Le site du parti de l'In-nocence

Marcher

Envoyé par Thomas Rothomago 
25 décembre 2009, 16:53   Marcher
« Du 2 octobre au 14 juillet, pas une fois je ne m'interrogeai sur l'emploi d'un jeudi, d'un dimanche : il m'était enjoint de partir à l'aube, hiver comme été, pour ne rentrer qu'à la nuit. Je ne m'attardais ps aux préliminaires ; jamais je ne me procurai le classique attirail : sac à dos, souliers ferrés, jupe et cape de loden ; j'enfilais une vieille robe, des espadrilles, et j'emportais dans un cabas quelques bananes et des brioches : plus d'une fois, me croisant sur une cime, mes collègues sourirent avec dédain. En revanche, avec le secours du Guide bleu, du Bulletin et de la Carte Michelin, je dressais des plans minutieux. Au début, je me limitais à cinq ou six heures de marche ; puis je combinai des promenades de neuf à dix heures ; il m'arriva d'abattre plus de quarante kilomètres. Je ratissai systématiquement la région. Je montai sur tous les sommets : le Gardaban, le mont Aurélien, Sainte-Victoire, le Pilon du Roi ; je descendis dans toutes les calanques, j'explorai les vallées, les gorges, les défilés. Parmi les pierres aveuglantes où ne s'indiquait pas le moindre sentier j'allais, épiant les flèches – bleues, vertes, rouges, jaunes – qui me conduisaient je ne savais où ; parfois je les perdais, je les cherchais, tournant en rond, battant les buissons aux aromes aigus, m'écorchant à des plantes encore neuves pour moi : les cistes résineux, les genevriers, les chênes verts, les asphodèles jaunes et blancs. Je suivis au bord de la mer tous les chemins douaniers ; au pied des falaises, le long des côtes tourmentées, la Méditerranée n'avait pas cette langueur sucrée qui, ailleurs, m'écoeura souvent ; dans la gloire des matins, elle battait avec violence les promontoires d'un blanc éblouissant, et j'avais l'impression que si j'y plongeais la main elle me trancherait les doigts. Elle était belle aussi, vue du haut des coteaux, quand sa feinte douceur, sa rigueur minérale brisaient le déferlement des oliviers. Il y eut un jour de printemps où pour la première fois, sur le plateau de Valensole, je découvris les amandiers en fleurs. Je marchais sur des chemins rouges et ocre, à travers la plaine d'Aix où je reconnaissais les toiles de Cézanne. Je visitais des villes, des bourgs, des villages, des abbayes, des chateaux. Comme en Espagne, la curiosité ne me laissait pas de répit. De chaque point de vue, de chaque combe j'escomptais une révélation, et toujours la beauté du paysage surpassait mes souvenirs et mon attente. Je retrouvai, tenace, la mission d'arracher les choses à leur nuit. Seule, je marchai dans les brouillards sur la crête de Sainte-Victoire, sur la chaine du Pilon du Roi, contre la violence du vent qui précipita mon béret dans la plaine ; seule je me perdis dans un ravin du Lubéron : ces moments dans leur lumière, leur tendresse, leur fureur n'appartenaient qu'à moi. Que j'aimais, encore engourdie de sommeil, traverser la ville où s'attardait la nuit et voir naître l'aube au-dessus d'une bourgade endormie ! Je dormais à midi dans l'odeur des genêts et des pins ; je m'accrochais aux flancs des collines, je me faufilais à travers les garrigues, et les choses venaient à ma rencontre, prévues, imprévisibles : jamais je ne me suis blasée sur le plaisir de voir un point, un trait inscrits sur une carte, ou trois lignes imprimées dans un Guide, qui se changeaient en pierres, en arbres, en ciel, en eau. »

Simone de Beauvoir - La force de l'âge
31 mars 2010, 18:24   Re : Marcher
"Il y a du conservateur chez tout aventurier : pour bâtir sa figure, pour projeter dans les temps futurs sa légende, il a besoin d'une société stable."

Simone de Beauvoir - La force des choses (1963)
31 mars 2010, 21:21   Re : Marcher
Magnifique.
31 mars 2010, 22:17   Re : Marcher
En effet.
Quelle belle santé, cette femme...
31 mars 2010, 23:44   Re : Marcher
C'est pour ce genre de texte que je n'ai jamais pu détester tout-à-fait Simone de Beauvoir
01 avril 2010, 15:55   Re : Marcher
Ah Cassandre, comme je vous approuve! Simone, la belle et volubile Simone, qui ressemblait tant à Arletty, dans la voix, le regard, le port de tête, c'était tout de même un sacré mec !
01 avril 2010, 16:06   Re : Marcher
J'imagine Simone dans Fric Frac.
01 avril 2010, 23:01   Re : Marcher
... Ou Simone en frac, sans froc.
02 avril 2010, 01:24   Re : Marcher
Quand le Parti de l'In-nocence aura été interdit, ou dissout, par arrêté préfectoral, ou du ministère de l'Intérieur, on sent qu'il se reconstituera en AAAC – Association des Amis et Admirateurs du Castor.
02 avril 2010, 14:15   Mai 45, opinions
Où l'on voit que "globalisation" et "gouvernement mondial" firent rêver :


"Et maintenant, qu'allait-il arriver ? Malraux affirmait que la troisième guerre mondiale venait de s'ouvir. Tous les anticommunistes se précipitaient dans le catastrophisme. Des optimistes cependant prédisaient la paix éternelle : grâce au progrès technique, tous les pays bientôt s'aggloméreraient en un seul bloc indivisé."

Simone de Beauvoir - Op. Cit
"Au même instant célèbre et scandaleux, Sartre n'accueillit pas sans malaise une renommée qui, tout en dépassant ses anciennes ambitions, les contredisait. S'il avait désiré les suffrages de la postérité, il ne pensait atteindre de son vivant qu'un public étroit : un fait nouveau, l'apparition du oneworld, le transforma en un auteur cosmopolite ; il n'avait pas imaginé que la Nausée dût être traduite avant longtemps ; grâce aux techniques modernes, à la rapidité des communications et des transmissions, ses oeuvres paraissaient en douze langues. C'était choquant pour un écrivain formé à l'ancienne, qui avait vu dans la solitude de Baudelaire, de Stendhal, de Kafka, la nécessaire rançon de leur génie. Loin que la diffusion de ses livres lui en garantît la valeur, tant de médiocres ouvrages faisaient du bruit que le bruit apparaissait presque comme un signe de médiocrité. Comparée à l'obscurité de Baudelaire, la gloire idiote qui avait fondu sur Sartre avait quelque chose de vexant.

Elle se payait cher. Il obtenait à travers le monde une audience inattendue : il se voyait frustré de celle des siècles futurs. L'éternité s'était effondrée ; les hommes de demain étaient devenus ces crabes auxquels s'adresse Franz dans Les Séquestrés d'Altona : imperméables, hermétiques, radicalement des autres. Ses livres, même lus, ne seraient pas ceux qu'il avait écrits : son oeuvre ne resterait pas. Ce fut vraiment pour lui la mort de Dieu, qui jusqu'alors survivait sous le masque des phrases. (...)

La littérature avait dépouillé son caractère sacré, soit ; désormais, il mettrait l'absolu dans l'éphémère ; enfermé dans son époque, il la choisirait contre l'éternité, acceptant de périr tout entier avec elle. (...) Démesurément comblé, en gagnant tout, il avait tout perdu : consentant à tout perdre, il nourrissait l'espoir secret que tout lui serait rendu. "Le refus de la postérité devait me donner la postérité.""

___

Sans doute par manque de connaissances, je m'étonne de l'apparition du terme "oneworld" dans un texte de cette date (quelle date d'ailleurs, 1945, moment des faits, ou 1963, date de l'écriture des mémoires ?) N'importe, il est frappant - et quelque peu attristant - de voir des thèmes d'apparence plus ou moins récente, être ainsi identifiés noir sur blanc depuis quatre ou cinq, sinon six, décennies, sans qu'en soit tarie la source de certains débats, comme celui de la fin d'une représentation littéraire du monde, cher à Alain Finkielkraut. Décidément, comme tout traîne en longueur à une époque prétendûment caractérisée par la vitesse !
06 avril 2010, 18:40   One World
Bien cher Orimont,


La notion de "One World" est fréquente dans l'oeuvre de Sartre, et a été je crois formulée publiquement la première fois en 1946 (à l'occasion du lancement de l'Unesco, je crois).

Je joins le texte de la conférence :

[www.scribd.com]

Sartre et Beauvoir portaient tous deux un grand intérêt à l'anglais, comme le montre le surnom de Beauvoir (je ne sais si Sartre connaissait déjà le slogan "Save a Tree, eat a Beaver").

Pour ce qui est de Mlle de Beauvoir, je vous suggère la lecture de son petit livre "Une Mort très douce", ouvrage remarquable sur le cancer, l'euthanasie, le mensonge dans la maladie.
06 avril 2010, 19:24   Re : One World
Cher Jean-Marc, merci pour ces précisions.
08 avril 2010, 16:57   avenir
Cher Orimont Bolacre,

Votre remarque (" comme tout traîne en longueur...") me fait penser à un passage d'un Journal de Renaud Camus
que je (re)lisais justement hier soir, où il dit son admiration pour le titre d'un roman publié aux éditions POL :

La Lenteur de l'avenir

car ce titre [d'un roman de P. Lapeyre, je crois] sonne bien, et quelle justesse !
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