Le site du parti de l'In-nocence
Vous reprendrez bien un peu de Villiers de l'Isle-Adam, n'est-ce pas ?

Derechef, cet extrait du Livre IV, chapitre VI de l'Eve future (vaste roman élaboré pendant des années mais dont l'édition originale ne parut qu'en 1886) qui s'intitule Honni soit qui mal y pense et porte en exergue ces deux vers d'Alfred de Vigny (dont l'écho retentit dans notre monde contemporain avec de poignants accents de vérité, indéniablement):

Et, se jetant de loin un regard irrité,
Les deux sexes mourront chacun de son côté


(bien "chacun de SON côté" et non "chacun de LEUR côté comme cela se dit et s'écrit partout désormais, dans les manchettes des grands quotidiens, notamment)

Edison vient de présenter à son ami l'épouvantable bric-à-brac que composaient les parures, prothèses et accessoires cosmétiques divers d'une ancienne danseuse, Evelyn Habal (dont le nom évoque l'Hadès autant que le dieu Baal), qui séduit et fit tant et tant tourner la tête d'un malheureux ami de l'ingénieur, un certain Anderson, père de famille, que celui-ci termina cette liaison en mettant fin à ses jours.

"Alors, continua Edison, ayant ainsi rassemblé ces preuves que mon malheureux ami n'avait jamais serré dans ses bras qu'une morne chimère et que, sous cet attirail sans pareil, l'être hybride de sa passion se trouvait être aussi faux lui-même que son amour, — au point de ne plus sembler que de l'Artificiel illusoirement vivant, — je me suis dit une chose:
....si l'Artificiel assimilé, amalgamé plutôt, à l'être humain, peut produire de telles catastrophes, et puisque, par suite, à tel ou tel degré, physique ou moral, toute femme qui les cause tient plus ou moins d'une andréide, — eh bien, chimère pour chimère, pourquoi pas l'Andréide elle-même ? Puisqu'il est impossible, en ces sortes de passions, de sortir de l'illusion strictement personnelle, et qu'elles tiennent toutes, de l'artificiel, puisqu'en un mot la Femme elle-même nous donne l'exemple de se remplacer par de l'Artificiel, épargnons-lui, s'il se peut, cette besogne. Telles femmes désirent que nos lèvres se rougissent au contact des leurs, — et que, de nos yeux, bondissent des larmes amères si leur caprice ou leur trépas nous sèvrent de tel ou tel pot de céruse ? Essayons de changer de mensonge ! Ce sera plus commode pour elles et pour nous. Bref, si la création d'un être électro-humain, capable de donner un change salubre à l'âme d'un mortel, peut être réduite en formule, essayons d'obtenir de la Science une équation de l'Amour qui, tout d'abord, ne causera pas les maléfices démontrés inévitables sans cette addition ajoutée, tout à coup, à l'espèce humaine; et qui circonscrira le feu. "


La création de l'andréïde découle d'une nécessité logique : la Femme (mais aujourd'hui, les deux sexes, il va sans dire) au naturel, n'est point fatale, ne cause aucun incendie dévastateur, mais aussi, ne suscite pas le désir. Or le désir fait tourner le monde humain, son feu fait marcher ce monde autant qu'il peut emporter des vies dans son brasier. Il permet au passage, la reproduction et la perpétuation de l'espèce.

Il n'est pas de pulsion sexuelle chez l'humain qui se comparerait à celle des espèces animales : la chienne, la jument, la femelle de l'araignée ou de l'hippocampe, ne disposent d'aucune commode qui dans leur boudoir aurait ses tiroirs bourrés d'accessoires de séduction. La chamelle, la femelle du léopard, ne se tatouent point de scorpions sur le cul ou le prénom de leur mâle sur le cou ou les seins pour aller dans le monde.

Donc, la reproduction humaine n'est point naturelle puisqu'elle est suspendue aux effets de l'artifice — elle ne s'opère point sans le concours de l'Art.

Aucune déconvenue, en revanche, aucune tricherie, chez l'Andréide, car il/elle ne saurait décevoir quiconque. Son existence et son usage sont régis par une sorte de contrat : chacun sait en connaissance de cause que, comme disait Bill Gates: ce que l'on voit est ce que l'on aura et ce qui est. L'Andréïde femme présentera comme unique inconvenient de ne pouvoir se reproduire de manière autonome : l'artifice devenu absolu, nullement chevillé à l'élément naturel, a pour conséquence d'annuler l'autonomie reproductrice et de consacrer l'Ingénieur comme maître du monde puisque la reproduction de l'andréide lui revient de plein droit et de fait.

Il y a donc, à l'origine du projet transhumaniste, un rejet du mariage de l'art et du naturel, qui gênait l'omnipotence démiurgique de l'ingénieur. Mais ce projet n'en est pas moins fondé sur le constat d'un paradoxe : celui de l'aliénation de l'humain aux processus naturels sans art ni désir, son aliénation à l'animalité, si l'on veut. Le désir est incontournable et la damnation de l'humain, avant même d'entrer dans le tunnel faustien de la techno-science, tient au fait que l'indispensabilité du désir dans le processus de reproduction chez homo sapiens est elle-même assujettie à l'impératif de l'artifice !
Génial ! Jubilatoire ! Merci, cher Francis !
Le divorce du naturel et de l'artificiel que nous préparent nos thuriféraires du "genre", en cheville avec les techniciens transhumanistes:

On baisera des andréides ou des machins hybrides et dégenrés pour le plaisir pur;

On confiera la reproduction et la continuation de l'espèce au marché et ses catalogues de gamètes, et à des ingénieurs en laboratoire, autres que les concepteurs d'andréides mais semblables à eux.

Dans ces deux sphères d'activité désormais dissociées (plaisir érotique et reproduction), l'Ingénieur, concepteur et fabricant (qui d'andréides, qui d'enfants), sera l'alpha et l'oméga, et nous ses marionnettes.

De l'état de marionnette entre les mains de celle ou celui qui nous fait vibrer, jouir et souffrir, et, biologiquement, essaimer, nous passerons à celui de la marionnette assujettie à l'Ingénieur collectif, institué dans la matrice sociale.

Je suis pour la destruction, l'avortement, et la récusation par tous les moyens, de cet ordre futur. Il en va de notre dignité d'hommes et de femmes.
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