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Com. n° 2062, 13/8/22, Sur la défense de la nuit

Envoyé par Renaud Camus 
Communiqué n° 2062, samedi 13 août 2022
Sur la défense de la nuit

Le parti de l’ln-nocence, en cette saison de l’année où le ciel est le plus chargé d’étoiles, rappelle son engagement constant en faveur de la nuit et de l’obscurité nocturne, qui permet seule l’observation des constellations, l’activité et le renouvellement des espèces, la bonne santé physique, mentale et spirituelle des hommes, des femmes et des enfants. En France la nuit n’est plus obscure que sur vingt pour cent du territoire. Ce désastre écologique, sanitaire et poétique est dû bien sûr à la croissance démographique, mais aussi à des éclairages parfaitement inutiles et inconsidérés de vitrines, de bureaux, de voies de circulation semi-urbaines, de villages où rien ni personne ne bouge. Qu’on distribue des lampes de poche, qu’on déclenche une lumière localisée quand quelqu’un se présente, qu’on rende plus rigoureuses et mieux appliquées les règles d’économie d’énergie. La nuit doit rentrer dans ses droits.
[books.google.fr]

(Splendeur intacte du premier chapitre, "La nuit".)
14 août 2022, 17:38   Adamo
Moi, j'y deviens fou... ouh ouhh...
C'est plutôt sur le rêve et la folie. Mais comme on dort et rêve surtout la nuit..."Every night, we close our eyes, fall asleep and go mad". C'est un écrivain, un certain Neil Gaiman qui le dit dans le NYTimes. Or, à l'aune de ce propos vif et pourtant anodin, je réalise qu'il n'est nulle part question de folie dans l'Interprétation des rêves. Les formations inconscientes sont chez Freud toujous commodément prêtes à interpréter. Quant à la conception, processuelle, tout en flux et il faut le reconnaître bêtement libertaire que Deleuze et Guattari proposent, contre le théâtre
familialiste freudien, des formations de l'inconscient, au premier rang desquelles le rêve, I am not buying it...

Écoutons Ruyer plutôt...: "Depuis toujours, on a raconté ses rêves, et beaucoup d’hommes les ont notés et étudiés. Mais j’ose dire que personne probablement n’a réussi encore à capter d’énormes tranches de vie psychologique nocturne comme Ellenberger. Son ouvrage, Le mystère de la mémoire, est fondé sur de nombreux cahiers remplis, non de récits de rêves, mais de véritables sténographies de vie onirique. Malheureusement, l’ouvrage publié ne peut donner qu’un très petit nombre d’échantillons. Mais si on les compare avec les « récits » de rêve, en quelques lignes, de la Traumdeutung de Freud, on voit immédiatement la différence. Même quand Freud raconte ses propres rêves, il semble faire un « rapport », qui élimine complètement l’ « allure onirique », manifeste dans les sténographies d’Ellenberger. Ces tranches de vie nocturne permettaient vraiment de surprendre le trans-spatial, qui n’était plus une hypothèse, mais un monde presque tangible. Certes, par définition, un rêve est encore une actualisation ici-maintenant. Mais cette actualisation garde l’allure même et laisse surprendre le jeu des thèmes trans-spatiaux. Comme les touches de couleur d’un tableau de Labisse, tout en étant aussi réelles que celles d’un tableau de Courbet, n’en composent pas moins un monde surréaliste. Ces thèmes apparaissent dans la conscience de rêve en gardant le caractère de pré-structures, qu’ils perdent généralement dans la conscience de veille. Dans la mémoire de rêve, nous sommes possédés, ravis dans d’autres « monades » qui sont nos « autres-je » mnémiques, qui s’interpénètrent les unes les autres, auxquelles nous participons, et qui nous entraînent dans leurs propres schémas d’activité. La situation actuelle du corps appelle ces consciences-autres, mais n’explique pas le contenu des participations." (Ruyer par lui-même).
15 août 2022, 20:26   Sinn und Wahnsinn
On serait pourtant enclin à penser que la folie ne prend tout son sens qu'en pleine réalité, dans un cadre de veille solidement établi ; comme un poisson dans l'eau du rêve, elle ne serait plus folle du tout.
Dans les rêves, l'excursion spatiale hors de soi permet de voir le temps.

Ce qui est pris pour "rêve prémonitoire" n'est autre que cela : une vision de la ligne faîtière de la maison spatio-temporelle où nous sommes, en état de veille, enfermés. Ce qui est perceptible alors n'est pas "le futur" mais les avancées du toit, ses éléments d'architecture, qui sont là, qui étaient là et qui seront là toujours ou très longtemps. Dans la ligne faîtière de mon toit, le passé, le présent et le futur sont tout d'un bloc, sont arrêtés et fixes.

Tout événement étant trans-temporel (ma mort future est déjà là, existe quelque part dans l'espace et le temps, substrat où elle enfichée depuis toujours), c'est en m'extrayant de l'ici-maintenant grâce au sommeil que je peux voir son drapeau (sa faux), planté droit sur ce toit, unité immuable.

Rentré dans la maison, et réveillé, je l'oublie, ne la vois plus et vaque au quotidien, alors que s'égrènent les heures et que la temporalité est de nouveau ramenée et réduite à ce qu'elle n'est pas: un fil en déroulement.
16 août 2022, 17:29   Des basses extractions
Il appert donc, Francis, qu'ontologiquement vous êtes un propriétaire, qui de surcroît semble connaître sur le bout des doigts le moindre recoin d'une très vaste et immémoriale demeure ; alors que les SDF de ma sorte n'ont même pas en partage le sol où ils posent un moment leurs pieds nus, celui-ci étant toujours, tout le temps et partout imminemment recouvert par les eaux, c'est-à-dire le rien (« Le présent est un récif imminemment recouvert par les eaux. » (Bergson)).
Ecoutez mon cher Alain, je n'ai pas d'actions chez Blackrock, moi, pour commencer. Et j'ai été une sorte de Français Errant pendant 35 années de ma vie. Sinon oui, la maison est énorme et son parc hanté rappelle celui de Un Rameau de la nuit de Henri Bosco.

On a aussi envie d'y lire William Faulkner, en cette saison, Light in August et même Sanctuary, qui est une sorte de polar à la San Antonio conçu par Sophocle, que je vous recommande chaudement. Et Bergson y a sa place.

Rien de tel qu'une vaste maison pour commencer à comprendre la nature des rêves, et celle de la mémoire surtout, envahissante comme le lierre sur les murs extérieurs et les grands cèdres.
16 août 2022, 19:37   Biens meubles
Oui, mais c'était "ontologiquement", quand même : il s'agissait de métaphysique, et de vision du monde... Pour ce qui est de BlackRock, c'est tout de même dématérialisé au possible. On prête volontiers à tout ça l'évanescence de la bulle : poof, et il peut fort bien n'y avoir plus rien, ou si peu...

Le Faulkner dont je me souviens surtout est tout de bruit, de fureur, d'idiotie menant le monde par le bout du nez vers nulle part, de viol qui est une violation en bonne et due forme du Temple avec un épi de maïs par un homoncule infirme, et vogue la galère...
Il est bien un Faulkner bergsonien, ce "Proust sauvage" que découvre Jean-Jacques Mayoux. Extrait(s) à suivre pour étayer ce Faulkner "chercheur de l'épaisseur du temps". (Le Faulkner chroniqueur des horreurs de Yoknapatawpha et porte-voix des idiots m'intéresse moins, ou alors : j'imagine sa bobine effarée devant le spectacle infernal des nocences quotidiennes d'en France.)
16 août 2022, 22:57   Des débuts prometteurs
Pendant ma période de kleptomanie, j'ai lu le Journal du voleur (Genet (mais aussi Le Voleur (Darien (on est cohérent comme on peut))), et dans le premier livre Genet faisait état du scandale que constituait à ses yeux la fermeture du bagne de Cayenne : « On nous châtre de l'infamie ! », tonnait-il, phrase qui fit sur le ridicule mauvais garçon que j'étais grande impression... Retranchez de l'auteur du Bruit et la fureur la violence crue, inane, omniprésente comme fond ontologique, dégagez les idiots, simples d'esprit, tarés, criminels, pèquenots lubriques, et les hongres, tiens, ce qui fait la substance de ces "chroniques de cultivateurs de maïs" (Nabokov jugeant Faulkner), je trouve quand même que vous le diminuez pas mal...
Si après une telle pressuration il vous en reste un filet de durée à la Bergson, ma foi, je demande à voir...
Si vous rayez le freak show anthropologique des œuvres de Faulkner, Dostoïevski, Tchekhov ou Céline, vous obtenez bien plus qu'une terne décantation métaphysique. Il y a alors certes moins matière à rire et à identifier mais plus à méditer en dodelinant de la tête aux sons d'une musique d'Howard Shore, une demi-bouteille de vin dans le nez (mon état, présentement).

- Demain, les extraits.
Peu nombreux sont ceux qui ont compris Faulkner, et je serais parmi les derniers à rejoindre ceux-là, évidemment.

Ce qui est bouleversant, dans cette prose, c'est l'ordinarité des visions, prosaïques presque parfaitement, et, pour le goût d'y tout casser, d'y rompre toute attente, ces bouffées de lyrisme byronien, ébouriffantes, stupéfiantes d'invention langagière (véritablement, à la San Antonio) quand l'auteur arrive au bord de se lasser du système qu'il est sur le point d'embrasser.

Ce qui fait de cette prose un objet insaisissable, qui, quand il lui prend de s'ennuyer de ce qu'il est, ou paraît se proposer d'être, casse sa propre baraque, brise ses propres loi et s'évade vers nous.

Dans le coeur de Light in August, il y a de ces échappées, de ces tentations de nous rejoindre, de sympathiser avec nos doutes de lecteur, pour relancer la narration par des "attendez, vous n'avez encore rien vu, rien lu". Il y avait de ce principe dans la Chartreuse de Parme.

Cet auteur, Faulkner, fut refusé tant et tant de fois par les éditeurs, qu'il finit par ne plus écrire que, non pas pour lui, mais pour ses personnages, ces monstres ordinaires et épiques, qu'il avait résolu de suivre comme des humains dans leurs actes, aux prises avec le réel.

Par exemple: l'effroi et la peur. Jamais, nulle part, je n'ai vécu l'effroi, et la peur indifférente dans une fiction comme dans les épisodes de l'enfance de Joe Christmas. Pénétrant ces pages, je suis Joe Christmas, ou pire encore: je me souviens de l'avoir été. De minute en minute, à chaque instant, chaque souffle, je me souviens.
Bien sûr, les personnages, qui sont-ils et quelle sorte d’homme sommes-nous quand on se mesure à leurs excès… Mais l’identification, jusqu’à l’incarnation dont semble parler Francis, n’est qu’un des moyens de s’affronter à une œuvre romanesque. Quand on s’intéresse à ce qui traverse les personnages et à ce par quoi ils passent, on se situe sur le plan métaphysique de l’impersonnel et une nouvelle aventure commence. (Dans son Fragment d’un journal romain, Sartre, grand lecteur – phénoménologue -- de Faulkner parle autant des Romains que de la chaleur ambiante, « qui devient matière ».)
Si Mayoux estime que la pensée de Faulkner est « confuse, fumeuse, embrouillée, contradictoire », il lui reconnaît l’obstination de s’être penché sur la nature du temps en utilisant une véritable méthode des variations. « La mesure du temps étant liée à celle de l’espace, il se saisit de toutes les occasions où la relation des deux catégories devient insolite, embrouillée par des mouvements dont le rythme est de quelque manière anormale.» (Cahiers du Collège philosophique) Bergson, qui fit un sort au schème kantien, pointe le bout de son nez et le « Time is out of joint » de Shakespeare n’est pas loin non plus.
Exemple de détraquage des catégories : «…les longs jours qui s’enroulent maintenant derrière elle (il s’agit de Léna, dans Lumière d’août), subissant une succession d’avatars à roues grinçantes et à oreilles molles, comme quelque chose qui avanceraient éternellement et sans progresser au flanc d’un vase (allusion à L’Ode au vase grec de Keats, d’après Mayoux). » Les jours subissant… Cela m’évoque ce mot dans le film « La Route de Madison », de Clint Eastwood : « Le jour nous conduisit où il voulut. » Les coordonnées spatio-temporelles et les sensations changent, et, pauvres sujets, nous devenons les jouets de cette individuation immatérielle dont Deleuze a parlé en réactivant l’étrange concept d’heccéité de Duns Scot (chez Lacan, le sujet est pris dans le défilé des signifiants, qui décide de son sort ; à choisir, l’explication est moins belle et convaincante).
Deuxième extrait, tiré celui-là de Tandis que j’agonise : « Nous continuons d’un mouvement si soporifique, si semblable à un rêve qu’il rend impossible toute notion de progrès, comme si c’était le temps et non l’espace qui diminuait entre nous et là-bas ». Il se passe de commentaire tant il fait voir la durée vécue et déterminante.
Dernier extrait. Dans Absalon, la famille Sutpen descend vers la mer. Or, ce voyage ne progresse pas « parallèlement aux saisons dans le temps », mais « perpendiculairement, à travers températures et climats » cela parce que les personnages descendent « droit vers le Sud ». Mayoux : « Nous sommes loin (…) du temps objectif et du cours des planètes. Chacun porte son temps en lui-même comme une forme propre associée à son projet et à son mouvement (…) Faulkner s’intéresse (…) [au temps] que nous portons en nous et il cherche l’essence du temps ailleurs que dans la contemplation si vite faite des tombeaux. En réalité, il trouverait peut-être le désespoir le plus total et le sens le plus aigu du fini dans le quotidien, dans la mort non de l’individu mais du moment… » (c’est moi qui souligne).
Cette lecture impersonnelle, qui dévoile le poète métaphysique derrière le romancier, est au moins aussi importante que celle qui nous rive aux personnages, héros, hommes infames ou nourrice, qui, ensorcelée par l’Envie de dormir, tue l’enfant qui pleure.
Je suis toujours émerveillé par la puissance intellectuelle, jointe à une sorte d'intuition géniale, qui font qu'on ne peut décidément tordre le cou si facilement à Kant, qui a la peau dure et peut toujours en remontrer : quand il écrit : « Le temps n'est autre chose que la forme du sens interne, c'est-à-dire de l'intuition de nous-mêmes et de notre état intérieur. » (Critique de la raison pure), je crois qu'on est d'emblée dans une dimension qui annonce singulièrement la "durée" de Bergson, laquelle, s'opposant à toute projection spatiale (le "temps homogène") est d'abord une donnée subjective et vécue, subjectivement vécue, qui finit par se confondre purement et simplement, me semble-t-il, avec ce qu'il a appelé le "moi fondamental".
Le "sens externe" de Kant, c'est la possibilité de la représentation de l'espace, qui en dernier recours n'est elle-même possible qu'en tant que ce dernier, l'espace, est littéralement enroulé en nous par le "sens interne" pour exister dans une dimension propre, la temporalité.
On peut voir cela, le "sens interne", comme une façon de cylindre aux mouvements reptatifs figurant la conscience perceptive s'écoulant qui contient en elle tout l'espace perçu, image parfaitement explicitée par Bergson : « Mon présent est donc à la fois sensation et mouvement ; et puisque mon présent forme un tout indivisé, ce mouvement doit tenir à cette sensation, la prolonger en action. D'où je conclus que mon présent consiste dans un système combiné de sensations et de mouvements. Mon présent est, par essence, sensori-moteur. » (Matière et mémoire)
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