Le site du parti de l'In-nocence

De par

Envoyé par Utilisateur anonyme 
Utilisateur anonyme
06 janvier 2009, 16:54   De par
Bonjour,

je suis un nouvel intervenant qui vous lit avec grand intérêt depuis des mois. Je partage la grande majorité des idées mises en avant par le parti de l'in-nocence. J'ai été professeur d'anglais (enfin, j'ai essayé de l'être sans grand succès d'ailleurs) pendant quatre années interminables dans ce que l'on nomme une banlieue sensible de l'agglomération lyonnaise. Je pourrai à l'occasion vous livrer quelques anecdotes vivifiantes quant aux potentialités des "jeunes en difficulté". Quelques réflexions aussi mais vous pouvez déjà imaginer la teneur de mes propos puisque j'ai vécu dans ce pandénominum scolaire tout en étant (en devenant) un in-nocent comme vous le dites.
L'objet de ma première intervention est tout autre néanmoins. je voudrais vous soumettre un point langagier qui me laisse perplexe. La question est simple: est-il correct d'utiliser "de par"? (de par son intelligence...). Un de mes professeurs à l'université avait déclaré cette formulation incorrecte mais je l'ai entendue à plusieurs reprises depuis dans la bouche d'individus peu suspects en matière de nocence verbale. Qui me faut-il croire?
06 janvier 2009, 17:14   Re : De par
Bienvenue à vous.

Il y a ici des autorités infiniment plus autorisées que moi en matière de bon usage langagier mais je crois pouvoir vous assurer de l'othodoxie parfaite de de par, notamment dans les expressions "Il s'en alla de par le monde" ou "De par le roi...", c'est en tout cas l'avis des auteurs du TLF.

Quant aux nouvelles du front pandominesque, nous en sommes en général friands. Ce doit être notre côté masochiste.
06 janvier 2009, 17:20   Re : De par
Damned ! Marcel Meyer, le tireur le plus rapide de ce côté-ci des rives de L'In-nocence, a encore dégainé le premier... je m'incline.
Utilisateur anonyme
06 janvier 2009, 18:00   Re : De par
Merci à vous, le professeur en question enseignait la littérature britannique, ceci expliquant peut-être cela. Encore que...
06 janvier 2009, 18:11   Re : De par
Pour ma part j'éviterais "de par son intelligence". "De par le roi" me conviendrait beaucoup mieux mais ne rêvons pas.
06 janvier 2009, 18:44   Re : De par
Ne doit-on pas écrire "de par le Roi" ?
06 janvier 2009, 19:10   Re : De par
Oui, c'est mieux.
06 janvier 2009, 19:41   Re : De par
Non, je ne crois pas. C'est bien De par le roi
06 janvier 2009, 21:01   Re : De par
J'attendais prudemment une intervention de JGL, qui est la loi et les prophètes sur ce forum en ces matières. Mais puisqu'elle ne vient pas...

Il me semble qu'il faut distinguer deux cas (trois en comptant de par le roi, généralement analysé comme une déformation de de la part du roi). De par au sens de à travers n'est critiqué par personne (Cercamon voyagea de par toutes les contrées connues de son temps. Nous allâmes de par le monde.). En revanche de par au sens de à cause de, du fait de (de par ses origines, de par son mariage) est souvent mal vu de certains grammairiens et stylistes, qui estiment qu'il n'ajoute rien à un simple par (ce qui n'est pas tout à fait vrai) et le jugent redondant. Il me semble qu'on peut le sauver à titre d'idiotisme ou d'archaïsme, et pour son pittoresque. Personnellement il ne me fait pas monter sur mes grands chevaux, contrairement à celles retenues dernièrement, à ça fait ou cela fait pour il y a, pour ne rien dire du cauchemardesque ça fait depuis — chacun ses bêtes noires...
Utilisateur anonyme
06 janvier 2009, 23:25   Re : De par en par
De par ma Chandelle verte ! Quand donc s'inscriront des pâtissiers et des boulangères !
07 janvier 2009, 09:05   Re : De par
Je suis loin de chez moi. Puisque Renaud Camus m'y invite aussi courtoisement, je donne non pas mon avis, mais celui que les grammairiens expriment depuis trois siècles. C'est exactement ce que Renaud Camus a rappelé. Voici un échantillon de dictionnaires :

Dictionnaire de L'Académie française (1762) : DE PAR. Préposition usitée dans ces formules, De par le Roi, De par son Altesse, qui se mettent à la tête de certaines affiches & publications.

Jean-François Féraud, Dictionnaire critique de la langue française,1788 : 7°. De par le monde, dans le monde : J'en sais beaucoup, de par le monde, Qui, etc. La Font.

Dictionnaire de l’Académie française (1798) De par. Expression usitée dans ces formules, De par le Roi, de par son Altesse, qui se mettent à la tête de certaines affiches et publications.

Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) Par le roi. Formule du contre-seing des lois et ordonnances. De par, Par l'ordre, par le commandement de. Cette locution s'emploie principalement dans la formule De par le roi, qui se met au commencement de divers actes publics portant sommation, injonction, etc. On met aussi en tête des jugements qui autorisent la saisie ou la vente des biens meubles et immeubles, De par le roi, la loi et justice.
Fam., De par le monde, Dans le monde. J'ai un cousin de par le monde, qui a fait une grande fortune.

Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, 1872 1. Par l'ordre, par le commandement. LA FONT., Fabl. VI, 14: De par le roi des animaux.... Fut fait savoir à ses vassaux.... MOL., Sgan. VI: Et de par Belzébut, qui vous puisse emporter....
Croix de par Dieu, abécédaire. LA FONT., Fabl. VII, 15: Je n'ai jamais appris que ma croix de par Dieu
De par le roi, formule qui se mettait au commencement de divers actes publics portant sommation, injonction, etc. DIDER., Père de famille, v, 12: De par le roi, monsieur l'exempt, faites votre devoir De par le roi, la loi et justice, formule qui se mettait en tête des jugements autorisant la saisie ou la vente des biens meubles et immeubles.
2. De par le monde, dans le monde. J'ai un cousin de par le monde, qui a fait une grande fortune. LA FONT., Féronde.: Féronde était un sot de par le monde, Riche manant, ayant soin du tracas
XIe s. Ch. de Rol. CC: Sainz Gabriel qui de part Deu le garde
XIIe s. Th. le mart. 139: Sire, fait-il, laenz sunt quatre bacheler, De part le roi Henri volent à vos parler Rois, p. 144: De part nostre Seignur ib. 53: Samuel li prophete vint à Saül de part Deu
XIIIe s. VILLEH., LXV: Et il les salua de par l'empereur Alexis, et leur bailla les lettres qu'il apporteit de par son seigneur MARIE DE FRANCE, t. II, p. 436: De part Deu à vus parlerunt BEAUMANOIR, XLV, 15: Voirs est [il est vrai] que servitute vient de par les meres BEAUMANOIR, I, 41: Et illuecques doit estre oïs par le segneur qu'il servi, ou par home soufisant envoié de par li BEAUMANOIR, XIV, 23: Se j'ai heritage de par mon pere....
XVe s. Patelin: De par Dieu faictes le suer
XVIe s. RABEL., Garg. I, 29: Salue Ponocrates de par moy RABEL., II, 18: Paix de par le diable AMYOT, Thésée, 2: Theseus donques de par son pere estoit descendu en droite ligne du grand Erechteus AMYOT, Lyc. 54: Si nous obtenons, dit-il, c'est de par le public ; si nous n'obtenons, c'est de nostre privé mouvement que nous venons AMYOT, Arist. 25: En leur offrant de par luy de....
ÉTYMOLOGIE
Provenç. de part ; voy. PART, s. f. La locution de par devrait être écrite de part ; c'est certainement le latin de parte ; les plus anciens textes ne laissent pas de doute là-dessus ; et, même dans la locution de par le monde, il faut entendre de parte mundi. De per n'a jamais été dit. De par est une faute d'orthographe, déjà fort ancienne, mais qui ne doit pas induire en erreur.
Dictionnaire de l'Académie française (1932-35) De par le monde, Quelque part dans le monde. Il a de par le monde un cousin qui a fait une grande fortune.

DAF, 9e édition, en cours de publication PAR (DE) loc. prép. XIe siècle. Altération de l’ancien français de part, « de la part de ».Vieilli. Au nom de. De par le roi. De par la loi. On évitera d’employer la locution De par au sens de Du fait


Une remarque sur le TLF.
Ce dictionnaire est savant, très souvent admirable et digne d'être suivi, la rubrique "étymologie et histoire" est d'une grande utilité. Les auteurs de ce dictionnaire ont su corriger peu à peu, à compter du quatrième ou cinquième volume environ, la ligne éditoriale de départ, qui leur a vite semblé "intenable" : 3 volumes pour la seule lettre A (à ce "rythme", le TLF aurait compté 40 volumes), des dizaines de citations d'écrivains qui illustrent le même sens; etc. Ils ont su aussi, en se fondant sur l'étude des constructions syntaxiques (sujet, type de sujet, compléments, directs et / ou indirects, etc.), distinguer avec précision les différentes accpetions (c'est-à-dire les emplois) d'un mot - surtout des verbes.
Mais c'est plus un dictionnaire de linguistes que de grammairiens, à proprement parler. Comme l'exige le premier article de la science linguistique, ils décrivent, ils ne prescrivent pas : ils enregistrent l'usage ou les usages, la pluralité de ces usages, ils ne portent pas de jugement sur ces usages, sauf ceux qui sont autorisés par la règle, du type "familier, péjoratif, populaire, argotique", etc. Comme ils ont constaté que "de par" au sens "d'à cause de" est employé, ils enregistrent l'usage, sans le commenter.
07 janvier 2009, 21:41   Cela fait
Bien cher Maître,

Je partage assez généralement vos "bêtes noires", mais j'avoue être perplexe quant à "cela fait".

Pour moi, "Il y a dix ans" n'a pas exactement le même sens que "Cela fait dix ans", je ne saurais dire pourquoi, c'est une question de ressenti.

Ceci dit, je suis peut-être totalement dans l'erreur...
07 janvier 2009, 21:57   Re : De par
Ce n'est pas une question d'erreur et de vérité, Mon Cher jmarc. Moins on utilise le verbe "faire" en un autre sens que celui d'accomplir ou fabriquer, mieux on se porte et la langue avec nous. Un livre ne fait pas trois cent pages, une salle ne fait pas dix-sept mètres, une période ne fait pas dix ans. C'est une facilité de langage et, comme dirait qui vous savez, une vulgarité. Ça fait dix ans à peu près, quinze peut-être, que tout le monde s'est mis à remplacer l'élégant vieil il y a par cet affreux ça fait, aggravé par la pseudo-élégance du fameux cela fait journalistique ou par l'épouvantable cuir ça fait depuis. Faire ne veut dire ni compter, ni mesurer, ni être la somme de...
07 janvier 2009, 22:45   Re : De par
A propos du "ça fait depuis", je me souviens de ma terreur en entendant le fils Hollande-Royal sur Canal +. On lui demandait ce qu'il pensait des collaborateurs de sa mère et il répondit :
"ça fait depuis vingt ans qu'ils travaillent avec elle..."
Dans la mesure où Melle Royal disait vouloir pour la France le même bien que celui qu'elle avait voulu pour ses enfants, j'en conclus que l'expression catastrophique de son fils (sans parler de sa mièvrerie) était le résultat dudit bien.
Je décidai alors (j'hésitai encore un peu à voter pour son opposant très vulgaire) que je ne pouvais décidément pas voter pour elle. La suite m'a donné raison, en partie.
07 janvier 2009, 23:15   Re : De par
Ca fait depuis, c'est la craie qui crisse sur le tableau noir.
Utilisateur anonyme
08 janvier 2009, 11:35   Re : De par
Oh, je ne sais pas, cher virgil, si la suite vous a donné raison. La langue du président est de la même eau que celle de Madame Royal. De plus, la volonté - déjà largement concrétisée -du premier des Français de mettre à bas des pans entiers des institutions de la république m'inquiète de plus en plus.
08 janvier 2009, 12:30   Cela fait
Bien cher Maître,

Prenons l'exemple suivant :


"Cela fait de nombreuses années que j'interviens sur ce forum" n'a pas, à mon oreille, le même sens que "Il y a de nombreuses années...". J'ai comme l'impression que "cela fait "est plus fort.
Utilisateur anonyme
08 janvier 2009, 13:16   Re : Cela fait
Dites alors, cher jmarc, il y a des lustres, pour "faire " plus fort. Autant l'anacoluthe me séduit, autant, s'agissant de l'emploi du verbe "faire", je suis sur la même ligne (mais à la distance respectueuse qui sied) que le maître...
08 janvier 2009, 14:28   Re : Cela fait
Pour moi, "Il y a dix ans" n'a pas exactement le même sens que "Cela fait dix ans", je ne saurais dire pourquoi, c'est une question de ressenti.

J'éprouve moi aussi le même "ressenti" que jmarc, sentiment que je peux essayer de préciser ainsi : les verbes faire et avoir ici employés et opposés me paraissent introduire chacun une petite nuance reposant sur la notion de départ et celle de durée. "Il y a une heure que je cours", par exemple, ne dit pas tout à fait la même chose, à mes oreilles, que "ça fait une heure que je cours". Dans le premier cas, on met l'accent sur le moment du départ, me semble-t-il ; l'heure y est moins envisagée comme une certaine quantité de temps, comme un déroulement continu, que comme un point de repère situé en amont ; dans le second, l'accent se porte plutôt sur la longueur de temps qui s'est écoulé, et qui est quantifiée, mesurée ; on y sent plus les minutes s'ajouter les unes aux autres... En quoi le verbe faire paraît assez adéquat, finalement, parce qu'il traduit alors une sorte d'activité (ou plutôt de passivité active).

Je conçois cependant qu'on évolue ici en des parages où la subjectivité possède plus de jeu qu'ailleurs dans la langue...
08 janvier 2009, 15:35   Re : De par
Tout compte fait je préfère il y a, comme dans la chanson:
"Il y a longtemps que je t'aime,
Jamais je ne t'oublierai..."
08 janvier 2009, 16:20   Re : De par
Voilà qui est en effet convaincant. Ce n'est peut-être pas de la plus haute poésie, mais c'est quand même nettement plus joli que
Ça fait longtemps que je t'aime,
Jamais je ne t'oublierai...
08 janvier 2009, 16:33   Re : De par
Ce n'est qu'une simple chanson:

À la claire fontaine
M'en allant promener
J'ai trouvé l'eau si belle
Que je m'y suis baigné

Il y a longtemps que je t'aime
Jamais je ne t'oublierai
Il y a longtemps que je t'aime
Jamais je ne t'oublierai

Sous les feuilles d'un chêne
Je me suis fait sécher
Sur la plus haute branche
Un rossignol chantait

Il y a longtemps que je t'aime
Jamais je ne t'oublierai
Il y a longtemps que je t'aime
Jamais je ne t'oublierai

Chante rossignol chante
Toi qui as le cœur gai
Tu as le cœur à rire
Moi je l'ai à pleurer

Il y a longtemps que je t'aime
Jamais je ne t'oublierai
Il y a longtemps que je t'aime
Jamais je ne t'oublierai

J'ai perdu mon amie
Sans l'avoir mérité
Pour un bouton de roses
Que je lui refusai

Il y a longtemps que je t'aime
Jamais je ne t'oublierai
Il y a longtemps que je t'aime
Jamais je ne t'oublierai

Je voudrais que la rose
Fut encore au rosier
Et moi et ma maîtresse
Dans les mêmes amitiés

Il y a longtemps que je t'aime
Jamais je ne t'oublierai
Il y a longtemps que je t'aime
Jamais je ne t'oublierai

À la claire fontaine
M'en allant promener
J'ai trouvé l'eau si belle
Que je m'y suis baigné
J'ai trouvé l'eau si belle
Que je m'y suis baigné
Utilisateur anonyme
08 janvier 2009, 16:43   Petite généalogie du "ça fait"
"Il y a longtemps que je t'aime", sans doute, mais "ça fait deux heures que je t'attends à notre rendez-vous !".

Manière de dire que le "ça fait" a, originellement, selon moi, une fonction bien précise, très utile quand elle est d'un usage modéré, qui est de marquer l'irritation, l'impatience, sentiments qui peuvent avoir pour conséquence audible d'affecter un usage policé de la langue.

A mon avis, ce "ça fait" là descend en droite ligne de l'expression "ça commence à bien faire !", à laquelle on ne contestera pas sa verve occasionnelle bien venue. Malheureusement, comme il advient, il y a longtemps que "ça fait" a élargi son horizon et largué les amarres loin des côtes de l'agacement qu'il n'aurait jamais dû quitter..
08 janvier 2009, 17:24   Re : De par
Et s'il pose un lapin c'est qu'il ne s'en fait pas. Dommage que Raymond Devos nous a quittés, ce genre de question l'aurait sans doute passionné.
09 janvier 2009, 10:01   Scie
Vous avez raison, c'est la "scie" qui est très pénible.
19 janvier 2009, 18:53   Re : Cela fait
Pour reprendre et illustrer les deux nuances de départ et de durée que je crois discerner dans "il y a" et "ça fait", que j'évoquais un peu plus haut dans ce fil, je trouve ce passage dans les Promenades dans Rome de Stendhal, que je suis en train de lire :

5 juillet 1828. - Notre manière d'être à l'égard de Rome est tout à fait changée ; si j'ose le dire, nous éprouvons une sorte de passion pour cette ville célèbre ; aucun détail n'est trop sévère ou trop minutieux pour nous. Nous avons soif de tout ce qui appartient à l'objet que nous examinons.
Il y a six mois que nos compagnes de voyages n'eussent pas voulu s'arrêter une heure dans Saint-Jean-de-Latran. Nous y sommes arrivés ce matin à neuf heures et n'en sommes sortis qu'à cinq.

(c'est moi qui souligne)

Il paraît clair qu'en l'occurrence, le "il y a" ici employé est bien un marqueur temporel de repère, et non de durée.
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