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Interlude, pour changer un peu

Envoyé par Roland Destuves 
Au début de sa Guerre de Jugurtha Salluste tient à mettre les points sur les i. Que les générations futures se le disent : « De toutes les occupations qui sont du ressort de l’intelligence, une des plus utiles assurément c’est le récit des événements passés. L’excellence de cette étude a été proclamée tant de fois, que je m’abstiens d’en parler, d’ailleurs je craindrais qu’on ne taxât de vanité personnelle l’apologie d’un art auquel je me suis adonné. »

Il s’agit là d’une traduction du XIXè siècle sur laquelle je suis tombé fortuitement en ouvrant un carton de livres. Elle est due à un certain Victor Develay et fut en son temps une forcément « nouvelle traduction » puisque tel est le privilège paradoxal des auteurs antiques de devoir leur survie à la nouveauté. Ainsi, en 2010, un nouveau traducteur, un certain Nicolas Ghiglion, pour le même extrait, fait écrire à Salluste : « Parmi les autres activités qui relèvent de l’intelligence, le récit des événements passés fait partie des plus utiles. Nombreux sont ceux qui en ont vanté le mérite, je crois donc pouvoir m’en abstenir; cela m’évitera en même temps de laisser penser que, cédant à l’arrogance, je me glorifie moi-même en louant l’étude que j’ai choisie. »

Entre le pompeux de Victor Develay et l’enfantin de Nicolas Ghiglion, je me garderai bien de choisir, notant simplement que Salluste se porte bien, il rajeunit d’années en années. Craignant naguère qu’on le « taxât de vanité », il a jeté son accent circonflexe par-dessus les moulins et va désormais tête nue, préférant le pléonasme aux lourdeurs du subjonctif passé. En même temps, il ne voudrait pas qu’on pense qu’il se glorifie lui-même

Le sens est triste, hélas, toujours là pour se faire comprendre, de toutes les façons. On attend de lire : « Quand on réalise tout ce qu’on peut faire avec le cerveau, on s’aperçoit que raconter ce qui s’est passé dans le passé, ça fait partie des choses les plus utiles qu’on peut faire. De toute façon je ne suis pas le premier à le dire et du coup je peux me passer d’en rajouter parce qu’en plus, si j’en rajoutais, il y en a qui diraient que vu que je m’occupe justement des choses du passé j’ai l’air de me donner une médaille alors que pas du tout. » Tout le monde a compris.
15 janvier 2021, 20:09   Une bonne mémoire
Style mélangé et lucide qui part en couille :

« Parmi toutes les activités de l’esprit, la plus utile indéniablement est celle qui consiste à faire le récit des événements passés. La précellence de cette occupation ayant été tant de fois si justement affirmée, je préfère néanmoins ne point m’appesantir sur cette question, crainte qu’on me reproche de trop louer ce qui m’prend maintenant tellement la tête, nom de Dieu, genre on n’est jamais mieux servi que par soi-même, et c’est-y pas là une belle prétérition ! »

Le sens est triste, cher Roland, et l’on finit par relire les mêmes livres, car de la traduction de Salluste, entre pompeux et enfantin, pompier et ado, vous nous avez déjà régalés…
Quand on réalise tout ce qu’on peut faire avec le cerveau, on s’aperçoit que raconter ce qui s’est passé dans le passé, ça fait partie des choses les plus utiles qu’on peut faire. De toute façon je ne suis pas le premier à le dire et du coup je peux me passer d’en rajouter parce qu’en plus, si j’en rajoutais, il y en a qui diraient que vu que je m’occupe justement des choses du passé j’ai l’air de me donner une médaille alors que pas du tout.

Effort louable, Roland, mais le devoir m'impose de proposer une version qui colle à son époque plus étroitement, car je dois vous le dire : vous ne dépoussiérez hélas que très imparfaitement. Le dépoussiérage est un art. Ne s'improvise pas agent de surface littéraire qui veut (à propos, je suis prêt à parier que la version de Nicolas Ghiglion a été produite un oeil sur la traduction anglaise – cette "arrogance" le trahit). Voici comment il convient, à l'heure où l'on voit les livres de Martine judicieusement réédités en langue simplifiée, de traduire Salluste:

Dans toutes les activités de quelqu'un intelligent, c'est quand il raconte les histoires du passé que là on peut dire le mec il est utile. Mais comme je suis pas le premier à la sortir celle-là, du coup je vais pas en faire des kilos non plus, parce qu'en même temps j'en connais qui dirais que j'ai les chevilles qui enflent et tout parce que justement, les trucs du passé, c'est ma tasse de thé, alors je vais pas me la péter en disant que c'est intelligent tout ça. Du coup, voilà. Faut harrêter quoi.
Autre :

« Une des plus belles opportunités d’intelligence capitalisable, c’est l’exploitation du passé au moyen de récits. D’autres l’ayant déjà dit, je n’investis pas plus dans les arguments et m’évite l’accusation de faire monter le cours de mes propres valeurs, moi qui, justement, exploite le passé. »
Traduction de Salluste sur le mode "doctorant en sociologie-délégué de l'UNEF":

Le narratif de romans nationaux est utile comme fonction d'intellection. Le patriarcat colonial se l'arroge pour imposer sa domination qu'il vend pour 'intelligence". On va pas s'attarder là-dessus. Tout ceux, dont je fais parti.e, qui se sont pencher sur la question ont éprouver en eux se désir de domination et se sentiment de culpabilité.e que le mâle blanc veut nous imposé contre notre propre histoire.
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