via un cartel de principautés technologiques (GAFAM, HuaWei, Alibaba, etc.). Tel est l'avenir de l'humanité conçu par ces gens


En même temps ça n'a pas l'air d'effrayer François Jullien... : « La pandémie peut nous permettre d’accéder à la vraie vie ».

[www.lemonde.fr]
18 décembre 2020, 22:45   Re : Huawei et l'Homme 2.0
En chinois – c’est même devenu aujourd’hui une banalité dans les milieux du management – « crise » se traduit par wei-ji : « danger-opportunité ». La crise s’aborde comme un temps de danger à traverser en même temps qu’il peut s’y découvrir une opportunité favorable ; et c’est à déceler cet aspect favorable, qui d’abord peut passer inaperçu, qu’il faut s’attacher, de sorte qu’il puisse prospérer. Aussi le danger en vient-il à se renverser dans son contraire. De tragique, le concept se dialectise et devient stratégique.

Pont-aux-ânes et cliché que l'on voit répété partout depuis 35 ans au moins.

L'"opportunité favorable", nul doute que les amis chinois de Jullien ont su la saisir. Pour ça, pas de doute, ils sont forts.
19 décembre 2020, 17:05   Re : Huawei et l'Homme 2.0
Pont-aux-ânes et cliché


Oui... ça glisse tout seul et c'est un peu lassant, à la longue. Pourtant la "méthode Jullien" s’apparente par bien des aspects à celle de Martin Heidegger (pour rejoindre le fil sur Jean Beaufret...).
Je risque la comparaison : même radicalité dans la recherche d’une alternative à la pensée rationaliste occidentale permettant de dégager son "impensé ", même mise en valeur de l’absence du verbe "être" dans les autres traditions que l’Occident, même façon intemporelle de faire résonner les textes, même fascination contagieuse pour la poésie et son efficacité mystérieuse.

J'oubliais : même difficulté à assumer les questions politiques...
19 décembre 2020, 18:06   Une expérience personnelle
Je vais vous dire : Ouavé, je ne sais pas, méchéChiaomi, autre grande marque chinoise, pas trace de cela apparemment : pour des raisons purement pratiques j'ai dû racheter un portable, un Chiaomi donc, et me suis mis à considérer la chose comme un bel objet, après tout : forme rectangulaire épurée, écran bluffant (un super amoled), et possibilité de ne pas se laisser emmerder : désactivation de la géo-localisation et, surtout, activation de l'économiseur de batterie, qui court-circuite toutes les applications casse-pieds : il faut dompter la petite bête.
Mais le meilleur est dans la possibilité de disposer d'un appareil de reproduction sonore portatif de grande qualité, "audiophile", dit-on, avec les écouteurs intra-auriculaires idoines (des Etymotic effarants de précison, commandés bien sûr chez Mamazone): je n'avais jamais fait cela, préférant laisser mes oreilles grandes ouvertes aux rumeurs de la rue, mais là je suis comblé, évoluant dans une sorte de zone 51 de la vie de tous les jours où l'extase est autistique : humanité masquée (sauf votre serviteur), pas rythmés au son d'un jazz erratique et presque antique (l'Art ensemble of Chicago, qui convient bien à ces circonstances), halluciné, l'on est incroyablement rendu à l'étrangeté première du monde.
Alors les Grandes Conspirations vous passent par-dessus la tête.
Mais le meilleur est dans la possibilité de disposer d'un appareil de reproduction sonore portatif de grande qualité, "audiophile", dit-on, avec les écouteurs intra-auriculaires idoines

Tenez, puisque vous vous obstinez à ne pas être sérieux malgré les heures que nous vivons, je m'en vais vous forcer la main, à propos de reproduction sonore et de photographie, justement:

Vanité des vanités ! Tout est, bien décidément, vanité. Ce serait à se briser l'objectif, à se faire sauter le phonographe, à se demander — les yeux aux voûtes (purement apparentes, d'ailleurs, du ciel), — si la location de ce pan de l'Univers nous est gratuite et qui en solde le luminaire ? — qui, en un mot, nous avance les frais de cette Salle si peu solide où se joue le vieux logogriphe — et, enfin, d'où l'on s'est procuré tous ces lourds décors de Temps et d'Espace, si usés, si rapiécés, auxquels personne ne croit plus.

Quant aux mystiques, je puis leur soumettre une réflexion naïve, paradoxale, superficielle, s'ils veulent, mais singulière: — n'est-il pas attristant de penser que si Dieu, le Très-Haut, le Bon Dieu, dis-je, enfin le Tout-Puissant (lequel, de notoriété publique, est apparu à tant de gens, qui l'ont affirmé, depuis les vieux siècles, — nul ne saurait le contester sans hérésie, — et dont tant de mauvais peintres et de sculpteurs médiocres s'évertuent à vulgariser de chic les prétendus traits) — oui, penser que s'Il daignait nous laisser prendre la moindre, la plus humble photographie de Lui, voire me permettre, à moi, Thomas Alva Edison, ingénieur américain, sa créature, de clicher une simple épreuve phonographique de Sa vraie Voix (car le tonnerre a bien mué, depuis Franklin), dès le lendemain il n'y aurait plus un seul athée sur la Terre!


Extrait de la méditation de Thomas Edison qui clôt le chapitre X du Livre I de l'Eve future.
19 décembre 2020, 19:03   Re : Huawei et l'Homme 2.0
Oui, pas d'auxiliaire "être" en Chinois, par exemple, et c'est tout un pan de la métaphysique d'Aristote qui se trouve hors sujet (au sens strict où l'hypokeimenon s'en trouve dépouillé jusqu'à l'os, jusqu'à la transparence diaphane). En Chine, comme être n'est pas auxiliaire, il n'accepte aucun auxiliaire non plus, à la différence du jeu grammatical occidental où "ce dont aucune chose ne peut être le nom quand toutes choses peuvent être dites de lui" nourrit le logos.

La singularité occidentale a intéressé Jullien bien davantage que la chinoise. Je le crois plus apte et plus motivé à faire de celle-la le thème sous-jacent de toute son oeuvre. La Chine ne lui aura été qu'un pas de côté, ou de recul, pour mieux embrasser l'Occident du regard. Cette stratégie de carrière aura été remarquablement payante. Tant mieux pour lui.

Il y aurait beaucoup à dire sur cet auteur, mais j'avoue que sa mise sur un plan intellectuel de hauteur ou de qualité comparable au monstre de la Forêt Noire ne m'avait jamais caressé l'esprit, pour dire le moins.

(message modifié)
19 décembre 2020, 23:12   Re : Huawei et l'Homme 2.0
Me refusant de corriger mon message précédent une fois de plus, et afin de m'éviter le désagrément d'y trouver pour réponse une accusation de plus de déverser ici du "baratin", qu'on me permette de citer de nouveau Jean Beaufret qui caractérise ou énonce mieux que je ne saurais le faire ce que je désigne comme "jeu grammatical de l'Occident":

Le dernier mot de la philosophie n'est-il pas en effet que l'ousia est le tode ti, "ceci que voici", que la logique interprète ontologiquement comme le sujet dont tout sera dit, sans qu'il puisse être dit de rien d'autre ?

in L'Enigme de Z 3 (1976)
19 décembre 2020, 23:19   Vivement demain
Je n'ai jamais lu l'Eve future, mais manifestement elle doit valoir le détour : l'originelle était une traînée, un peu tenancière fondatrice de ce bordel temporel si usé, vivement qu'on confectionne déjà sa remplaçante bionique ! Le fait est que cela tarde, les quelques prototypes que j'ai pu voir n'ont jamais l'air que de poupées gonflables parlantes un peu améliorées, au regard vitreux, aux orifices plastoc, mécaniques encore très élémentaires, ce qui semble vouloir dire que la transhumanisation si hâtivement annoncée n'est pas pour tout de suite...
20 décembre 2020, 23:43   Re : Huawei et l'Homme 2.0
La vérité sort du puits comme la beauté sort du bain. Et, en Occident, où vérité et beauté tendent à se tutoyer dans l'intime, cette ek-stase de la vérité-beauté est toute une (toujours dans l'Eve future):

Miss Alicia n'a que vingt ans à peu près. Elle est svelte comme un tremble argenté. Ses mouvements sont d'une lente et délicieuse harmonie : — son corps offre un ensemble de lignes à surprendre les plus grands statuaires. Une chaude pâleur de tubéreuse en revêt les plénitudes. C'est, en vérité, la splendeur de la Venus vitrix humanisée. Ses pesants cheveux bruns ont l'éclat d'une nuit du Sud. Souvent, au sortir du bain, elle marche sur cette étincelante chevelure que l'eau même ne désondule pas et en jette, devant elle, d'une épaule à l'autre, les luxuriantes ténèbres comme le pan d'un manteau. Son visage est de l'ovale le plus séduisant; sa cruelle bouche s'y épanouit, comme un œillet sanglant ivre de rosée. D'humides lumières se jouent et s'appuient sur ses lèvres lorsque les fossettes rieuses découvrent, en les avisant, ses naïves dents de jeune animal. Et ses sourcils frémissent pour une ombre ! le lobe de ses oreilles charmantes est froid comme une rose d'avril; le nez, exquis et droit, aux narines transparentes, continue le niveau du front aux sept gracieuses pointes. Les mains sont plutôt païennes qu'aristocratiques; ses pieds ont cette même élégance des marbres grecs. — Ce corps est éclairé par deux yeux fiers, aux lueurs noires, qui regardent habituellement à travers leurs cils. Un chaud parfum émane du sein de cette fleur humaine qui embaume comme une savane et c'est une senteur qui brûle, enivre et ravit.

(Qui dira la prodigieuse efflorescence de l'art littéraire en France dans ces années-là — décennies 70 et 80 du XIXe siècle, le prodige et le vertige de cette production ?)
21 décembre 2020, 18:33   Le sens pratique
« Souvent, au sortir du bain, elle marche sur cette étincelante chevelure que l'eau même ne désondule pas »

Sur ce on aurait presque aimé la voir trébucher un peu, car elle semble trop parfaite, trop Victrix, cette Alicia, et l'imprévu d'un faux pas aurait rendu plus de vie à cette incarnation statuaire décidément trop close sur sa beauté vraie pour qu'on l'imagine être pénétrable de quelque façon...
21 décembre 2020, 20:16   Re : Huawei et l'Homme 2.0
Mais... Alain, vous ne vous figurez tout de même pas que la Beauté puisse être jamais pénétrable? Ou bien si ? Vous n'allez tout de même pas me décevoir à ce point ...
21 décembre 2020, 21:53   L'occasion ou jamais
Quand Elle est incarnée, si, peuchère...
24 décembre 2020, 10:05   Re : Huawei et l'Homme 2.0
(Qui dira la prodigieuse efflorescence de l'art littéraire en France dans ces années-là — décennies 70 et 80 du XIXe siècle, le prodige et le vertige de cette production ?)

Les philosophes, les historiens, même Claude Bernard !.. tous étaient aussi de grands écrivains... C'est étourdissant.
24 décembre 2020, 19:14   Trêve de plaisanterie
« Le dernier mot de la philosophie n'est-il pas en effet que l'ousia est le tode ti, "ceci que voici", que la logique interprète ontologiquement comme le sujet dont tout sera dit, sans qu'il puisse être dit de rien d'autre ? »


Revenons aux choses sérieuses : insinue-t-il ici que la pensée philosophique est strictement redevable des syntaxes propres aux langues particulières, et que ce sont celles-ci qui en déterminent les motifs ?
Ce serait presque un comble, de la part de cet homme : quand je lis un commentaire d'un passage de Heidegger fait par Dastur que j'avais évoquée, je lis proprement une traduction, aussi claire que possible, d'une langue à une autre : Dastur pense et écrit en français, bien qu'elle ait à expliciter et élucider les brumes philosophiques d'un des auteurs les plus teutons qui soient.
Avec Beaufret, j'ai l'impression qu'il pense et écrit le français en allemand, duquel il doit pourtant rendre compte en français, ce qui me semble créer un fort effet d'ouate.

Je suppose, en outre, qu'il fait référence dans cette citation à l'ousia aristotélicienne ? Celle-ci comme "sujet" est une première acception de la "substance" que serait l'ousia ; il est un autre sens, ou disons un niveau plus essentiel et fondamental de l'ousia, primordial et suprême, qui n'est rien de moins que l'instance substantielle première dont tous les êtres dérivent : l'ousia par excellence est la forme absolue, l'acte pur, qui n'est rien d'autre que Dieu.
Qu'est-ce que l'acte pur ? ce qui n'a donc plus aucune matière en soi, et dont il ne subsiste plus rien en puissance ? A mon avis, le "dernier mot de la philosophie" serait tout aussi bien à chercher de ce côté-là...
Vous qui avez les mains dans ce cambouis, Francis, le Beaufret en glose-t-il quelque chose, de l'ousia première ?...
25 décembre 2020, 11:13   Re : Huawei et l'Homme 2.0
Cet essai de Beaufret, intitulé l'Enigme de Z 3, est probablement le plus "technique" de son oeuvre. Son titre nous met d'emblée les deux mains, et les deux pieds, dans le cambouis du troisième chapitre du livre Z de la Métaphysique d'Aristote.

On y trouve interrogées, en se référant à S.Z. de Heidegger mais aussi à l'ouvrage du philosophe allemand Rudolf Boehm (Das Grundlegende und das Wesentliche) paru en 1965, la quadripartition et de la tripartition des apparitions (et de l'inapparition) de l'ousia qui ouvre Z 3:
a) ce qu'était l'être (to ti hen eneai) ;
b) l'universel (to katholou);
c) le genre (to genos); et
d) le sujet (to hypokeimenon)

Quatripartition presque aussitôt suivie de la classique tripartition, soit les trois moments de la matière (hylé), de la forme (morphé) et du composé de deux (synolon).

Pour couper court une longue et méandreuse démonstration, l'ousia n'est en rien substance et sa présentation typique (la fameuse hypotypose) n'est envisageable que par la seule tripartition qui s'applique aux quatre modes d'apparition (y compris le mode inapparent), et qui touche donc aussi le sujet.

Il n'est pas de primat du sujet lors même que celui-ci n'est attribut de rien (le sujet est ce dont tout le reste est dit, n'étant dit, quant à lui, de rien d'autre), car il est lui-même traversé ou charpenté par la tripartition:

Donc, l'ousia ne peut être dit de rien, d'aucune forme ni substance arrêtées (la matière ou substance étant la chose sans limite, sans coeur et de forme indifférente par excellence, comme peut l'être la farine, l'argile ou l'eau) mais elle (l'ousia) se présente par le truchement du synolon, et chaque élément de la quatripartition est soumis à ce régime synolonique-eidétique de l'ousia.

Voir le synolon et voir qu'en lui l'eidos est plus être que la matière, qu'elle soit marbre ou bronze, suppose une fois de plus ce qui est le propre de la philosophie, à savoir la révolution du regard qui, primitivement fixé sur l'étant, se reporte maintenant de l'étant sur l'être. Mais supposons cette révolution accomplie, alors le synolon nous est encore plus présent que la statue elle-même, qui ne s'y rapporte qu'à titre d'exemple.

Beaufret précise ce point, étape décisive du raisonnement : la question est donc bien celle du rapport exact de la tripartition à la quadripartition qui la précède; celle-là n'est nullement la subdivision du quatrième terme de celle-ci (contrairement donc, à la thèse de Thomas d'Aquin), mais se rapporte comme elle à l'ousia elle-même. Le rapport des deux est donc un rapport entre deux rapports, chacun regarde à l'ousia à sa guise, au sens où médical est le terme unique où regardent disparatement aussi bien celui qui est une sommité médicale que le régime qu'il prescrit et que le malade qu'il traite. Tous regardent, bien que diversement, du même côté, qui est celui de la santé. D'où entre eux un apparentement qui n'a rien de synonymique, et c'est en ce sens qu'être se dit en modes multiples.

Ce qui est sous-jacent est ce qui acquiert un eidos, à savoir que l'inapparence de l'hypokeimeinon ne tient pas tant à l'indétermination finale de la matière et le synolon n'est pas "d'abord" hypokeimenon qui deviendrait synolon par adjonction d'un surcroît (de qualités ou d'attributs), mais autre chose qui sort de l'argile, apte elle-même à acquérir un certain eidos.

Ce qui est désigné par puissance est le jeu des forces, qui, épousant "la pente" de la matière (son "aptitude" dit Beaufret), fait surgir un eidos inédit, manifestant l'ousia. L'eidos nous met en présence de l'ousia.

La statue est un étant, ou un sujet mais l'être se nomme sculpture (qui est le geste du sculpteur autant que le concept qui engendre l'eidos – cf. ce que Beaufret nous dit du terme médical)

sculpture n'est pas un sujet, est ineffable (se dit de mille choses différentes, n'est arrêtée dans aucun objet déterminé) mais est manifeste dans la statue.

L'oeuvre d'art est manifeste ou n'est point, et sa définition ne saurait être bornée.

Beaufret cite Heidegger dans un séminaire de septembre 1948 à Todtnauberg sur la Métaphysique d'Aristote:

La Métaphysique n'est en rien ce que l'on nomme communément métaphysique, mais une phénoménologie de ce qui est présent.

Cette approche radicalement phénoménologique de l'ousia chez Aristote de la part de Heidegger et de Beaufret tend à emporter mon adhésion. On ne s'étonne pas d'apprendre que Heidegger s'intéressait à Zhuang Zi sur la fin de sa vie: le philosophe chinois s'engageait dans des directions similaires s'agissant de "l'être de l'étant" (métaphore du boucher, notamment).
25 décembre 2020, 17:46   Re : Huawei et l'Homme 2.0
Alain@quand je lis un commentaire d'un passage de Heidegger fait par Dastur que j'avais évoquée, je lis proprement une traduction, aussi claire que possible, d'une langue à une autre : Dastur pense et écrit en français, bien qu'elle ait à expliciter et élucider les brumes philosophiques d'un des auteurs les plus teutons qui soient.
Avec Beaufret, j'ai l'impression qu'il pense et écrit le français en allemand, duquel il doit pourtant rendre compte en français, ce qui me semble créer un fort effet d'ouate
.


Comme Alain je vote Dastur !


Car à vouloir, selon le vers de Mallarmé, « donner un sens plus pur aux mots de la tribu » Beaufret verse immanquablement dans le jargon et la préciosité – un hermétisme qui passera pour beaucoup, et tel fut mon cas, pour l’expression d’une pensée exquisément subtile. Le pire est que Beaufret trouvera toujours audience auprès d’un public gagné par le snobisme du brumeux, comme en témoigne le succès d'un Derrida par ex. Montaigne notait que la « difficulté est une monnaie employée par les doctes, comme les joueurs de passe-passe, pour ne pas découvrir la vanité de leur art et dont l’humaine bêtise se paye aisément ».

Avec Dastur Heidegger redevient clair, proche, de chair et de sang - un vrai bonheur. Chaque fois que je lis F. Dastur j'ai à nouveau "envie d'Heidegger".

Sans oublier le "Martin Heidegger" de G. Steiner : un petit chef-d'oeuvre .
25 décembre 2020, 20:12   Juste en passant
» l'ousia n'est en rien substance

Juste en passant, pour l'instant, mais pardon, Francis, ousia est en général traduit par "substance", bien que "essence" ou "quiddité" puissent aussi parfois faire l'affaire, "substance" qui dans ce sens doit être distinguée de la "matière" ou "matière première" :

« Substance première, traduction consacrée du grec πρώτη οὐσία, prôté ousia (Aristote, Catégories). C'est l'être individuel, en tant qu'il est immédiatement et par excellence le sujet dont on affirme ou l'on nie divers prédicats, et qui n'est lui-même prédicat d'aucun sujet. » ( André Lalande - Dictionnaire critique et technique de la philosophie)

« Il ne faut pas se laisser abuser par la distinction qu'Aristote établit dans les Catégories entre la "Substance première" et la "Substance seconde". Pour Aristote, l'ousia est bien l'individu, mais en tant qu'il est constitué par la forme spécifique ; et c'est l'essence, la forme, c'est-à-dire l'Idée, qui est la seule véritable substance, la "substance première" (prôté ousia). » (Charles Werner - La Philosophie grecque)

Enfin, traduction de Jean Brun d'une des premières phases de Z 1 : « Le problème toujours en suspens: qu'est-ce que l'Etre? revient à se demander : qu'est-ce que la Substance (οὐσία) ? L'objet principal, premier, unique pour ainsi dire, de notre étude, ce doit être la nature de l'Etre pris en ce sens. » J. Brun de commenter : « Qu'est-ce que l'être revient donc à se demander ce qu'est la substance... »
25 décembre 2020, 23:24   Re : Huawei et l'Homme 2.0
Non Alain. Pardon. La traduction de ousia par "substance" est très abondamment critiquée par Beaufret dans ces textes, et sa critique est solide et argumentée. Le regain d'activité philosophique sur ces problématiques dans la deuxième moitié du XXe siècle (apparemment à l'initiative de Rudolf Boehm dans le milieu des années 60 après Heidegger), tient à cela, semble-t-il: la substance s'effondre dans l'ouate, comme vous dites. Il faut peut-être y voir un parti pris phénoménologique mais s'il y a substance, dès lors que l'ousia est prise en charge, intégralement, par le synolon et l'eidos, ce qui se voulait substance en s'interdisant d'être pure matière, s'éteint et c'est tant mieux, à mon humble avis.

Quelle est, sinon, la "substance" de l'oeuvre d'art ????

Du reste et pour les besoins de la cause et du sens, le choix de la traduction de ousia par substance ou quiddité, on s'en fiche un peu non ?

Maintenant, je ne vais pas vous priver des joies du pinaillage sur ce point comme sur tant d'autres. Allez-y gaiement, et sans moi. Je pourrais vous gêner.
26 décembre 2020, 00:12   Replongées
» Quelle est, sinon, la "substance" de l'oeuvre d'art ????

La forme : « La recherche du pourquoi, c'est la recherche de la cause, et cette cause est la forme, en vertu de quoi la matière est une chose déterminée, et c'est cela qui est la substance (ousia). » (Méta. traduction J. Tricot)

La substance d'une chose est bien ce qui la fait être ce qu'elle est, ce en vertu de quoi elle est ce qu'elle est. A ce palier de sens-là, l'ousia est bien la cause formelle, c'est-à-dire l'acte : c'est pourquoi l'ousia ultime est l'acte pur, autrement dit "la substance éternelle immobile séparée des choses sensibles qui est Dieu", comme dit auparavant.

Cela, c'est la compréhension plus traditionnelle, plus intelligible, tout de même, de la notion d'ousia, que pratiquement la totalité des traducteurs français ont rendue par "substance" : quand on cherche à savoir ce que veut dire une notion, la façon dont elle a été successivement traduite n'est quand même pas si négligeable, me semble-t-il, et dire qu'elle ne serait en rien ce par quoi elle a été traduite, comme vous l'avez fait, m'avait paru curieux, c'est tout...
14 janvier 2021, 09:18   Re : Le sens pratique
Allégorie de l’ousia et du léthé dans l’Eve future de Villiers de l’isle-Adam.

Le chapitre III du livre 2 de l’Eve future est un des plus brefs du roman. Il porte en exergue une citation d’un poème de Schiller : Das verschleierte Bild zu Saïs et son explicitation en français : Qui se cache derrière ce voile ?

Ce chapitre est intitulé APPARITION. Apparition de quoi ? De l’inapparent par excellence, tout simplement, de l’innommable aussi. Dans ce moment du récit, Edison et Lord Ewald sont convenus, par un pacte faustien de magie blanche, de substituer à l’âme sotte et accablante de médiocrité de la Venus Victrix qui a nom Miss Alicia Clary, l’âme idéale, soit une opération de transsubstantiation (« Miss Alicia Clary vous apparaîtra, non seulement transfigurée, non seulement de la « compagnie » la plus enchanteresse, non seulement d’une élévation d’esprit des plus augustes, mais revêtue d’une sorte d’immortalité. Enfin, cette sotte éblouissante sera non plus une femme, mais un ange : non plus une maîtresse, mais une amante ; non plus la Réalité mais l’IDEAL. »)

L’âme à venir doit, pour donner son accord à pareil transfert, être consultée, et pour que cette consultation puisse se tenir, très provisoirement, s’incarner. L’apparition est donc une audience auprès d’un fantôme, l’Être, dont l’allégorie est présentée dans ce chapitre. On se souviendra que le grec ousia est du genre féminin, et qu’elle ne saurait paraître sans voile. Dans le roman, l’Être porte un nom : Hadaly (de l’Hadès ?) :

A ce nom mystérieux, une section de la muraille, à l’extrémité sud du laboratoire, tourna sur des gonds secrets, en silence, démasquant un étroit retrait creusé entre les pierres.

Tout l’éclat des lumières porta brusquement sur l’intérieur de ce lieu.

Là, contre les parois concaves et demi-circulaires, des flots de moire noire, tombant fastueusement d’un cintre de jade jusque sur le marbre blanc du sol, agrafaient leurs larges plis à des phalènes d’or piquées çà et là aux profonds de l’étoffe.

Debout en ce dais, une sorte d’Être, dont l’aspect dégageait une impression d’inconnu, apparaissait.

La vision semblait avoir un visage de ténèbres : un lacis de perles serrait, à la hauteur de son front, les enroulements d’un tissu de deuil dont l’obscurité lui cachait toute la tête.

Une féminine armure, en feuille d’argent brûlé, d’un blanc radieux et mat, accusait, moulée avec mille nuances parfaites, de sveltes et virginales formes.

Les pans du voile s’entrecroisaient sous le col autour du gorgerin de métal ; puis rejetés sur les épaules, nouaient derrière elles leurs prolongements légers. Ceux-ci tombaient ensuite sur la taille de l’apparition, pareils à une chevelure et, de la, jusqu’à terre, mêlés à l’ombre de sa présence.

Une écharpe de batiste noire lui enveloppait les flancs et, nouée devant elle comme un pagne, laissait flotter, entre sa démarche, des franges noires ou semblait courir un semis de brillants.

Entre les plis de cette ceinture était passé l’éclair d’une arme nue de forme oblique : la vision appuyait sa main droite sur la poignée de cette lame ; de sa main gauche pendante, elle tenait une immortelle d’or. A tous les doigts de se mains étincelaient plusieurs bagues, de pierreries différentes – et qui paraissaient fixées à ses fins gantelets.


L’Être, en unité cosmique avec le matador de l’arène tauromachique, qui apparaît en habit de lumières, se montre vêtue de ténèbres, mais celles-ci sont ornées de brillants. Ses ténèbres sont rutilantes. Ousia est chargée de voiles, mais aussi et surtout, les plis du lethe qui la masque et escorte son apparition dissimulent, comme dans l’arène sacrificielle la cape du matador, l’éclair d’une arme nue.

Villiers de l’Islam-Adam savait-il ce qu’il faisait dans ce chapitre du roman (dressant l’allégorie de l’Être en congruence avec la Métaphysique d'Aristote) ? Partiellement au moins, oui. La poésie a-t-elle une fonction ? Evidemment non et c’est heureux. La poésie n’est qu’une fenêtre prismatique sur le monde et l’expérience intérieure. Voir, en soit, n’a aucune fonction dicible, n'est arrêté dans un aucun objet déterminé, et, à la différence de la conscience qui "est toujours conscience de quelque chose", est un acte sans limites.
15 janvier 2021, 20:43   De la prostitution de l'Etre
Cela fait très "Etre qui fait le trottoir", n'est-ce pas, pierreuse breloquée entre les pierres tombales, et l'envie vous prend de hurler à la lune et à la mort

Quel feuillage séché dans les cités sans soir
Votif pourra bénir comme elle se rasseoir
Contre le marbre vainement de Baudelaire

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