Je rapprocherais, pour ma part, la question du mariage gay et celle du multiculturalisme car il me semble que l'on a, dans un cas comme dans l'autre, affaire au même schéma, à savoir les rapport que doivent entretenir dans la société les systèmes minoritaires et le système majoritaire.
Le multiculturalisme (sous sa forme institutionnalisée, comme c’est le cas au Royaume-Uni ou dans les pays nordiques) consiste à considérer que la culture autochtone encore majoritaire ne doit plus être le modèle dominant et que par conséquent, les cultures des immigrés ont tout à fait le droit de revendiquer, dans l'espace public comme par le droit, des prérogatives leur permettant d'être considérées
à égalité avec le modèle dominant. C'est ainsi que l'on institue des quotas ethniques de représentation dans les médias, que l'on fait la promotion dans l'espace public des fêtes religieuses minoritaires, que l'on incite le modèle dominant à sans cesse s'effacer (refus du nationalisme, suppression des sapins de Noël dans les lieux publics, etc.) Par des lois, de la propagande, un changement des représentations mentales, on cherche ainsi à diminuer la distance entre la culture majoritaire et les cultures minoritaires afin de toutes les mettre au même niveau.
On observe le même phénomène en remplaçant la culture par l'orientation sexuelle. Les sexualités minoritaires (homosexualité, transgenre, etc.), veulent, elle aussi, être considérées à l’égal du modèle dominant (hétérosexuel). On observe déjà que, dans l’espace public, dans la culture, dans les représentations mentales, ces nouvelles orientations s’affichent non plus comme étant marginales, mais au contraire pleinement intégrées à la société. La revendication du droit au mariage gay n’a pas tant pour but le mariage en lui-même (le mariage n‘a plus guère la cote, dans nos sociétés progressistes occidentales) que le fait de reconnaître une « égalité » des droits vis-à-vis des hétérosexuels, étape supplémentaire vers une normalisation visant à mettre toutes les sexualités sur le même plan. Les lois anti-homophobie vont dans ce même sens : bien au-delà de promouvoir la tolérance, elles cherchent à faire taire toute expression considérant l’hétérosexualité comme modèle dominant, tout comme les lois et associations antiracistes veulent faire taire les paroles prônant un peu trop l’intégration, c’est-à-dire la subordination des cultures minoritaires au modèle dominant.
Dans un cas comme dans l’autre, on a affaire à une volonté d’abolition des distances entre le modèle majoritaire et les modèles minoritaires. On peut observer cela dans bien d’autres domaines, par exemple dans le cas de la culture (ce qu’ont très bien remarqué Renaud Camus, Alain Finkielkraut, Richard Millet et d’autres) : tout est mis au même niveau, le rap vaudrait bien la musique classique, Grand Corps Malade vaudrait bien Rimbaud.
Les arts mineurs et les artistes médiocres ont certes toujours existé, mais ils étaient autrefois relégués au second plan. Le nivellement général entreprend désormais de les mettre sur le devant de la scène, au même titre que les autres, par une sorte de « discrimination positive » (par exemple le prix Egard Faure décerné à Abd Al Malik), la sous-culture étant d’autant plus valorisée qu’elle provient d’un milieu unanimement présenté comme étant victime de discrimination, comme par exemple les « banlieues sensibles ». On se refuse à hiérarchiser.
Les associations antiracistes, communautaristes, progressistes sont passées du statut de défendre des minorités ou communautés opprimées à celui de propager le discours dominant, puisque c’est la société toute entière qui a repris leur façon de voir. Dès lors, leur champ de compétence se révèle sans cesse plus vaste : il ne s’agit plus seulement d’empêcher le dénigrement ou la « stigmatisation » des groupes minoritaires, mais d’empêcher désormais le groupe majoritaire d’affirmer son identité, car celle-ci est désormais vue comme intrinsèquement oppressante pour les minorités. Le tout, bien sûr, dénoncé dans le langage progressiste habituel : si vous n’êtes pas d’accord avec nous pour aller toujours plus dans le même sens, c’est que vous êtes (au choix et selon la circonstance) : raciste, homophobe, réactionnaire. Robert Ménard a provoqué un tollé pour avoir oser déclaré qu’il ne voulait pas que ses enfants deviennent gays, tout comme Florent Pagny qui a récemment déclaré qu’il ne voulait pas que ses enfants parlent « reubeu » : dans un cas comme dans l’autre, si vous faites partie du modèle dominant, vous n’avez pas le droit de refuser l’influence des modèles minoritaires.
De ce fait, il m’apparaît possible que le débat autour du mariage gay dépasse bientôt les enjeux classiques pour s’inscrire davantage dans la cadre de l’évolution « progressiste » des questions de société : étant donné que l’on doit sans cesse aller de plus en plus dans le sens dudit progrès, les classiques arguments (pour ou contre) seront vite supplantés par les accusations (si vous êtes contre, c’est forcément parce que vous êtes homophobe). Un peu comme pour la « diversité » et le Grand Remplacement : si vous êtes contre, c’est forcément parce que vous êtes raciste.