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Pour changer (quoique...)

Envoyé par Thomas Rothomago 
08 décembre 2017, 14:45   Pour changer (quoique...)
La Cité Dormante

A Léon Daudet

La côte était haute et sombre sous la lueur bleu clair de l’aube. Le Capitaine au pavillon noir ordonna d’aborder. Parce que les boussoles avaient été rompues dans la dernière tempête, nous ne savions plus notre route ni la terre qui s’allongeait devant nous. L’Océan était si vert que nous aurions pu croire qu’elle venait de pousser en pleine eau par un enchantement. Mais la vue de la falaise obscure nous troublait ; ceux qui avaient remué les tarots dans la nuit et ceux qui étaient ivres de la plante de leur contrée, et ceux qui étaient vêtus de façon diverse, quoiqu’il n’y eût pas de femmes à bord, et ceux qui étaient muets ayant eu la langue clouée, et ceux qui, après avoir traversé, au-dessus de l’abîme, la planche étroite des flibustiers, étaient demeurés fous de terreur, tous nos camarades noirs ou jaunes, blancs ou sanglants, appuyés sur les plats-bords, regardaient la terre nouvelle, tandis que leurs yeux tremblaient.
Etant de tous les pays, de toutes les couleurs, de toutes les langues, n’ayant pas même les gestes en commun, ils n’étaient liés que par une passion semblable et des meurtres collectifs. Car ils avaient tant coulé de vaisseaux, rougi de bastingages à la tranche saignante de leurs haches, éventré de soutes avec les leviers de manœuvre, étranglé silencieusement d’hommes dans leurs hamacs, pris d’assaut les galions avec un vaste hurlement, qu’ils s’étaient unis dans l’action ; ils étaient semblables à une colonie d’animaux malfaisants et disparates, habitant une petite île flottante, habitués les uns aux autres, sans conscience, avec un instinct total guidé par les yeux d’un seul.
Ils agissaient toujours et ne pensaient plus. Ils étaient dans leur propre foule tout le jour et toute la nuit. Leur navire ne contenait pas de silence, mais un prodigieux bruissement continu. Sans doute le silence leur eût été funeste. Ils avaient par les gros temps la lutte de la manœuvre contre les lames, par le calme l’ivresse sonore et les chansons discordantes, et le fracas de la bataille quand des vaisseaux les croisaient.
Le Capitaine au pavillon noir savait tout cela, et le comprenait seul ; il ne vivait lui-même que dans l’agitation, et son horreur du silence était telle que pendant les minutes paisibles de la nuit, il tirait pas sa longue robe son compagnon de hamac, afin d’entendre le son inarticulé d’une voix humaine.
Les constellations de l’autre hémisphère pâlissaient. Un soleil incandescent troua la grande nappe du ciel, maintenant d’un bleu profond, et les Compagnons de la Mer, ayant jeté l’ancre, poussèrent les longs canots vers une crique taillée dans la falaise.
Là s’ouvrait un couloir rocheux, dont les murs verticaux semblaient se rejoindre dans l’air, tant ils étaient hauts ; mais au lieu d’y sentir une fraîcheur souterraine, le Capitaine et ses compagnons éprouvaient l’oppression d’une extraordinaire chaleur, et les ruisselets d’eau marine qui filtraient dans le sable se desséchaient si vite que la plage entière crépitait avec le sol du couloir.
Ce boyau de roc débouchait dans une campagne plate et stérile, mamelonnée à l’horizon. Quelques bouquets de plantes grises croissaient au versant de la falaise ; des bêtes minuscules, brunes, rondes ou longues, avec de minces ailes frémissantes de gaze, ou de hautes pattes articulées, bourdonnaient autour des feuilles velues ou faisaient frissonner la terre en certains points.
La nature inanimée avait perdu la vie mouvante de la mer et le crépitement du sable ; l’air du large était arrêté par la barrière des falaises ; les plantes semblaient fixes comme le roc, et les bêtes brunes, rampantes ou ailées, se tenaient dans une bande étroite hors de laquelle il n’y avait plus de mouvement.
Or, si le Capitaine au pavillon noir n’avait pas songé, malgré l’ignorance de la contrée où ils étaient, que les dernières indications des boussoles avaient porté le navire vers le Pays Doré où tous les Compagnons de la Mer désirent atterrir, il n’eût pas poussé plus loin l’aventure, et le silence de ces terres l’eût épouvanté.
Mais il pensa que cette côte inconnue était la rive du Pays Doré, et il dit à ses compagnons des paroles émues qui leur mirent des désirs variés au cœur. Nous marchâmes tête basse, souffrant du calme ; car les horreurs de la vie passée, tumultueuses, s’élevaient en nous.
A l’extrémité de la plaine nous rencontrâmes un rempart de sable d’or étincelant. Un cri s’éleva des lèvres déjà sèches des Compagnons de la Mer ; un cri brusque, et qui mourut soudain, comme étranglé dans l’air, parce que dans ce pays où le silence paraissait augmenter, il n’y avait plus d’écho.
Le Capitaine pensant que cette terre aurifère était plus riche au-delà des levées de sable, les Compagnons montèrent péniblement ; le sol fuyait sous nos pas.
Et de l’autre côté, nous eûmes une étrange surprise ; car le rempart de sable était le contrefort des murailles d’une cité, où de gigantesques escaliers descendaient de la route de garde.
Pas un bruit vital ne s’élevait du cœur de cette ville immense. Nos pas sonnaient tandis que nous passions sur les dalles de marbre, et le son s’éteignait. La cité n’était pas morte, car les rues étaient pleines de chars, d’hommes et d’animaux : des boulangers pâles, portant des pains ronds, des bouchers soutenant au-dessus de leurs têtes des poitrines rouges de bœuf, des briquetiers courbés sur les chariots plats où les rangées de briques scintillantes s’entre-croisaient, des marchands de poissons avec leurs éventaires, des crieuses de salaisons, haut retroussées, avec des chapeaux de paille piqués sur le sommet de la tête, des porteurs esclaves agenouillés sous des litières drapées d’étoffes à fleur de métal, des coureurs arrêtés, des femmes voilées écartant encore du doigt le pli qui couvrait leurs yeux, des chevaux cabrés, ou tirant, mornes, dans un attelage à chaînes lourdes, des chiens le museau levé ou les dents au mur. Or toutes ces figures étaient immobiles, comme dans la galerie d’un statuaire qui pétrit des statues de cire ; leur mouvement était le geste intense de la vie, brusquement arrêtée ; ils se distinguaient seulement des vivants par cette immobilité et par leur couleur.
Car ceux qui avaient eu la face colorée étaient devenus complètement rouges, la chair injectée ; et ceux qui avaient été pâles étaient devenus livides, le sang ayant fui vers le cœur ; et ceux dont le visage autrefois était sombre présentaient maintenant une figure fixe d’ébène ; et ceux qui avaient eu la peau hâlée au soleil, s’étaient jaunis brusquement, et leurs joues étaient couleur de citron ; en sorte que parmi ces hommes rouges, blancs, noirs et jaunes, les Compagnons de la Mer passaient comme des êtres vivants et actifs au milieu d’une réunion de peuples morts.
Le terrible calme de cette cité nous faisait hâter le pas, agiter les bras, crier des paroles confuses, rire, pleurer, hocher la tête à la manière des aliénés ; nous pensions qu’un de ces hommes qui avaient été en chair peut-être nous répondrait ; nous pensions que cette agitation factice arrêterait nos réflexions sinistres ; nous pensions nous délivrer de la malédiction du silence. Mais les grandes portes abandonnées bâillaient sur notre route ; les fenêtres étaient comme des yeux fermés ; les tourelles de guetteurs sur les toits s’allongeaient indolemment vers le ciel. L’air semblait avoir un poids de chose corporelle ; les oiseaux, planant sur les rues, au bord des murs, entre les pilastres, les mouches, immobiles et suspendues, paraissaient des bêtes varicolores emprisonnées dans un bloc de cristal.
Et la somnolence de cette cité dormante mit dans nos membres une profonde lassitude. L’horreur du silence nous enveloppa. Nous qui cherchions dans la vie active l’oubli de nos crimes, nous qui buvions l’eau du Lethé, teinte par les poisons narcotiques et le sang, nous qui poussions de vague en vague sur la mer déferlante une existence toujours nouvelle, nous fûmes assujettis en quelques instants par des liens invincibles.
Or, le silence qui s’emparait de nous rendit les Compagnons de la Mer délirants. Et parmi les peuples aux quatre couleurs qui nous regardaient fixement, immobiles, ils choisirent dans leur fuite effrayée chacun le souvenir de sa patrie lointaine ; ceux d’Asie étreignirent les hommes jaunes, et eurent leur couleur safranée de cire impure ; et ceux d’Afrique saisirent les hommes noirs, et devinrent sombres comme l’ébène ; et ceux du pays situé par-delà l’Atlantique embrassèrent les hommes rouges et furent des statues d’acajou ; et ceux de la terre d’Europe jetèrent leurs bras autour des hommes blancs et leur visage devint couleur de cire vierge.
Mais moi, le Capitaine au pavillon noir, qui n’ai pas de patrie, ni de souvenir qui puissent me faire souffrir le silence tandis que ma pensée veille, je m’élançai térrifié loin des Compagnons de la Mer, hors de la cité dormante ; et malgré le sommeil et l’affreuse lassitude qui me gagne, je vais essayer de retrouver par les ondulations du sable doré, l’Océan vert qui s’agite éternellement et secoue son écume.

Marcel Schwob (extrait du recueil Le Roi au masque d’Or » - 1892)
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