Le site du parti de l'In-nocence

Humble requête en interprétation de texte

Envoyé par Rémi Pellet 
le nazisme était une totalité incluante et singulière, une solution dialectique et hégélienne opérant une union de tous les contraires.

Entre les charmants Wandevögel qui font semblant de découvrir ou de redécouvrir la nature et les techniciens qui poussent ce "dévoilement", cette mise à nu à son maximum, il n'y a après tout qu'une différence de degré...

En somme, des charmants Wandevögel aux malheureux Häftlinge, pas de solution de continuité, d'ailleurs ils étaient tous à poil dans le froid.

Si je vous demande le rapport entre la révolution industrielle et "Macron-financier-hors-sol-post-industriel", vous me ferez une réponse de la même eau ?
La révolution industrielle à engendré l'industrie qui a engendré la révolution post-industrielle, laquelle a fabriqué Macron et le macronisme, et il n'y a en effet dans cette suite d'engendrements aucune solution de continuité. Et ce qu'écrit Alain sur la nature surnaturee dans et par son interprétation techniciste me paraît tout à fait juste.
Et ce qui a engendré la révolution industrielle, pourquoi ne pas en faire le début de l'histoire ?

À ce niveau de généralité, tout procède de tout et la valeur heuristique de la généalogie est nulle.
» En somme, des charmants Wandevögel aux malheureux Häftlinge, pas de solution de continuité, d'ailleurs ils étaient tous à poil dans le froid.

Cher Rémi, les Wandervögel ne sont pas les futurs Häftlinge, mais bien les futurs "techniciens nazis", pour une partie d'entre eux. En l'occurrence vous mélangez un peu tout...
Le rapport qu'il y aurait entre ces écolos de la première heure et les techniciens réside donc dans le rapport à la nature, à l'étant : "découverte" de la nature pour les premiers, "dévoilement" brutal de cette dernière en vue de s'en constituer une réserve de biens dans le seul souci utilitaire de la marchandisation des choses comme produits, pour les seconds : en ce sens les Wandevögel peuvent être rattachés à ce qui procède de la technique moderne comme celle-ci à la techné grecque originelle, dont elle est essentiellement issue.
Mais laissons là les adorables Wandevögel, ce n’était qu'une remarque tout à fait incidente...

Revenons donc au lien, réel ou supposé, entre les manifestations de la technique moderne et la mise en œuvre du projet génocidaire nazi : il me semble qu'il y a chez vous tout au long de ce débat une confusion entre deux types de liens possibles entre les choses, les événements, les "faits" : vous semblez vouloir absolument que ce lien soit un strict rapport de causalité nécessaire, de sorte que l'existence d'un élément, le taylorisme par exemple, entraîne nécessairement l'existence du second, la Shoah : mais un deuxième type de lien peut aussi résider dans une même modalité d'application produisant des cas particuliers, dans la similarité d'une méthode procédant d'un même principe dans le rapport au réel, ce qui ne veut pas dire que chaque cas, chaque événement implique nécessairement l'autre, mais qu'ils peuvent tous deux relever d'une modalité de mise en œuvre commune et d'une façon semblable de considérer le réel et d'en disposer : par exemple, il n'y a aucun lien de causalité nécessaire entre une découverte scientifique particulière quelconque et une autre (en fait la postulation générale d'un tel lien n'a pas grand sens en soi sans disposer d'un "système général unifié" de la nature, toutes disciplines confondues, ce qui n'est pas demain la veille), mais ces découvertes sont (en principe) rendues possibles par la méthode expérimentale.

Dans cette optique, la technique moderne selon Heidegger, comme rapport au réel et façon singulière d'en disposer, rend possible à la fois le taylorisme, le fordisme et Birkenau, sans que l'un entraîne nécessairement l'autre et soit la cause unique et absolument déterministe de l'autre : une même façon de ne considérer le réel (la nature, l'"étant" en général dont font partie les hommes) exclusivement que comme fonds de biens à perpétuelle disposition, illustrant un même principe à l'œuvre, celui d'une sommation brutale, planifiée et calculée, exercée à l'endroit du réel en vue de le forcer à se révéler en totalité, à livrer tout ce qu'il peut, a produit à la fois l'OST et les conditions du travail industriel moderne, et l'usine à produire des cadavres qu'était Birkenau : fabrique de cadavres où la vie des hommes était pressurée au point de ne pouvoir plus que révéler cette ultime vérité : la mort anonyme et indifférenciée.
Cela ne constitue pas une "preuve", aucune conception "philosophique" n'a en fait valeur de preuve de quoi que ce soit, mais est-il donc si difficile de saisir en quoi une telle approche, sur le plan des idées, peut être porteuse de sens ?
Cher Alain Eytan, les principes épistémologiques que vous énoncez sont bels et bons, je les connais depuis ma vingtaine ingrate, mais ce qui m'intéresse c'est l'emploi qui en est fait.

Et, pour comprendre ma réaction au message précédent, je vous prie de considérer que je répondais à cette assertion : "La révolution industrielle à engendré l'industrie qui a engendré la révolution post-industrielle, laquelle a fabriqué Macron et le macronisme, et il n'y a en effet dans cette suite d'engendrements aucune solution de continuité."

Ce n'est pas moi qui établissait "un strict rapport de causalité nécessaire" entre la révolution industrielle et Macron-financier-hors-sol"

Pour ma part, je maintiens, oui, que toute technique "rend possible", comme vous dites, tout et son contraire ("la langue d'Esope) et cela depuis la nuit des temps et pas seulement depuis la révolution industrielle.

Comme vous le savez mieux que moi, le projet de "se rendre maîtres et possesseurs de la Nature" était déjà celui de Descartes, bien avant Ford.

La mise en esclavage des Africains par les Européens et les Américains, pour la mise en valeur des terres colonisées, était bien un processus par lequel "la vie des hommes était pressurée au point de ne pouvoir plus que révéler cette ultime vérité : la mort anonyme et indifférenciée" : ce système avait été "rendu possible" dans un monde qui n'avait pas connu encore la Révolution industrielle.

Ce n'est pas non plus la "Révolution industrielle" i.e. "la Technique comme "façon de considérer le réel (la nature, l'"étant" en général dont font partie les hommes) exclusivement que comme fonds de biens à perpétuelle disposition") qui a "rendu possible", comme vous dites, "l'activité financière hors-sol" car celle-ci était bien antérieure au XIXè siècle.

D'ailleurs, comme nous l'évoquions ici même il y a quelques jours, les préjugés à l'égard des "financiers juifs apatrides qui font prévaloir leurs intérêts sur ceux des nations", griefs qui sont aujourd'hui recyclés contre la "Davocratie" et le "Marcronisme", ne datent pas non plus du XIXè siècle.

L'extermination de tribus algériennes par les troupes coloniales françaises, que Lamartine dénonçait en son temps, n'avait rien à voir avec la révolution industrielle. Le "génocide culturel" dont parlait Césaire à propos de la Guyanne n'avait rien à voir non plus avec la révolution industrielle et la "Technique" dans sa conception heideggerienne : ce n'est pas elle qui a rendu possible ces génocides. Cette possibilité était ouverte bien avant la Technique.
La mise en esclavage des Africains par les Européens et les Américains, pour la mise en valeur des terres colonisées, était bien un processus par lequel "la vie des hommes était pressurée au point de ne pouvoir plus que révéler cette ultime vérité : la mort anonyme et indifférenciée"

Bien sûr que non. Si l'esclave est moyen de production, son 'ultime vérité' n'est certes pas la mort anonyme et indifférenciée. La logique d'exploitation du matériel humain ne saurait être en rien conduire à l'anihilation de ce matériel. L'esclave en tant que ressource et bien fongible ne peut être assimilé ou même comparé aux nuits et brouillard: sa valeur propre est monnayable, quand les autres ne le sont pas. En revanche, en régime de production industrielle sa valeur en tant que moyen de production se relativise et s'estompe, sa remplacabilite propre s'aggrave en entrant en concurrence avec celle de la machine-outil, et sa destruction de masse devient théoriquement envisageable et pratiquement réalisable par la mobilisation de moyens techniques empruntés aux méthodes et procédés de production industriels.
Francis Marche, vous avez tort parce que vous avez raison.

Oui, l'esclavage pressurait les hommes en les utilisant comme du matériel humain mais il n'avait évidemment pas leur suppression pour finalité.

Mais c'est pour cette même raison qu'il est abusif de rapprocher le mode de production industriel de la Shoah : le fordisme-taylorisme préserve "la matière humaine" alors que les nazis avaient pour objectif la suppression de la "race juive".

Et le projet génocidaire des nazis n'avait pas pour "condition de possibilité" la Technique industrielle, comme le soutient Alain Eytan. Cette possibilité était ouverte avant la révolution industrielle.

Le "génocide culturel" dont il était question dans les tweets et le discours de Baix est sans rapport aucun avec la "Technique".

Enfin, la "finance-hors-sol" n'avait pas non plus pour "condition de possibilité" la révolution industrielle.
Alain,

essayer de comprendre quelque chose au national-socialisme uniquement sur la base de son idéologie est très insuffisant, je crois que nous serons d'accord. Raison pour laquelle je le regarde avant tout comme une poussée de la rationalisation, de la technicisation et de la modernisation - en clair comme une rupture brutale avec la tradition et l'entrée brusque dans la modernité. C'est dans l'aspect totalitaire du système, dans la rationalisation totale, dans le calcul et la mise en calcul de tous les domaines de la vie que je vois le coeur du national-socialisme et de sa "révolution".
En mettant en lumière ce passage d'une critique du fascisme à une critique de la technique je ne pense pas m'éloigner de l'analyse heideggérienne.
Citation
Rémi Pellet
Cher Alain Eytan, les principes épistémologiques que vous énoncez sont bels et bons, je les connais depuis ma vingtaine ingrate, mais ce qui m'intéresse c'est l'emploi qui en est fait.

Et, pour comprendre ma réaction au message précédent, je vous prie de considérer que je répondais à cette assertion : "La révolution industrielle à engendré l'industrie qui a engendré la révolution post-industrielle, laquelle a fabriqué Macron et le macronisme, et il n'y a en effet dans cette suite d'engendrements aucune solution de continuité."

Ce n'est pas moi qui établissait "un strict rapport de causalité nécessaire" entre la révolution industrielle et Macron-financier-hors-sol"

Pour ma part, je maintiens, oui, que toute technique "rend possible", comme vous dites, tout et son contraire ("la langue d'Esope) et cela depuis la nuit des temps et pas seulement depuis la révolution industrielle.

Comme vous le savez mieux que moi, le projet de "se rendre maîtres et possesseurs de la Nature" était déjà celui de Descartes, bien avant Ford.

La mise en esclavage des Africains par les Européens et les Américains, pour la mise en valeur des terres colonisées, était bien un processus par lequel "la vie des hommes était pressurée au point de ne pouvoir plus que révéler cette ultime vérité : la mort anonyme et indifférenciée" : ce système avait été "rendu possible" dans un monde qui n'avait pas connu encore la Révolution industrielle.

Ce n'est pas non plus la "Révolution industrielle" i.e. "la Technique comme "façon de considérer le réel (la nature, l'"étant" en général dont font partie les hommes) exclusivement que comme fonds de biens à perpétuelle disposition") qui a "rendu possible", comme vous dites, "l'activité financière hors-sol" car celle-ci était bien antérieure au XIXè siècle.

D'ailleurs, comme nous l'évoquions ici même il y a quelques jours, les préjugés à l'égard des "financiers juifs apatrides qui font prévaloir leurs intérêts sur ceux des nations", griefs qui sont aujourd'hui recyclés contre la "Davocratie" et le "Marcronisme", ne datent pas non plus du XIXè siècle.

L'extermination de tribus algériennes par les troupes coloniales françaises, que Lamartine dénonçait en son temps, n'avait rien à voir avec la révolution industrielle. Le "génocide culturel" dont parlait Césaire à propos de la Guyanne n'avait rien à voir non plus avec la révolution industrielle et la "Technique" dans sa conception heideggerienne : ce n'est pas elle qui a rendu possible ces génocides. Cette possibilité était ouverte bien avant la Technique.

Je me référais, pour ma part, toujours au passage liminaire de ce débat extrait du discours de Camus, et donc à la même question : comment concevoir le rapport entre taylorisme etc. et les génocides nazis, à la lumière de la conception heideggerrienne de la technique, et comment l'intelligence de celle-ci pourrait permettre de saisir ce rapport comme conséquence d'un type de rapport particulier au réel.

Je ne suis, comme je l'ai dit plus haut, certainement pas un spécialiste de Heidegger, en fait pas du tout (seulement un curieux parfois fort intéressé), mais je continue d'avoir l'impression qu'en fait le discours de H. à ce sujet vous échappe, ou vous indiffère totalement, et que vous n'en avez pas mesuré la cohérence et la profondeur, que H. ait eu raison ou tort d'ailleurs : quand vous dites par exemple que Descartes avait déjà nourri "le projet d'être maître et possesseur de la nature" bien avant Ford, comme si la technique moderne se résumait selon Heidegger à Taylor, Ford et la Révolution industrielle : mais bien sûr que Descartes avait déjà nourri ce projet !
Pour Heidegger, et je prie les spécialistes de me corriger si je dis une bêtise, le projet consistant à vouloir mettre la nature en équations et de ce fait pouvoir en disposer à sa guise, ce projet participe précisément déjà de l'esprit de la technique moderne, et la science moderne est fille de celle-ci, procède de la technique, et non l'inverse.
L'emballement de la Révolution industrielle, jusqu'au summum constitué par l'usine de mort à produire des cadavres, n'est que la conséquence de l'accroissement exponentiel des savoirs et de l'efficacité des moyens de mise en œuvre de cette volonté de maîtrise réifiante du réel, mais ne coïncide pas avec ce qu'est la technique en tant que telle, dans son essence : en fait vous donnez raison à Heidegger en arguant que l'expression d'une volonté de se rendre brutalement maître de la nature, et d'en disposer dans une perspective strictement utilitariste, précède Ford ou la Révolution industrielle, parce que selon H. toute l'histoire de la métaphysique comme processus allant croissant de "subjectivisation" du monde, et l'avènement de la technique sont des phénomènes concomitants et connexes, dont Descartes signe l'entrée en la phase "moderne" : instauration du magistère du "sujet" à partir de la perspective exclusive duquel est refondé et considéré le monde, d'une part, et d'autre part initiation d'un projet véritablement mathématique et objectiviste de la nature, qui permettra l'essor des développements techniques au sens étroit du mot et "l'achèvement de la métaphysique".

Bref, l'ampleur indiscutable d'une telle lecture n'est pas tout à fait réductible au recensement un peu borné de la seule réalité factuelle, parce qu'elle consiste avant tout, à un niveau différent de la compréhension du réel, à donner du sens à l'enchaînement de ces faits, lesquels en eux-mêmes n'en ont aucun.
Je serai d'accord avec vous pour dire que ce n'est pas la seule lecture possible, et qu'il y a toujours plusieurs façons de donner du sens, les faits, neutres en eux-mêmes, s'y prêtant parfaitement.
Citation
Pascal Mavrakis
Alain,

essayer de comprendre quelque chose au national-socialisme uniquement sur la base de son idéologie est très insuffisant, je crois que nous serons d'accord. Raison pour laquelle je le regarde avant tout comme une poussée de la rationalisation, de la technicisation et de la modernisation - en clair comme une rupture brutale avec la tradition et l'entrée brusque dans la modernité. C'est dans l'aspect totalitaire du système, dans la rationalisation totale, dans le calcul et la mise en calcul de tous les domaines de la vie que je vois le coeur du national-socialisme et de sa "révolution".
En mettant en lumière ce passage d'une critique du fascisme à une critique de la technique je ne pense pas m'éloigner de l'analyse heideggérienne.

En fait, on pourrait peut-être dire que le totalitarisme, c'est le peuple en entier considéré comme un seul sujet, avec les prérogatives absolues qu'il s'accorde vis-à-vis de ce qui n'est pas lui : la technique est la mainmise qu'exigent ces prérogatives, exercée contre tout ce qui tombe sous le regard de ce corps-Etat-sujet ; dans ce registre les nazis ont excellé.
Important de rappeler aussi que c'est confronté au fascisme que Heidegger a pour la première fois commencé de découvrir le caractère agressif de la technologie et de la pensée rationnelle modernes. Et c'est sur cette base que sa pensée poursuivra sa critique ultérieure de la technique.

Heidegger : "Ce n'est pas l'étant présent qui règne, mais l'agression qui domine." Chemins, p. 78.


Alain Eytan : "selon H. toute l'histoire la métaphysique comme processus allant croissant de "subjectivisation" du monde, et l'avènement de la technique sont des phénomènes concomitants et connexes, dont Descartes signe l'entrée en la phase "moderne"

Oui et ce processus historial apparaît, du point de vue de l'histoire de l'être, comme une forme du radical "délaissement de l'être", de la "monotonie", de la "dévastation" ou encore de l'"usure" du monde.
Un processus historial qui, avec le fascisme, surgit à la surface de l'histoire de façon particulièrement brutale, mais aussi particulièrement claire, et qui n'est cependant pas manifeste ni compréhensible pour ceux qui l'accomplissent. Disons que l'histoire est faite par les détenteurs de la puissance, mais qu'elle ne leur est pas, dans ses présupposés historiaux et philosophiques, transparente. C'est pourquoi le Führer apparaît tout au plus comme une sorte d'agent d'exécution d'un événement qu'il dirige et fait avancer, mais aux présupposés et aux implications nihilistes duquel il reste aveugle.
je continue d'avoir l'impression qu'en fait le discours de H. à ce sujet vous échappe, ou vous indiffère totalement,

Cher Alain Eytan, ce qui m'intéresse c'est l'usage qui est fait de ce discours d'Heidegger dans celui de Baix.

Je conteste les exemples historiques choisis par Camus pour soutenir une argumentation qui se revendique d'H.

Par ex. une nouvelle et dernière fois, "Les boîtes à hommes" de Tokyo ne trouvent pas leur possibilité d'être dans la Technique et ne sont pas "les héritières des châlits d’Auschwitz". Le Japon ne subit pas le "Grand Remplacement", la surpopulation qu'il connaît est le résultat d'un phénomène démographique endogène qui est sans rapport aucun avec le fordisme-taylorisme.

Tous les autres exemples donnés dans le discours de Baix me semblent également critiquables. Non, Taylor n'a pas eu une idée de génie en pensant "vendre à ses propres ouvriers" la voiture qu'ils produisaient. Dans l'histoire, les employeurs ont toujours cherché à ce que leurs salariés achètent les produits vendus par leurs entreprises et s'endettent même auprès d'elles. Etc. etc.

Pour être très sincère, je pense que le discours de Baix a été écrit par un homme épuisé.

D'autre part, je crois qu'il y a une autre explication mais je la garde pour moi pour l'instant car il faudrait un peu de délicatesse et de doigté pour l'exprimer et je manque de temps pour m'appliquer.
Eh bien, cher Rémi, une nouvelle et dernière fois, pour éviter de tourner un peu en rond, j'estime pour ma part qu'on peut soutenir que les "boîtes à hommes" de Tokyo sont l'expression d'une même vision du monde, même rapport au réel, façon de ne le considérer que comme matière à profit et rendement optimisé, ce qui procède donc d'une technicisation du réel dans le sens évoqué plus haut, bien qu'Auschwitz en constitue un cas de figure extrême ; mais cela ne veut pas nécessairement dire que les châlits tokyoïtes et ceux des camps de concentration soient reliés entre eux par un lien univoque de cause à effet, ni au reste qu'ils furent conçus pour les mêmes raisons exactement, nommément, s'agissant d'Auschwitz, pour loger la masse d'hommes indifférenciés à tuer, alors qu'à Tokyo on ne veut que loger la masse d'hommes indifférenciés capitalisée comme outil de travail, dont on prend tout de même bien meilleur soin.
Le lien, c'est la façon de considérer l'humain comme stock (les personnes acheminées vers les camps étaient désignées comme Stücke), comme stock de biens à disposition, renouvelable à volonté et donc interchangeable, que ce soit pour produire sa propre mort, manifestation paroxystique de l'essence de la technique, ou des téléviseurs Sony.

On peut soutenir cela, sensément, comme possibilité théorique qu'il sera plutôt hasardeux d'exposer dans un discours, faute de pouvoir toujours exprimer les choses avec une exactititude irréprochable ; cela ne veut pas dire qu'on doive tout prendre pour argent comptant, et que ce soit toujours vrai.
Mais la vérité, vous savez...
Eh bien non, cher Alain, les "boîtes à hommes" de Tokyo et celles d'Auschwitz ne furent pas "conçues pour les mêmes raisons exactement" : dans un cas, elles servent à protéger une population qui n'a cessé d'augmenter, grâce aux progrès de l'hygiène, sur un espace restreint, alors que dans l'autre cas, elles étaient un élément d'un dispositif qui avait pour finalité l'extermination d'une minorité "raciale".

D'autre part, "la façon de considérer l'humain comme stock" n'est pas une spécificité de la révolution industrielle, qui ferait "le lien", comme vous dites, entre Tokyo et Auschwitz : elle fut le propre de nombreuses sociétés esclavagistes. Par ex. dans les sociétés grecque et romaine de l'Antiquité, les propriétaires d'esclaves veillaient à les maintenir en condition de servir mais ils ne cherchèrent pas à ce qu'ils se reproduisent car cela était long et plus coûteux que d'acheter des esclaves importés : le marché mettait à disposition le stock d'esclaves en âge de travailler.

La spécificité de la Shoah, j'ai honte de le rappeler, fut d'être un programme de destruction d'une prétendue "race", pas de conservation pour rentabiliser l'exploitation des esclaves juifs, utilisés "comme matière à profit et rendement optimisé". L'objectif n'était pas de produire des savonnettes ou des abats-jours avec le corps des juifs, même si ce fut expérimenté. Le coût du programme de destruction des juifs était élevé et n'avait aucune rationalité économique, contrairement aux programmes tayloriens-fordistes ou... au programme "d'importation d'immigrés pour combler le déficit des naissances des sociétés européennes" tel que le conçoivent certains démographes et une bonne partie du patronat.
C'est bien ce que je disais : le lien par technique interposée ne veut pas dire que châlits tokyoïtes et auschwitziens furent conçus pour les mêmes raisons exactement.

Au sens où l'entend Heidegger, la technique considère tout l'étant, donc également tous les hommes, comme possiblement utilisables à volonté comme stock, c'est un rapport au réel qui l'englobe dans sa totalité ; l'esclavage dans les sociétés que vous mentionnez montre précisément que tel n'était pas le cas alors, puisque les hommes libres échappaient à cette aliénation, et possiblement les esclaves eux-mêmes d'ailleurs.

Birkenau comme "usine à cadavres", c'est l'humain contraint au dévoilemennt ultime de son être, en produisant ce qu'il a de plus absolu : sa propre mort. C'est en ce sens une expression paroxystique de l'essence de la technique comme processus de dévoilement brutal de l'étant.
Or aussi inimaginable que cela paraisse, à Birkenau on produisait en effet de la mort, avec grand souci d'efficacité et de rendement.
Oui, pardon, je retire le premier paragraphe de mon précédent message car je vous avais lu trop vite (et sur le petit écran d'un smartphone) mais je maintiens la suite car, et j'en suis désolé, vos arguments ne me convainquent pas : appeler "production de la mort" un système de "destruction d'hommes" me paraît être une pirouette.

Dans le système de "production de la mort", l'homme n'est pas traité "comme matière à profit et rendement optimisé", alors que vous faisiez de ce trait la caractéristique du monde de la "technique" .

Citation

: les "boîtes à hommes" de Tokyo sont l'expression d'une même vision du monde, même rapport au réel, façon de ne le considérer que comme matière à profit et rendement optimisé, ce qui procède donc d'une technicisation du réel dans le sens évoqué plus haut, bien qu'Auschwitz en constitue un cas de figure extrême ;

Il y a une différence profonde entre un système tayloro-fordiste qui se sert "rationnellement" de l'homme comme d'un moyen de production et de consommation dans un but de profit, et cherche à préserver les hommes pour cette raison, et un système que vous appelez "production de la mort" qui est en fait un système de destruction d'une catégorie particulière d'hommes, contre toute rationalité économique de type tayloro-fordiste, dans ses buts (aucun profit) comme dans ses méthodes (malgré l'utilisation de procédés "industriels" : plusieurs intervenants ont déjà rappelé le caractère faussement rationnel de ces procédés et le fait que l'accomplissement de la Shoah a pu nuire à l'effort militaire nazi).

Le choix d'une immigration de masse pour faire tourner les usines des pays occidentaux est "rationnel économiquement", selon une logique productiviste tayloro-fordiste, et s'il aboutit à la mort de l'identité de ces pays (le "génocide culturel") ce n'est pas son but. En cela, cette politique est comparable aux politiques coloniales que l'Europe a pu mener en Afrique, plutôt qu'à la Shoah (en détruisant les juifs, les nazis se privaient d'un "stock").

Vous dites que "la technique considère tout l'étant, donc également tous les hommes, comme possiblement utilisables à volonté comme stock" : n'est-ce pas une façon de dire que tout procédé peut être utilisé à des fins d'instrumentalisation de l'homme ? Bien avant la révolution industrielle et Taylor-Ford, les esclaves étaient considérés comme un "stock" et tous les hommes pouvaient devenir esclaves, dès lors qu'ils étaient capturés.

Et si les "boîtes à hommes" de Tokyo n'ont pas été conçues comme une technique de stockage d'hommes utilisables à volonté, il n'y a pas de raison de les comparer aux châlits d'Auschwitz au motif que "la technique" pourrait les utiliser comme tels, car tout procédé, depuis la nuit des temps (ce n'est pas le propre d'une époque particulière), peut être détourné aux dépens de l'homme.
Le choix d'une immigration de masse pour faire tourner les usines des pays occidentaux est "rationnel économiquement", selon une logique productiviste tayloro-fordiste, et s'il aboutit à la mort de l'identité de ces pays (le "génocide culturel") ce n'est pas son but.


Ce n'est pas son but ?

Ah bon ? Qu'en savez-vous ? Personnellement je suis persuadé du contraire (disons que c'est l'un de ses buts).

C'est bien connu, les gouvernements des Etats jouent sur les facteurs conflictuels internes et externes à leurs sociétés pour asseoir davantage leur pouvoir et leur légitimité, laissant se perdurer les antagonismes, les éléments d’instabilité et de disparité existants, et mêmes en les suscitant (inégalités sociales et culturelles, immigration, situations de non droit dans les zones urbaines, "justice" favorable aux remplaçants, menaces et sanctions pénales pour les remplaçés - bref, tout ce qui peut diminuer les défenses immunitaires des sociétés en sapant leur stabilité).
Les politiques remplacistes, via l'immigration de masse, attisent donc les facteurs de guerre civile, répendent l'apathie, éradiquant au passage les anciennes cultures nationales "xénophobes et racistes".
Personnellement je suis persuadé du contraire (disons que c'est l'un de ses buts).

Il ne s'agit pas de croyance personnelle mais de faits.

1./ Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale le patronat ne voulait pas d'immigrés algériens car il les trouvait insuffisamment productifs par rapport aux immigrés européens, Portugais, Italiens et Espagnols, notamment

2./ Ce sont les gouvernements de la IVè République qui ont privilégié l'immigration algérienne pour contribuer au développement de ce département, dans l'espoir d'éviter l'indépendance

3./ Quand VGE au début de son mandat voulut organiser le retour dans leurs pays des immigrés maghrébins (employés, pas chômeurs), toutes les églises chrétiennes, avec les partis de gauche et toute la haute administration, s'y opposèrent et contribuèrent de surcroît à faire reconnaître le droit au regroupement familial au nom du principe du "droit à une vie familiale normale", lequel fut consacré dans sa définition la plus large possible par la Cour européenne des droits de l'Homme

4./ Mitterrand ne vit que des avantages à régulariser des immigrés supplémentaires ce qui permettait d'attiser les divisions de la droite, concurrencée par le FN, et, accessoirement, de donner quelques électeurs de plus à la gauche.

5./ La glorification du multiculturalisme est venue ensuite lorsque l'immigration familiale non européenne est devenue massive.

Conclusion : il n'y a pas eu de plan concerté pour organiser le "génocide culturel" des pays européens. Ce n'était pas le but mais un effet secondaire de l'application d'un principe "chrétien" utilisé parfois avec cynisme par les responsables politiques.

AJOUT pour faire le lien entre les deux conversations :

La principale "condition de possibilité" (cf. supra) du génocide juif fut l'anti-judaïsme chrétien, qui servit de terreau à l'anti-sémitisme athée nazi.

La principale "condition de possibilité" du "génocide culturel" des nations européennes fut la conception chrétienne de la famille et de la démographie ("Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre, et l'assujettissez" ; "Il n'est de richesse que d'hommes", etc.).
Conclusion : il n'y a pas eu de plan concerté pour organiser le "génocide culturel" des pays européens
//)

Pas de plan ni de complot, ouf... Nous sommes sauvés. C'est pourquoi (je reprends mon message supra) les "Führer remplacistes" apparaîssent tout au plus comme des sortes d'agents d'exécution d'un événement qu'ils dirigent et font avancer, mais aux présupposés et aux implications nihilistes duquel ils restent aveugles.
» Dans le système de "production de la mort", l'homme n'est pas traité "comme matière à profit et rendement optimisé", alors que vous faisiez de ce trait la caractéristique du monde de la "technique" .

Eh bien cher Rémi, il l'est, dans ce sens : dans les "usines de cadavres" qu'étaient les camps, l'homme est traité comme matière à profit et rendement optimisé dans la production de sa propre mort.
Ce n'est pas une pirouette, encore moins en fait une métaphore, mais une description adéquate de la réalité des camps : Primo Levi avait je crois noté que dans la Buna, camp satellite d'Auschwitz où il était détenu, on ne voyait en réalité que très rarement les SS, lesquels étaient des sortes de dieux dont on ne pouvait même affronter le regard, et qu'à leur passage il fallait baisser la tête et ôter son calot, sous peine de mort ; les SS déléguaient autant que possible le travail de l'extermination aux exterminés eux-mêmes, et ce jusqu'à des fonctions assez importantes de comptabilité et d'encadrement, sans parler du gazage et de l'enfournement : ce qui veut dire, littéralement, que la masse constituant les détenus, contremaîtres et cadres inclus, étaient les ouvriers de leur mort.

Je le rappelle pour la énième (et j'espère, dernière) fois : ce qui dans l'optique de la technique, au sens où Heidegger l'entend, relie le taylorisme aux camps, c'est que ces deux phénomènes réalisent une mainmise brutale, planifiée et organisée du réel, comme on pénètre par effraction dans une maison pour, d'une part, en révéler le contenu et dresser méthodiquement l'inventaire (c'est là l'essence de la technique, ce qui relève du "dévoilement"), et d'autre part disposer de ce qui est ainsi mis au jour dans le seul horizon de l'utilité.
Vous me dites qu'il n'y avait aucune "rationalité économique" dans cette production de mort : d'abord il y en avait aussi, puisque les détenus étaient également employés comme force de travail dont on pouvait disposer absolument, jusqu'à la mort ; mais de toute façon cela ne veut pas dire que cette entreprise était inutile, loin s'en faut, justement, pour les nazis, et qu'elle ne servait pas une utilité supérieure, nécessaire, vitale : la préservation du Volk, érigé en valeur absolue, de tout ce qui est considéré comme potentiellement nuisible, délétère, dangereux, et à terme létal même.

Qu'était cet "inventaire" dressé dans les camps ? absolument tout ce que les arrivants possédaient, des pieds à la tête, vêtements, argent, diamants, puis une fois le produit (la mort) achevé, dents, cheveux, etc.
Qu'était ce dévoilement ultime que chaque homme dépossédé par violence de sa vie n'a plus qu'à "offrir" ? sa propre mort (il faut rappeler que pour Heidegger, la mort réalise une sorte d'absolu de la vie de l'homme : il n'y a pas seulement "l'être pour la mort", il y a surtout que "la mort est la possibilité de la radicale impossibilité").
À quelle fin supérieurement utilitaire était dévolue cette violence méthodiquement organisée à l'encontre de l'humain ainsi mis à nu et à disposition ? à celle de la préservation de soi et pratiquement de la légitime défense : même un Ohlendorf estimait qu'il fallait "régler" d'une façon ou d'une autre le "problème" que constituaient les Juifs.
Aussi, je ne sais pas ce qu'il vous faut : c'est comme si Heidegger avait réellement élaboré son discours sur la technique pour que le système concentrationnaire nazi pût lui en servir d'illustration parfaite et exemplaire, bien plus encore que le taylorisme en fait.
@Alain

il faut rappeler que pour Heidegger, la mort réalise une sorte d'absolu de la vie de l'homme : il n'y a pas seulement "l'être pour la mort"



Attention cher Alain. Das "Sein zum Tode", concept clef d'Être et Temps, se traduit par "être-vers-la-mort" (traduction de François Vezin reprise par François Fédier). "Être-pour-la mort" est une (vieille) traduction d'Emmanuel Martineau, rejetée par la majorité des heideggériens.
Merci Pascal, pour avoir lu La Mort de Dastur, dans quoi il est question de cette méprise, j'étais au courant... En l'occurrence "pour" ou "vers" ne changent je crois pas le caractère "absolu" de cette butée, qui réalise le possible de tous les possibles, puisque c'est la possibilité de l'impossible : or, à partir du moment où la vie mème est considérée comme ouverture sur les possibles...
En son principe, qu'est-ce qui différencie une fabrique de mort où dans différents locaux on trouvera entassés valises et sacs à main ici, là cheveux, plus loin alliances et dents en or etc., d'une filière de transformation d'un produit de base comme le bois (scierie industrielle), la laine (filature industrielle) ou, de manière plus évidente encore, abattoir industriel? Même rationalisation massique de la 'chaine de la valeur'. Plus le taylorisme est pur, plus il parle fort et plus certains se bouchent les oreilles et les yeux pour tenter de nous parler d'autre chose.
Cher Alain, bien sûr, je connaissais la description du fonctionnement des camps.

Je me permettais seulement de faire observer que les nazis avaient pour objectif de supprimer le "stock" des juifs ce qui ne correspond pas du tout à l'objectif de valorisation durable du "stock des salariés" dans le système industriel tayloro-fordiste et à la gestion des "stocks de population" dans les sociétés développées (Japon notamment).

Vous savez cela aussi bien que moi bien sûr mais vous, vous considérez, si j'ai (enfin) bien compris, que ces "modes de production" réalisent une même "mainmise brutale, planifiée et organisée du réel".

Ce niveau "abstrait" d'équivalence me semble trompeur en tant qu'il fait perdre leurs singularités aux évènements historiques dont nous parlons, la Shoah, "le génocide culturel" (selon l'expression abusive de Césaire) et la croissance démographique démentielle que le monde connaît depuis les années soixante (à la louche, et ça s'aggrave encore : [www.lemonde.fr]).

Je crois que nous avons affaire à des phénomènes radicalement différents, irréductibles les uns aux autres, et même si l'on retrouve certains mêmes procédés "rationnels" dans les différents systèmes.

En conclusion pratique, au concept heidegerrien de "technique", à mon sens trompeur, je préfère, pour décrire le "Grand Remplacement", les catégories qui trouvent des assises historiques bien claires, telles que celle de "colonisation de peuplement".

Mais je reconnais que j'ai développé une allergie peut-être excessive aux concepts philosophiques, pour avoir eu souvent le sentiment d'être grugé par les virevoltes académiques (vous êtes, bien sûr, nullement visé par le propos) et, surtout, les amalgames aberrants et prétentieux de la prétendue "science politique" (du moins dans sa forme lecourgrandmaisonesque : cf. la critique que j'avais mise en ligne sur le livre "Coloniser, exterminer")
Valorisation est un terme interchangeable avec 'transformation' de la matiere indifférenciée (processing dans l'anglais de Taylor). Rappelons qu'en anglais, le bétail valorisé dans les sites d'abattoirs industriels se dit livestock , terme dans lequel se décele le Stücke des exterminateurs nazis.

Déshumanisation de la 'matiere humaine' indifférenciée promise à la transformation-valorisation (processing tayloriste) et déshumanisation aussi des ouvriers des camps employés à ce processing font un phénomène unique et totalisant, bien symétrique, entre parenthèses à celui qui fut pensé par le génie fordien qui valorisait l'existence des ouvriers valorisateurs en leur faisant acheter leur propre production.
L'esclave du monde pré-industriel (Rome, Etats du Sud en Amérique, etc.) était un bien appartenant à un propriétaire : son intégrité physique était la condition sine que non de sa valeur. Il portait, concrètement ou métaphoriquement, le nom de son propriétaire marqué sur la peau. Il n'était pas matière indifférenciée vouée à la transformation-valorisation (entendre nullement voué à la destruction comme l'est une matière première ou un produit de base tel le bois ou la laine brute). L'esclave était un outil au service de son maître.

Le détenu d'un camp d'extermination nazi, lui, subissait un tatouage sur le bras qui n'était pas un nom, signe d'appartenance à un maître, mais un numéro, comme sont numérotées d'un numéro de traçabilité les billes de bois entrant dans la chaîne de transformation d'une scierie où est valorisée une matière, ou comme sont numérotées des balles de laine entrant dans la chaine de transformation d'une filature (cette laine devant être lavée, puis cardée, avant d'être filée, etc.), ou encore comme le sont les pièces d'équarissage ou les animaux eux-mêmes entrant dans un abattoir industriel.

Les déchets de scierie sont appelés chutes et rebuts, et sciure, bien sûr. Ces termes désignent les restes de la valorisation de la matière. Dans une filature, ce sont les freintes ; dans les abattoirs, les abats, ou les os broyés, etc.

Dans le camp d'extermination, en bout de chaîne, les corps jetés dans des fosses, les fours où on les mettait à brûler, sont l'équivalent MHI des rebuts, freintes, sciure, et autres déchets industriels des sites d'implantation des scieries, filatures et abattoirs. La perversité, et ce qui faisait le paradoxe industriel du camp d'extermination, tient au fait que la production de ce déchet faisait la finalité de l'industrie, son produit principal, cependant que les savonnettes et autre abats-jours en peau humaine, n'étaient que des sous-produits de cette transformation de la matière. Le produit final de la filière n'était autre que le déchet lui-même, qu'on s'évertuait à produire en masse.

Les scieries, les filatures et les abattoirs ont leur laboratoire où l'on se livre à des expériences sur la matière, où est testée sa résistance, ses réponses au stress, où le bois est analysé, défibré, la laine itou, etc. Les camps d'extermination eux aussi, comme j'ai honte de le rappeler, dirait Pellet, possédaient de ces laboratoires où des "ingénieurs/docteurs" opéraient et sévissaient.

La filière de l'extermination de la "matière humaine" dans ces camps était un modèle d'industrie, une industrie modèle dans sa conception, en même temps qu'une anti-industrie par sa finalité (production systématique et optimalement abondante de déchets, valorisation de la matière pour en produire du déchet). La production de mort quant à elle, était toute conforme à l'extermination de la matière brute dans et par le processing : tout produit manufacturé ne s'obtient que par mise à mort de la matière originelle – transformer c'est détruire. Ce modèle industriel détournait la finalité industrielle ordinaire mais en tant que modèle était intact, pure industrie. Sa philosophie demeurait tayloriste de part en part. Elle en exaltait le principe, et celui-ci était bien antinomique au modèle esclavagiste. Cette philosophie des opérations était bien fille revendiquée de la révolution industrielle, celle de la taule où doit s'opérer la tuerie systématique d'une matière.

Tout ça est-il donc si difficile à comprendre ? Si ce ne l'est pas, comment expliquer que certains s'acharnent ici à confondre outil et matière et à nous répéter à l'envi les mêmes sornettes selon lesquelles, par exemple, l'esclave des âges pré-industriels était déjà matière humaine indifférenciée ?
Ah, je ne sais plus ce qu'ont écrit les autres imbéciles dans mon genre qui ont tellement de mal à comprendre des évidences, mais pour ma part je n'ai jamais assimilé le statut des esclaves grecs et romains, celui des salariés des entreprises japonaises et celui des victimes de la Shoah. J'ai au contraire contesté les "concepts" trans-historiques ("la MHI") et insisté sur la spécificité de chacun de ces statuts et du processus du génocide juif malgré l'usage dans les camps nazis de techniques héritées de la révolution industrielle (et d'autres époques).

Cependant, vous pouvez continuer à croire que les boîtes à hommes de Tokyo sont les héritières des châlits d'Auschwitz ou, aussi bien, que l'Union européenne est héritière du projet européen nazi, ça ne me dérange pas du tout et je suis même intéressé par les conclusions politiques pratiques que vous en tirerez.

Pour fermer les boites à hommes de ses métropoles, le Japon, qui a toujours évité l'immigration de masse et dont le taux de natalité est en berne (le plus faible au monde), un modèle d'In-nocence donc, doit-il envahir la Chine, pour étendre son espace et loger dignement les salariés de Sony ?

À ma connaissance, les responsables japonais, malgré Heidegger, font plutôt confiance aux progrès de la "technique" pour tenter d'organiser la prise en charge des personnes très âgées dont le nombre est devenu considérable (les plus de 75 ans sont désormais plus nombreux que les moins de 15 ans).

Cependant, si vous avez une autre solution, autre que "finale" de préférence, faites-le savoir urgemment aux intéressés, je suis certain qu'ils vous feront le meilleur accueil, d'autant que vous parlez leur langue ai-je cru comprendre.
Rémi Pellet le 29 octobre, ironisant:
Ah oui, bien sûr, alors qu'avec l'esclavage c'était pas du tout le genre "matière humaine indifférenciée".

"L'historique" de l'esclave "sur son lieu d'embauche" avait beaucoup d'importance, "le risque d'annihilation" de l'esclave était beaucoup plus réduit que pour le salarié de Taylor-Ford, c'est sûr...


Rémi Pellet le 14 novembre, niant farouchement les implications de ses exclamations ironisantes émises 2 semaines auparavant:

Ah, je ne sais plus ce qu'ont écrit les autres imbéciles dans mon genre qui ont tellement de mal à comprendre des évidences, mais pour ma part je n'ai jamais assimilé le statut des esclaves grecs et romains, celui des salariés des entreprises japonaises et celui des victimes de la Shoah.

Le sujet de cette discussion réclamerait un peu de sérieux, moins de pirouettes et de contorsions ironiques, et de manières de bal masqué.
Je voudrais rebondir sur cette notion de similarité de ce que Francis a appelé "la filière de transformation d'un produit de base", cher Rémi : soit une même méthode de transformation de ce "produit", ce qui implique bien sûr que la valeur attribuée à celui-ci n'est évaluée qu'en fonction de l'utilité de sa mise à disposition : différents produits peuvent ainsi être semblablement traités, une pièce de bois, une vache, un homme : la méthode sera donc essentiellement la même, seule différera la matière première y transformée.
La question qui se pose en l'occurrence est, me semble-t-il, celle qui consiste à savoir ce qui pourrait distinguer ces transformations selon la matière traitée, et ce qui vaudra à la chaîne transformant des hommes sa valeur de "singularité irréductible", irréductible aux deux autres (encore qu'on puisse nourrir une réelle sympathie pour les vaches) : la réponse est simple je crois, car la seule façon de distinguer ces filières selon les matériaux employés n'est autre que ce qui résulte de nos catégories morales et des jugements qu'elles impliquent.
On ne pourra donc pas comparer l’abattage industriel des hommes à celui de quelques bestiaux, car ce serait passer outre ce qui nous paraît être le sens moral le plus élémentaire, et constituer aussi en règle générale le socle axiologique de la plupart des sociétés.

Or c'est là que réside le hic principal, et c'est une sérieuse difficulté, à partir du moment où l'on voudra rendre compte de ces phénomènes, les expliquer et tenter de percer à jour les modes opératoires et de pensée qui les ont permis et rendus possibles : il me paraît extrêmement compliqué de vouloir les décrire en prenant en compte ce qui les distinguerait radicalement, à savoir donc nos catégories morales, parce que les prenant en considération, dans toute tentative de description et d'intelligence, le phénomène de l'abattage industriel des hommes, l'objet même de la comparaison, ne se serait tout simplement pas produit.
Cela paraît trivial, mais il semble bien qu'il faille laisser de côté la morale, la décence et l'humanité, si l'on veut rendre compte de la Shoah, car ses perpétrateurs n'avaient en l'occurrence rien de cela, du moins pas au sens qui vous fait dire que nous avons affaire là à des phénomènes radicalement différents.

Dans cette hypothèse, l'analyse factuelle sur laquelle vous prétendez vous appuyer n'est en fait qu'un jugement de valeur, jugement que l'interprétation par l'entremise de la "technique" veut autant que possible laisser de côté : je me demande réellement si cette dernière ne serait pas plus pertinente, parce que beaucoup plus adéquate à l'état d'esprit de ceux qui, dans les faits, n'ont pas fait de différence entre une filière de transformation de bois, de bétail ou d'hommes.
Le sujet de cette discussion réclamerait un peu de sérieux, moins de pirouettes et de contorsions ironiques, et de manières de bal masqué.



C'est que M. Pellet semble se prendre pour Socrate... Après tout, si ça l'amuse.

Etymologiquement parlant, le terme d’ironie, qui provient du grec eironeia, veut tout simplement dire interrogation, lexème qui se reporte à la méthode par laquelle Socrate, interrogeant, assumait une ignorance docte pour faire apparaître l’ignorance réelle de ses interlocuteurs.
Oui, j'ai critiqué le concept de MHI en tant qu'il me paraît trop général et qu'il pourrait s'appliquer à de très nombreuses formes d'exploitation bien antérieures à celle que subissent les salariés de chez Sony, notamment à la traite négrière.

Je comprends que mes réserves irritent au plus au point le Lecour Grandmaison de ce forum, producteur infatigable d'"effets Poubelle" : [www.revue-lebanquet.com]

Et M. Mavrakis le prend sur le même ton maintenant. Eh bien alors, je vais faire comme M. Bruno Chaouat. Je me disais que le fairplay ne durerait pas longtemps...

Salutations amicales et navrées à Alain Eytan
(c'est bête, j'avais une objection à votre objection -))
Salutations tout aussi amicales à vous, mon cher Pellet : c'est dommage, à ce train nous pouvions continuer encore longtemps, le sujet paraît inépuisable...
Quelques remarques sur le Japon après avoir été invité à m'exprimer à son sujet par le sieur Pellet. Je précise que je ne suis pas plus (ou pas moins, après tout), spécialiste du Japon qu'Alain Eytan n'est spécialiste de Heidegger.

Les ouvriers japonais n'ont a vrai dire jamais été traités, ni considérés comme MHI par leurs employeurs. La raison, dite simplement, en est historique : l'ouvrier ou l'employé japonais est lié par un fort sentiment d'appartenance à la firme qui l'emploie : traditionnellement on est Sony, Mitsubishi ou Toshiba, à vie. On n'est pas ouvrier chez Mitsubishi, mais on est un Mitsubishi. Quelle raison historique ? Je n'en vois qu'une possible : le Japon fut le seul pays d'Asie orientale à avoir connu une industrialisation poussée, techniciste, sans passer par la case communisme, cela à la différence de son grand voisin la Chine et de ses petits voisins (Vietnam, etc.). La Corée du Sud est sensiblement dans le même cas : un certain rapport féodal à l'être, la féodalité du nom, du blason et de l'appartenance, fût-elle celle d'esclaves à un maître, persistent comme fantôme, dans le monde industriel japonais. Ailleurs en Asie orientale, et singulièrement en Chine communiste, l'ouvrier est bien MHI, remplaçable, comme pouvait l'être la main-d'oeuvre noire affranchie abordant les fabriques du nord des Etats-Unis il y a 150 ans. Le communisme dans sa totalité, hors Cuba, ne fut jamais autre chose que cela, sa destination ne fut autre que celle-ci : préparer l'Asie au capitalisme industriel, extirper de ce sol tout lien d'appartenance des hommes à leur histoire, à leur famille et à leurs pays pour en faire les zombies remplaçables dont l'industrie mondiale et tayloriste a besoin. Ce thème a été plusieurs fois traité dans ce forum.

La question de la transhistoricité : oui, la transhistoricité existe de manière opérante, elle n'est pas une idée follâtre et irresponsable, "poétique", et oui la transformation de la matière, la technè, sont des phénomènes transhistoriques qui prennent le pouvoir quand l'histoire débraye, quand les hommes débrayent de leur histoire propre et de leur morale propre, ce qu'a fait ressortir Alain Eytan dans sa dernière intervention : que la morale s'effondre et les trains, les chaînes de transformation industrielle de la matière, les châlits, la guillotine, les gaz asphixiants et l'arme à feu prennent le pouvoir politique, l'ascendant sur les hommes, et la technique conduit l'histoire, ce qui, me semble-t-il, est au coeur du message heideggerien sur le sujet qui nous occupe.
C'est en effet ainsi que l'on explique la particularité du capitalisme japonais. Le Japon est passé directement d'une forme de féodalité, c'est-à-dire d'une société structurée par le lien d'homme à homme, à une capitalisme féodal — imposé par la Restauration ou Révolution de Meiji — lui aussi structuré par le lien d'homme à homme. C'est-à-dire qu'au sein de l'entreprise, chacun est intégré à une relation sempaï-kōhai. Le sempai (先輩) est le protecteur, le tuteur, l'aîné, le chef du kōhai (後輩), le protégé, le cadet, qui lui doit en échange respect et obéissance. Comme dans la société féodale européenne où l'on est vassal d'un suzerain tout en ayant des “gens” dont vous êtes responsables et que vous protégez, une pyramide est formée, très solidaire et cohérente.
Au fond, quelle meilleure preuve historique apporter à nos contradicteurs pour argumenter que l'industrie fait de la politique que le cas de la Chine et de ses pays satellites au terme de quarante années de mutation ? comme l'avait bien perçu Heidegger, ce petit demi-siècle d'histoire orientale contemporaine nous montre que communisme industriel et capitalisme industriel étaient appelés à se conjoindre politiquement dans et par la soudure de l'industrie. On peut considérer que celui-là avait pour tâche de terrassier consistant à déblayer la scène de l'histoire de la féodalité qui l'encombrait et ainsi préparer le terrain pour l'installation de celui-ci, mais on peut aussi à cette image appliquer le rasoir d'Ockham et dire qu'ils sont un même être politique, et que cet être dominant, disposant de l'histoire, n'est autre que ce faux outil, vrai maître que constitue le protocole industriel et managérial, qui commence par un découpage artificiel du temps (travail et repos réglés par la pendule d'atelier), acte par lequel fut d'abord désossée la féodalité dans la douleur (politiques maoïstes des années 50, etc.).

L'artificialisation du temps, qui est un concept heideggerien par excellence, me semble-t-il, fut la clé du déclenchement de ce processus transhistorique et transcivilisationnel. Le maître politique universel est celui que fondent les protocoles managériaux de la technique et de l'industrie. Ce colosse politique enjambe trois siècles : il a un pied dans le XIXe, l'autre dans le XXIe.
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