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Odeurs

Envoyé par Alain Eytan 
05 juin 2022, 18:48   Odeurs
« La conversation, ce soir, a roulé sur le succès de Barrès, et du fond de nous tous montait, avec la vapeur du potage et le fumet du poulet farci, le dépit de n'avoir pas eu le nez long comme le sien. » (9 octobre 1889)

« Les romanciers parlent souvent de l'odeur de la femme habillée qu'on approche d'un peu près. Il faudrait s'entendre : ou la femme se sert de parfums, et ce n'est pas elle qui fleure, ou cette odeur provient des aisselles et du bas-ventre, et alors c'est qu'elle ne se lave pas. La femme saine et propre ne sent rien, heureusement ! » (7 décembre 1889)

Jules Renard - Journal
06 juin 2022, 13:16   Re : Odeurs
Sur "Sif, das Weib, das den Mord beging" (1926) de Reck-Malleczewen.

– La topographie est celle d’Alfred Döblin et de son "Alexanderplatz". Le parfum dominant est celui de la « peau d’Espagne », du cuir et des cocottes, dont le sexologue Havelock-Ellis disait qu’il était le plus proche de celui de la peau des femmes. Ici l’odeur est envahissante et suffocante : c’est le parfum de toutes les transgressions dans un pays auquel Dieu a envoyé des signes « pour soulager l’activité cérébrale des Allemands ». Il n’y a « aucun espoir d’une catastrophe au dernier moment ». Viendra ensuite, on ne s’en étonnera plus, le temps des « parfums qui font penser à une attaque par le gaz en Flandre ». –

Citation de Pierre-Emmanuel Dauzat, préfacier de "La haine et la honte. Journal d’un aristocrate allemand 1936-1944", Friedrich Reck-Malleczewen.
06 juin 2022, 23:40   Re : Odeurs
J'avoue mon ignorance olfactive, je crois n'avoir jamais senti cette "peau d'Espagne"... Ce nonobstant, je possède une paire de bottes façon cowboy, en cuir retourné, achetées il y a longtemps à Madrid : c'est de la belle pompe, stylée, peu orthopédique, je les sors pour de grandes occasions seulement, et qui fleurent bon et fort la femelle rustique après une journée bien remplie, même si elle était sortie le matin de chez elle toute douchée et récurée.

Parce que, tout de même, les corps sentent, même fraîchement lavés, surtout par temps chaud et humide : littérairement, il existe même une "odeur virginale" de toute jeune fille, comme chez l'adolescente Caddy dans Le Bruit et la fureur de Faulkner : elle sentait le feuillage et les arbres, pour son frère, simple d'esprit mais hyperesthésique, senteur qu'elle perdit pratiquement du jour au lendemain après qu'elle eut perdu sa virginité...
07 juin 2022, 17:19   Re : Odeurs
« Doukipudonktan, se demanda Gabriel excédé. Pas possible, ils se nettoient jamais. Dans le
journal, on dit qu’il y a pas onze pour cent des appartements à Paris qui ont des salles de bains, ça
m’étonne pas, mais on peut se laver sans. Tous ceux-là qui m’entourent, ils doivent pas faire de
grands efforts. D’un autre côté, c’est tout de même pas un choix parmi les plus crasseux de Paris. Y
a pas de raison. C’est le hasard qui les a réunis. On peut pas supposer que les gens qu’attendent à la
gare d’Austerlitz sentent plus mauvais que ceux qu’attendent à la gare de Lyon. Non vraiment, y a
pas de raison. Tout de même quelle odeur.
Gabriel extirpa de sa manche une pochette de soie couleur mauve et s’en tamponna le tarin.
– Qu’est-ce qui pue comme ça ? dit une bonne femme à haute voix.
Elle pensait pas à elle en disant ça, elle était pas égoïste, elle voulait parler du parfum qui émanait
de ce meussieu.
– Ça, ptite mère, répondit Gabriel qui avait de la vitesse dans la repartie, c’est Barbouze, un
parfum de chez Fior.
– Ça devrait pas être permis d’empester le monde comme ça, continua la rombière sûre de son
bon droit.
– Si je comprends bien, ptite mère, tu crois que ton parfum naturel fait la pige à celui des rosiers.
Eh bien, tu te trompes, ptite mère, tu te trompes. »


Raymond Queneau - Zazie dans le métro (1959)
08 juin 2022, 16:11   Re : Odeurs
De la propreté, dans la littérature pour la jeunesse.

11ème jour d’avril.

J’écris à l’aube lorsque Catherine et Berthilde sont occupées à leur toilette. Elles ne sont pas méchantes filles mais je n’ai aucune envie qu’elles me voient avec ma plume et mon encrier. Je cache mon matériel sur une poutre de la soupente, enveloppé dans la housse de cuir. Quant à la bague de maman, je préfère ne rien révéler ici.
À cause de mes écritures, je n’ai pas beaucoup le temps de me laver. Demain, jour de lessive, je trouverai bien le moyen de me tremper dans la cuve. Catherine ne dira rien, j’en suis sûre.

13ème jour d’avril.

Je me croyais plus maligne que les autres et j’ai perdu ! Dame Émeline est entrée dans la buanderie alors que j’étais toute nue à barboter dans l’eau.
J’entends sa voix cinglante :
– Surveille-toi, ma fille. Encore une bêtise de ce genre et je te jette dehors ! Des pauvresses comme toi, Paris ne sait plus où les mettre. Il y en a des centaines qui traînent dans les ruisseaux !
Elle est sortie sans me laisser le temps de répondre que je ne suis pas une pauvresse, que j’ai seulement envie d’être propre. Elle doit bien savoir ce que cela signifie, elle qui ne sent jamais mauvais malgré la chaleur des fourneaux et toute cette graisse qui lui pèse sur les hanches, J’en tremblais de colère et de honte, mais j’ai quand même terminé ma toilette. Puis j’ai filé au grenier étendre deux paniers de nappes.
Catherine dit que la lessive, c’est moins pénible en cette saison. L’hiver, on attrape des gerçures aux mains à cause de l’eau et du froid.

Pendant la guerre de Cent ans
Journal de Jeanne Letourneur, 1418
Brigitte Coppin, Gallimard Jeunesse, 2005
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