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Communiqué n° 2004 : Sur les projets de réforme du baccalauréat

Communiqué n° 2004, vendredi 7 juillet 2017
Sur les projets de réforme du baccalauréat

Le parti de l’In-nocence remarque que le ministre de l’Éducation nationale, M. Jean-Michel Blanquer, prévoit d’aménager le baccalauréat en accroissant les possibilités de spécialisation et de choix des matières, pour les candidats. Apparemment, tels qui se destineraient aux professions de médecin ou d’avocat pourraient très bien ne pas subir d’épreuves de français, de littérature ou d’histoire, par exemple — le Premier ministre lui-même ne se targue-t-il pas de n’avoir pas lu La Princesse de Clèves ? C’est toujours la culture générale qui est visée et, cette fois, tout à fait enterrée semble-t-il. Ce sont à présent les professions libérales qui vont se trouver dispensées d’elle officiellement, en pleine conformité avec le grand mouvement de prolétarisation générale que désirent et que promeuvent, consciemment ou inconsciemment, les artisans du remplacisme global, dont le macronisme est la version française, sans doute la plus accomplie. Tout y tend, avec une cohérence admirable, à l’interchangeabilité sans cesse accrue des êtres et à la davocratie directe, le gouvernement par la finance hors-sol, sans intermédiaire : neutralisation de la classe politique, des personnalités, des partis, des parlementaires, désormais inutiles et même gênants, et qu’on réduit en qualité comme en quantité, aux applaudissements du peuple ; écrasement des classes sociales au profit des moins cultivées et des moins armées intellectuellement ; immigrationnisme à tout crin, avec répartition forcée des immigrés sur tout le territoire. La production de Matière Humaine Indifférenciée s’intensifie.

Le parti de l’In-nocence rappelle qu’il souhaite pour sa part le rétablissement d’un baccalauréat véritable, avec des épreuves qui sanctionnent vraiment des connaissances et un niveau adéquat de culture générale, pour un diplôme qui puisse servir effectivement de sélection quant à l’accès à l’université.
Y en a ki zon cité Jean-Pierre Foucault dans leur dicerte de philo kan mem lol.
Entièrement de cet avis ! Et même un peu au-delà.

En effet sans exiger d'eux, futurs médecins, scientifiques et autres juristes, qu'ils fissent leurs humanités, comme naguère devait s'y plier tout honnête homme civilisé, il est infiniment dommageable, pour nos futures élites,de tout acabit, qu'elles restent en friche en ces contrées-là littéraires, et cela, sans aucune mauvaise conscience de l'être, en toute innocence affichée.

Et, de la même façon, tel Dupont répondant à Dupond (je dirais même plus), il serait tout autant dommageable, pour un autre type d'élites se gaussant volontiers des précédentes, et ce d'ailleurs à juste titre, de rester grandement en friche dans tout domaine scientifique, que ce soit en physique classique, chimie, mathématiques, informatique, électronique, relativité, mécanique quantique, thermodynamique statistique et autres disciplines, et donc d'ignorer superbement, sans aucune mauvaise conscience ni honte, le monde dans lequel ils vivent, trouvant bien suffisante leur propre culture, s'y vautrant volontiers avec gourmandise et se contentant d'y trouver refuge, jugeant le monde entier du haut de leur citadelle qu'ils pensent imprenable. Ce qui ne les empêche, pas bien entendu, de bénéficier de tous les apports dus aux sciences.
Au passage, et en lisant la Grammaire des civilisations de Braudel, qu'un distingué intervenant d'ici a eu récemment l'insigne bonté de me recommander : que le mot civilisation est de création plus récente qu'on ne croit (datant de Voltaire); qu'il est apparu en doublonnant celui, plus ancien, de culture précisément quand les sciences et les techniques se sont émancipées de cette dernière pour prétendre à l'universalité transcivilisationnelle; que, dès lors, la séparation entre culture (civilisation) et barbarie s'est trouvée problématique (le barbare outremer acquérant les sciences et s'emparant des techniques d'Occident en se dispensant de se plier à sa culture); que, partant, la science moderne indifférente à la dichotomie culture/barbarie, s'est affanchie du même coup de la civilisation qui, pourtant, dans ce pli de l'histoire, venait d'être instaurée comme concept devant supporter (comme la corde le pendu) l'étalement planétaire des savoirs; et que, par conséquent, la civilisation, dont l'apparition conceptuelle fut concommitante à l'encyclopédisme et à l'universalisation prétendue du savoir scientifique (siècle de Voltaire), fut mort-née. La civilisation, dans et par les Lumières, est morte en naissant. La technique universelle, en l'enfantant, en la berçant, l'a croquée, ne laissant plus que la pauvre culture éventrée, celle des prétentieux ignorants des sciences que nous décrit M. Teyssier.

En s'étendant par le véhicule de l'universalité technique et "civilisée", l'Occident s'est ratatiné en une culture impotente, incapable de barrer la route à l'islam et à toute barbarie armée des machines qu'il leur a pensées et fabriquées et mises entre les mains. Le baccalauréat déculturé arrive (trop tard) pour s'armer dans la compétition ouverte qui l'oppose au barbare monstre de Frankestein, lequel se propose de dévorer l'apparenti sorcier encyclopédiste qui l'a équipé à ses dépens. Reculturer l'Occident devrait commencer par une intelligence de ce parcours historique.
Tant sur le fond que sur la forme (car celle-ci rend le fond de votre discours superbement intelligible), je dois vous avouer, cher Francis Marche, que ce que je viens de lire de vous est, pour moi en tout cas, parfaitement lumineux.
Bien évidemment le caractère intrinsèquement objectif de la Science Moderne, menant grand train en toute liberté, redoutablement armée de la Raison laquelle lui permet cette émancipation de toute civilisation, religion et morale, lui confère l'attribut, hautement mérité d'ailleurs, d'universalité. Ce ne serait donc qu'un instrument et rien d'autre, totalement a-civilisé, sans aucune connexion avec l'environnement qui l'a vue naître ?
Parodiant la fameuse citation de Rabelais, science sans sagesse n'est que ruine de l'âme, ne pourrait-on pas alors avancer aussi : science sans culture n'est que ruine de Nous, occidentaux livrés aux barbares auxquels nous avons délivré la méthode de la pensée scientifique expérimentale issue des Lumières. Mais comment la rationalité, si têtue et obligeante, pourrait s'appuyer sans problème apparent sur les contours de l'islam ?

Autre chose qui me taraude depuis longtemps, toujours sur le thème de la Culture cher à Renaud Camus.
Comment peut-on, d'une part, se plaindre et regretter que de plus en plus de gens soient incultes alors que, d'autre part, on considère que la Culture s'amoindrit en qualité, s'amincit quand trop de gens la partagent ? Ne devrait-on pas plutôt, en toute logique, se féliciter de cela ?
Si on veut moins de gens dans les musées et qu'on souhaite pouvoir, presque seul, y déambuler, alors n'invitons pas tout le monde au grand festin de la Culture.
Peut-on imaginer un peuple féru de Dutilleux ? Les médias raisonnent ainsi : Dutilleux ? Combien de divisions ? Delpech ? Combien pour lui ? La télévision étant celle de Monsieur tout le monde il est donc normal que Delpech fasse 10 fois plus de temps d'antenne, lors de sa mort. La télévision n'est pas la voix de l'élite culturelle du pays, mais celle de tout un peuple qui a vécu avec les chansons de Michel Delpech, de Johnny Hallyday ou de Georges Brassens.
Il ne faut pas espérer ni demander à un Peuple d'aimer Dutilleux. Ce n'est d'ailleurs pas souhaitable.
C'est la Gauche qui avait cette obsession de toujours vouloir cultiver le bon Peuple. Ne méprisons pas le Peuple. Il sent souvent des bras et, même si, comme d'ailleurs la plupart des élites, il épouse tous les tics de langage de son temps, il en surgit aussi parfois les héros capables de nous sauver, Nous, les cultivés.
On peut aimer Johnny Hallyday et être fréquentable, aimable, drôle et reposant en famille, du moins peut-on le supposer. On peut ne rien connaître de la musique de Dutilleux et se montrer aimablement disposé envers elle. Je n'ai pas de beau-frère qui serait garagiste et qui prendrait ses vacances au camping de Palavas-les-Flots avec la soeur que je n'ai jamais eue, pas la chance ni l'honneur, pourtant, si tel était le cas, je sais que la proposition de lui faire entendre ne serait-ce que deux minutes, le Loup voire Métaboles ne ferait pas tache sur nos liens profonds, car il y a du relief et de la profondeur et de la bonne disposition dans les liens de la culture. Dutilleux était artiste international auprès de qui Johnny Hallyday fait figure de plouc franco-belge. Or le plouc qui sent sous les bras est le plus profond puisque lui, verticalement installé dans la localité qui le situe et le définit, n'a pas les moyens culturels de s'étaler sur les horizons de la superficialité, ce qui l'amène naturellement et par force à être profond, à s'auto-creuser et à se retrancher dans le "repli sur soi" dont on ne cesse de lui faire grief.
Mais oui, il y a aussi l'incontournable horizon de l'histoire qui éloigne Dutilleux de mon garagiste hypothétique sans que cela ne soit de la moindre incidence pour l'insondable culturel qui nous tient encore au corps et par-dessous les bras. Penser aux immenses camps de prisonniers de guerre français en 1940, où Sartre, Levinas ou Jacques Perret s'étonnaient de trouver salutaire la compagnie de paysans bretons ou basques, d'ouvriers tourneurs de Genevilliers ou de barmans un peu maquereaux de la place Clichy.
On l'oublie trop : la mise en culture de soi par d'autres est affaire de bonne disposition.
» quand les sciences et les techniques se sont émancipées de cette dernière pour prétendre à l'universalité transcivilisationnelle

Derechef, je n'ai pas la moindre idée de ce que cette phrase peut bien vouloir dire, parce qu'il est impensable qu'une loi physique ne s'applique que dans certaines parties du globe, ou certaines sociétés, ou ne puisse être valable que dans certain cadre phrénologique bien défini, à la tête du client, pour ainsi dire : la science est universelle, ou elle n'est pas, un point c'est tout, que cela nous plaise ou non.
Le simple fait que des civilisations autres qu'occidentales aient pu tirer usage et profit d'un savoir conçu et formulé en Occident en prouve le caractère universel.

Aussi, si la validité des théories scientifiques est toujours implicitement universelle, car cela va sans dire, on peut en effet en vouloir restreindre la diffusion, en jugeant quelques autres indignes, ou je ne sais quoi, ou trop peu intelligents, ou trop méchants, et incapables d'en faire bon usage ; il serait intéressant d'établir les critères pour ce faire.
Un peu comme l'apprentissage de la lecture et de l’écriture était en principe interdit et sanctionné parmi les esclaves noirs américains, en somme...
Derechef la discussion de bistrot, puisque vous paraissez y tenir : les Chinois calculent à l'aide d'un boulier, les enfants peuvent être d'une rapidité phénoménale (en Chine, en Corée et au Japon) à l'aide de cet instrument. A quel titre la manière de ne pas utiliser un boulier en Occident, prétend-elle à l'universalité ? Sur le papier, les opérations sur les entiers (multiplications, additions, etc.) se posent en Chine de manière complètement différente qu'en Occident, avec une efficience incomparablement supérieure à la manière gauche et lente avec laquelle on enseigne aux jeunes ces opérations en Occident. Pourquoi donc cette manière lente et gauche, mériterait-elle d'être associée à l'élan universel des sciences "qui marchent" ?

Quand les grands navigateurs portugais ont pu au XVIe siècle pénétrer dans l'océan Indien et y établir des comptoirs de commerce, ils apprirent que sur les côtes africaines de Somalie, à Mombassa et ailleurs, un navigateur chinois (Cheng He) les avait précédés, ce qui signifie que l'ingénierie navale chinoise, la médecine chinoise, etc. s'étaient développées sans l'aide de la "science universelle" prônée et diffusée par l'Occident comme telle, que l'architecture des nefs, s'était avancée sans la géométrie greco-romaine et était allée aussi loin et l'avait fait plus tôt (un siècle) que les nefs ibériques. En quoi donc y aurait-il prétention fondée à l'universel dans les règles de construction navale occidentales, étrangères aux règles chinoises quand ces dernières se montrèrent au moins aussi performantes qu'elles ?

En quoi le triangle de Pascal est universel davantage que le boulier ? Les lois de Newton (astrologue) plus universelles que les lois d'observation du ciel et du temps chez les Chinois anciens ? La vérité scientifique n'est jamais qu'une représentation dominante du monde et du faire des hommes. La réussite de la technique illustre la domination d'un discours sur le réel, elle n'enterine aucune vérité exclusiviste.

Les logarithmes népériens furent inventés par un homme (Neper, un Ecossais calviniste fervent) qui, des decennies durant, avait fait de l'Apocalypse de Jean son bréviaire, et c'est en appliquant la méthode de lecture que Joaquim de Flore proposait de ce texte sacré de la chrétienté que lui est venue l'idée "d'écraser" les nombres naturels dans une loi de correspondance qui est devenu le logarithme népérien.

Johannes Kepler a conçu que les orbites célestes n'étaient pas circulaires mais elliptiques (celles des planètes du système solaire) en modélisant la Sainte Trinité : la complexité et l'audace de ses propositions se voulaient une modélisation des liens qui unissent les trois termes (Père, fils et Saint-Esprit) de la Trinité dans la sphère céleste. C'était une conjecture par analogie parfaitement dingue. Képler eut le bonheur de "tomber juste".

Si les logarithmes népériens et la science de Kepler sont "universels" alors il faut dire tout de suite que nous, Chrétiens, sommes les instruments du divin, le peuple élu nouveau en quelque sorte. Ce qui est exactement ce que les Lumières ne fourrèrent dans la tête en déclarant universel le savoir scientifique chrétien, et donc, suivez-moi bien, en éviscérant ce savoir de son caractère culturel chrétien, ces "pères de l'Eglise nouvelle" firent à la foi occidentale prendre un nouveau départ que je qualifie de néo-paulinien puisqu'ils firent subir à cette foi chrétienne ce que Paul de Tarse avait fait au judaïsme en universalisant sa spiritualité. Le mouvement encyclopédiste est cela même : une prétentieuse re-catholicisation (ou re-paulinisation) d'un savoir qui n'était autre qu'européen et anecdotiquement chrétien. Cette foi occidentale nouvelle, post-chrétienne, et prométhéenne, s'est fait connaître comme "humanisme", dont l'avatar post-moderne, son succédané petit bourgeois s'appelle "droit del'hommisme".

Ma conjecture personnelle est que cette illusion d'universalité dans laquelle l'homme occidental s'est drapée au XVIIIe siècle est mortellement sotte : elle découle d'une conjoncture militaire qui lui avait accordé la domination passagère sur toutes les cultures et spiritualités concurrentes (islam, Chine et mondes amérindiens). Or cette conjoncture, qui a duré trois bons siècles ou peu s'en faut, s'est dénouée et a passé ces quarantes dernières années (réveil de l'islam après la guerre du Kippour, la révolution iranienne et les déboires soviétiques en Afghanistan dans la fin des années 70, concommitant au réveil de la Chine avec la révolution denguiste en 1979 puis la deuxième révolution denguiste de 1989, etc.); elle a passé dans l'histoire et nous voilà face à nous-mêmes, purgés de nos pathétiques illusions d'universalité élective.

Les "prouesses de la science occidentale" ont échoué à faire mieux vivre les hommes. Ca devrait suffire pour nous convaincre de passer à autre chose.
10 juillet 2017, 18:50   Chacun à sa place
» Comment peut-on, d'une part, se plaindre et regretter que de plus en plus de gens soient incultes alors que, d'autre part, on considère que la Culture s'amoindrit en qualité, s'amincit quand trop de gens la partagent ?

Tiens, j'avais moi-même posé la question en ces termes : "À première vue, la grande déploration de l'état d'inculture du monde n'a guère de sens si on estime que la culture n'est de toute façon jamais dévolue qu'à un très petit nombre de gens."

Oui mais... la première vue n'est pas toujours la seule, ni même la bonne : le "paraître" est quand même important, dans ce monde, et il faut absolument que puissent être témoins de l'insigne culture dont on se prévaut ceux de qui nous nous distinguons par sa possession : ce qui veut dire que si ces derniers n'en avaient au moins quelques rudiments, ni en général la moindre idée, les vrais cultivés seraient invisibles (ou "transparents", comme aime à dire Francis) au regard des ploucs totaux, ce qui défraîchirait fâcheusement le lustre de la chose, par absence de faire-valoir, de miroir réfléchissant qui dédouble le brillant.
Donc, il faut toujours essayer de cultiver le plus grand nombre, pour que le plus grand nombre soit un tant soit peu en mesure de rendre hommage à ce dont il est incapable.
Yes Sir Alain,

But j'ai l'impression, et même la conviction, que, de nos jours, cela n'a plus cours du tout, surtout chez les djeunes.
Les gens ne sont plus guère intimidés ni impressionnés par cette soi-disant Grande Culture, laquelle d'ailleurs ils méprisent souverainement pour la plupart.
Pourtant, malgré son état désastreux, ils en ont bien vaguement entendu parler à l'Ecole, même si c'est si peu. Ils savent bien que ça existe.
Les jeunes n'éprouvent ni gêne, ni honte, ni aucune flétrissure de leur petit moi à être de parfaits ignorants en littérature ou autres Beaux-Arts. Aucun manque ni amoindrissement de leur personne n'est ressenti, bien au contraire Ils s'en tapent royalement et méprisent les tapettes qui s'y adonnent.
Voilà le bel hommage qu'ils rendent à la culture et à ses pratiquants.
La honte a déserté et le voleur et l'ignorant.
J'ai écrit supra : La réussite de la technique illustre la domination d'un discours sur le réel, elle n'enterine aucune vérité exclusiviste.

Ceci pêché aujourd'hui dans un article de Wikipédia sur les théorèmes d'incomplétude de Gödel:

Les théorèmes d'incomplétude traitent du rapport fondamental en logique entre vérité et prouvabilité et surtout établissent de façon formelle que ces deux concepts sont profondément différents.

En mathématique on considère qu'une fois un énoncé prouvé, celui-ci peut être considéré comme vrai, mais ce faisant on utilise une condition importante quoique rarement explicitée : que les hypothèses utilisées dans la démonstration soient non contradictoires. Une démonstration aussi rigoureuse soit-elle ne vaut rien si elle est fondée sur des bases branlantes puisque l'on a vu qu'une théorie contradictoire démontre n'importe quel énoncé (et son contraire). Par conséquent la cohérence d'une théorie est l'ingrédient absolument nécessaire pour assurer que tout théorème de la théorie est vrai. Les théorèmes d'incomplétude montrent que cet ingrédient ne peut être interne à la théorie. C'est ce qu'exprime le théorème de Löb : si une théorie T démontre une formule A sous l'hypothèse que A est démontrable dans T, alors cette hypothèse est inutile et on peut démontrer A sans celle-ci ; car déduire A du fait que A est démontrable revient à utiliser la cohérence de T ; mais justement celle-ci n'est pas démontrable dans T et donc cet argument n'a pas pu être utilisé dans la preuve.

Les théorèmes d'incomplétude sont fondés sur le fait qu'il est possible de définir la prouvabilité dans une théorie en utilisant uniquement quelques principes d'arithmétique (et donc dans toute théorie contenant ces quelques principes d'arithmétique). Par contre pour définir la vérité dans une théorie il est nécessaire de se donner d'autres moyens qui reviennent essentiellement à supposer que la théorie est cohérente : il faut par exemple pouvoir construire un modèle, ce qui ne peut se faire en général en utilisant seulement les principes de l'arithmétique.


On trouve cette problématique traitée plus en détail dans l'ouvrage collectif paru en 2015 Foundations of Logical Consequence, sous la direction de Colin R. Caret et Ole T. Hjortland (Oxford Press).

Tout ce qui est dit ici : que de vérité universelle il ne saurait y avoir dans une théorie scientifique cohérente dès lors que la cohérence de la théorie n'est dicible ou décidable que dans un langage extérieur à celui des énoncés qui lui sont subordonnés. Quel est donc, en science, ce "langage extérieur" ? La réponse est connue, mais négligée par certains : celui du pouvoir et de la puissance politique et militaire.

Le statut de vérité est étranger à la prouvabilité des énoncés, propositions et conséquences logiques d'une théorie donnée.

Et il ne faut donc pas s'étonner que la vérité ait été particulièrement fluctuante dans l'histoire de la science physique (ne parlons pas des mathématiques ou de la biologie) depuis Isaac Newton en Occident. Quelle universalité alors ? Il n'y a en a pas. Il n'y a pas de méta-cohérence des théorie et pratiques scientifiques, qui ne sont toutes cohérentes qu'en leur intérieur, et qui meurent et se succèdent dans l'histoire comme les potentats d'une dynastie, et qui varient entre civilisations/cultures contemporaines et concurrentes. La survenue de chacune est inspirée par la culture, le terreau irrationnel et religieux (la religion du progrès technique n'étant qu'une parmi d'autres) où elles émergent, lui-même conditionné par la conjoncture des puissances et principautés (science occidentale triomphante quand l'islam et la Chine sont parterre en même temps, etc.).
Malgré le tragi-comique et incessant forcing niveaumontiste, le niveau baisse quand même ! A vous rendre fous tous les sociologues et les Najat de la terre...

[abonnes.lemonde.fr]
» La vérité scientifique n'est jamais qu'une représentation dominante du monde et du faire des hommes. La réussite de la technique illustre la domination d'un discours sur le réel, elle n'enterine aucune vérité exclusiviste

On dirait presque du Feyerabend, Francis... Franchement, je n'y crois pas une seconde.
Qu'on se serve de la "vérité" scientifique pour établir sa domination, évidemment, et ce n'est pas étonnant : mais c'est bien parce que cette vérité est bel et bien universelle, c'est-à-dire applicable partout et par tous avec les mêmes résultats, qu'elle constitue un moyen si redoutablement efficace de domination.
Il me semble que vous confondez la volonté de domination avec son moyen, en l'occurrence le corpus de savoirs constituant les sciences, et les techniques qu'il permet : si le moyen n'était pas si opératoire par quiconque le mettrait en œuvre, il ne permettrait d'asseoir aucune domination, cela semble évident, parce que la seule volonté n'y suffirait pas.

Aussi je formulerais de façon exactement contraire votre proposition : c'est bien parce que les sciences et les techniques illustrent de façon si spectaculaire la domination sur le réel, que cette domination entérine leur validité.

Si j'ai mis des guillemets à la "vérité" scientifique, c'est parce que bien entendu il ne s'agit jamais que de modèles : consultez une liste des lois scientifiques, c'est impressionnant : ces lois constituent des modèles — "structure formalisée utilisée pour rendre compte d'un ensemble de phénomènes qui possèdent entre eux certaines relations" —, modèles vérifiables, reproductibles partout, donc "universels", donc vrais... temporairement, parce que ce ne sont que des modèles, des façons fonctionnelles de rendre compte des phénomènes en les pouvant reproduire, et que le modèle n'est pas le réel qu'il décrit et explique : il peut y avoir plusieurs modèles concurrents expliquant les mêmes phénomènes, et il pourra y avoir des modèles plus performants que ceux existant : cela n'enlève rien au caractère universel des modèles admis actuellement, parce qu'ils sont opératoires quels que soient les opérateurs, et où qu'ils soient mis en œuvre.

La force de la méthode scientifique moderne est qu'elle se passe de point de vue, précisément : cela a été très clairement résumé à mon sens par Thomas Nagel dans La Perspective de nulle part, et cette méthode procède de ce qu'il a appelé "la conception physque de l'objectivité" :

« Par commodité, je l’appellerai la conception physique de l'objectivité. [...] Le développement se fait par étapes, chacune offrant un tableau plus objectif que la précédente. Le premier pas consiste à s’apercevoir que nos perceptions ont pour cause l’action des choses sur nous, à travers leurs effets sur notre corps, qui appartient lui-même au monde physique. L'étape suivante consiste à réaliser que, puisque ces mêmes propriétés physiques qui causent en nous des perceptions à travers notre corps, produisent aussi différents effets sur d'autres objets physiques et peuvent exister sans causer aucune perception du tout, leur véritable nature doit pouvoir être détachée de leur apparence perceptuelle et n'a pas besoin de lui ressembler. La troisième étape consiste à essayer de former une conception de cette véritable nature, indépendamment de l'apparence qu'elle a, soit pour nous, soit pour d'autres types de percevants. Cela revient non seulement à ne pas penser au monde physique à partir de notre propre point de vue particulier, mais à ne pas y penser non plus à partir du point de vue plus général de la perception humaine : ne pas penser à ce qu'on y voit, à ce qu'on y sent, à ce qu'on y entend, à son odeur, à sa saveur,. Ces qualités secondes disparaissent alors de notre tableau du monde et l'on pense structurellement aux qualités premières sous-jacentes telles que la forme, la taille, le poids et le mouvement.
Cette stratégie s'est avérée extrêmement féconde. La compréhension du monde physique s’est considérablement étendue à l’aide de théories et d’explications qui ne sont pas attachés au point de vue perceptuel spécifiquement humain. »

(Le théorème d'incomplétude énonce qu'il est impossible de prouver absolument la vérité logique (la validité) de toutes les propositions d'un système logico-déductif ; et alors ?
Cela vous empêche-t-il réellement de considérer que votre raisonnement est juste, ou de tenir n'importe quel syllogisme correctement formulé pour vrai ?
Et d'ailleurs, à mon avis, si votre raisonnement n'est pas juste, le pauvre Gödel n'y sera pour rien...)
» Les gens ne sont plus guère intimidés ni impressionnés par cette soi-disant Grande Culture, laquelle d'ailleurs ils méprisent souverainement pour la plupart

C'est bien possible, mais raison de plus de vouloir redoubler d'efforts pour instruire le plus de gens possible, de la part de ceux qui veulent que leur prestige ne rayonne pas comme une gemme dans le noir.
Au fait, ce "point de vue de nulle part" que réalise l'universelle efficience de la science a été parfaitement relevé, et véhémentement déploré, par Heidegger lui-même : car la puissance d’arraisonnement de la nature que permet la science et sa suivante, la technique, fait miroiter la prétention d'échapper à la nature, c'est-à-dire aux déterminations d'abord locales, géographiques, prétendument originelles, à la terre nourricière, en somme, et produit cette nouvelle catégorie d'Intouchables, de hors-sol que sont les apatrides et les déracinés, n'ayant que ce "nulle part" comme terre d'élection.
Citation
Daniel Teyssier
Yes Sir Alain,

But j'ai l'impression, et même la conviction, que, de nos jours, cela n'a plus cours du tout, surtout chez les djeunes.
Les gens ne sont plus guère intimidés ni impressionnés par cette soi-disant Grande Culture, laquelle d'ailleurs ils méprisent souverainement pour la plupart.
Pourtant, malgré son état désastreux, ils en ont bien vaguement entendu parler à l'Ecole, même si c'est si peu. Ils savent bien que ça existe.
Les jeunes n'éprouvent ni gêne, ni honte, ni aucune flétrissure de leur petit moi à être de parfaits ignorants en littérature ou autres Beaux-Arts. Aucun manque ni amoindrissement de leur personne n'est ressenti, bien au contraire Ils s'en tapent royalement et méprisent les tapettes qui s'y adonnent.
Voilà le bel hommage qu'ils rendent à la culture et à ses pratiquants.
La honte a déserté et le voleur et l'ignorant.

Il s'ensuit que prendre au sérieux ce qui avait été annoncé, au temps où il y avait encore des penseurs et des artistes soucieux d'autre chose que d'expressivité de leur cher moi, ne peut être que le signe d'une mentalité réactionnaire, celle du "vieux con", revenant grincheux de l'Ancien Monde où l'on se préoccupait encore du sens.
Moi, je suis encore sous le choc de:
ça

Interroger François Jullien, intellectuel organique parmi les plus prestigieux de France, pour lui demander ce qu'il entend par "la culture n'est rien que de la ressource". S'il dit vrai, il faut qu'il dise que la culture ressource est aussi outil d'accès à elle-même et que cet outil, s'il vient à devenir inutilisable, ferme l'accès à la ressource-culture comme autant à tout outil susceptible d'en faire l'économie. Cette ressource n'est ni l'objet ni le but : elle est le commencement d'existence de toute ressource.
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