Le site du parti de l'In-nocence
On trouve au Cambodge, pays que je commence à connaître un peu, des orphelinats par milliers, la plupart étant ouverts aux visiteurs occidentaux, invités à se comporter en "généreux donateurs" de ces institutions, lesquelles sont généralement privées ou contrôlées par des ONG. Or les enfants qui y sont enfermés pour la plupart ne sont pas des orphelins. Ce sont des enfants pris à leur famille, que celles-ci consentent à céder en leasing à l'institution contre une part (infime) des bénéfices réalisés par celle-ci sur les dons recueillis. C'est donc un business, et ces "orphelinats" sont des zoos humains destinés à recueillir les fruits de la générosité des touristes de l'humanitaire à la recherche d'une couche de vernis moral susceptible de faire reluire leur conscience et de redresser leur amour-propre d'Occidentaux qui en a bien besoin (accablé qu'il est par les coups que leur portent ceux qui lui adressent l'incessant reproche d'être "colonialiste"). La filière du rachat moral d'un tort imaginaire se boucle ainsi : l'Occidental se rend au Cambodge visiter les petits malheureux qui sont si hugoliens/dickensiens d'aspect que c'en est bouleversant, donne pour les petits pauvres (de l'argent mais aussi, lorsqu'ils sont "volunteer workers", de leur temps et de leur travail), les tours opérators encaissent leur dû au passage, les propriétaires de ces orphelinats/zoos le leur, les parents dépossédés de leur progéniture écrasent une larme en comptant les billets de 25 centimes d'euros qu'ils reçoivent une fois par mois. Et tout le monde est content, sauf peut-être l'enfant, mais qui sourira quand même pour la photo en papier glacé des brochures qu'on remet au tour operator.

Le volunteer worker est content lui aussi, qui pourra faire figurer sur son cv de stagiaire qu'il a marné un an dans un orphelinat au Cambodge, ce qui est du dernier chic.

A l'origine de cette filière économique bâtie sur l'exploitation des enfants, il y a un mal occidental, celui des hommes et des femmes blancs de ces pays qui ont perdu toutes les parties sur le terrain de l'expansion des forces à l'échelle du monde depuis 70 ans : écrasés de doute, de culpabilité induite par tous les discours qui les accusent d'être de la graine d'exploiteur colonial, les voilà obsédés par la moraline et le désir de faire le bien, mais si politiquement et moralement affaiblis que ce mouvement vers le bien politique international engendre son contraire, qui est l'exploitation d'enfants de pauvres, soit le pire mal qui soit.

Même chose at home : les barbares aventuriers et sans merci qui investissent l'Europe à partir de l'Afrique ne sont pas plus "réfugiés" que ces enfants du Cambodge ne sont "orphelins". Et les belles-âmes, et parmi elles les crétins des Alpes qui, jouant les jean-moulin, les aident à pénétrer en France pour y saccager et y exiger tout, se font les complices du mal en des termes et dans des modalités qui sont très semblables à ceux de ces "tigresses de la charité", que l'on voit débarquer au Cambodge en souliers plats et robes en batik pour "aider les pauvres". Ces "mineurs non-accompagnés" dont on tient tant à s'occuper en France, ne sont pas plus mineurs que les orphelins du Cambodge ne sont orphelins. Et comme dans le système d'exploitation de ces enfants du Cambodge à l'enfance volée, il y a filière, il y a lucre : les passeurs sur les deux rives de la Méditerranée s'enrichissent, les hôteliers français qui logent ces faux réfugiés mais vrai lumpen aventurier font leur beurre, et de même toute une frange parasitaire de l'administration publique et parapublique qui en France grenouille dans des officines aux sigles plus biscornus et opaques les uns que les autres, se chargeant "d'accueillir" ces hommes, faux mineurs, faux réfugiés, frange qui compose l'équivalent en France du réseau des patrons d'orphelinat/ménagerie au Cambodge.

Le mal occidental, qui est de vouloir coûte que coûte, faire le bien, se traduit par l'apparition de pègres florissantes, de misères, d'injustice, de saleté et d'insécurité de l'espace public, d'anomie et de violence généralisées.

Que l'Occidental se nettoie enfin la tête avant de songer torcher le derrière des "mineurs" du monde ! Qu'il se regarde enfin, et considère le monde tel qu'il est dans ses rouages, et qu'il voit enfin, chez ceux qu'il tient pour plus faibles que lui, la formidable puissance de leur ambition à tirer parti de sa bêtise et de son aveuglement, et de ses blessures égotiques purulentes, avant de songer à vouloir, de ses petits bras, rendre ce monde meilleur.
Bravo !
C'est, en effet, l'incontinence compassionnelle et narcissique de ces ''belles âmes'' qui nous perd.
Il y a encore vingt ou vingt-cinq ans un nombre effarant d'enfants du Cambodge étaient victimes d'exploitation sexuelle de la part de visiteurs occidentaux – visiteurs et résidents, certains sous la bannière d'organismes internationaux, et non seulement touristes. Cette époque est révolue. L'exploitation sexuelle des enfants a laissé place à une forme d'exploitation qu'on a du mal à nommer : exploitation égotique, narcissique, affective, voir "psycho-thérapeutique" des enfants. Une chose est sûre : là où la première forme d'exploitation était le fait des seuls hommes occidentaux, cette forme nouvelle, dûment institutionnalisée, qui s'opère sous le sceau du Bien universel et humanitaire, est largement ouverte aux femmes occidentales – il y a donc incontestablement progrès dans le sens de la parité. Celles-ci peuvent s'en repaître sans risque pour leur conscience et leur amour-propre, et on les voit s'y adonner la tête haute et le sourire de satisfaction aux lèvres. Donner de l'amour à des enfants qu'on a enfermés après les avoir retirés à leurs parents et aider à ce qu'on en enferme toujours plus en vue d'offrir un exutoire plus grand encore à ce don, telle est la facette cambodgienne du vice humanitaire, jamais tout à fait comblé, toujours courant devant lui-même.

En Europe, il a choisi l'Afrique, réservoir de misère apparemment inépuisable pour son entretien.

J'ajoute que les conséquences sociales néfastes sur les familles cambodgiennes qui consentent à collaborer à cette monstruosité sont considérables et multiples : passivité, dépression, alcoolisme, oisiveté et dépendance chez les parents qui ont ainsi vendu leurs enfants à un système taillé sur mesure pour traiter le mal incurable de l'Occidental s'aimant aimant.
"Les erreurs commises de bonne foi, disait Lacan, sont de loin les plus impardonnables". Les Européens, les yeux injectés du sang de leurs sentiments ambivalents, voient tout de travers et prennent l'Autre pour ce qu'il n'est pas. Ils jettent sur le monde un regard de bœuf et agissent en tout irrationalisme.

Je ne vous apprends pas cette autre ignominie : les grappes d'abrutis venues des Etats-Unis et d'Europe qui déboulent dans les villages cambodgiens ou d'Afrique pour y installer n'importe comment une pompe à eau et qui repartent sans même avoir pris le temps d'expliquer aux usagers comment entretenir ou réparer un tel équipement. Les 'fixeurs' locaux prennent quatre sous lors de ces passages et les bons samaritains documentent la belle aventure humaine sur leur mur Facebook. Les villageois, eux, se retrouvent avec une distribution de l'eau défaillante et des terres dégradées.

Plus racistes que les antiracistes et autres bénévoles autruiphiles, y a pas !
Me and my new pet, and me :

Où l'on voit (photo) que le désir-de-faire-le-Bien de cette petite merdeuse est générateur de la Conscience de soi... Un désir qui n'est, en fin de compte, qu'un désir de reconnaissance (Kojève n'est jamais très loin).
La déresponsabilisation parentale, qui touche tant le devoir éducatif que celui de ne pas avoir d'enfant quand on ne peut les nourrir, est rendue par ce système absolue chez les familles khmères, et n'est pas sans rappeler la déresponsabilisation nataliste chez les allogènes pris en charge par la CAF en France. Au diable la retenue, la contrainte, le devoir : faisons des enfants, le Blanc pourvoyera à tout.

Donner, dans certaines conjonctures intercivilisationnelles où cet acte sème et alimente l'irresponsabilité et l'abandon, c'est tuer, et c'est conjointement suivre un désir, manifeste à qui ouvre les yeux sur lui, de vouloir en finir avec sa propre histoire, d'abdiquer son devoir de précaution envers ses propres générations.

Sénile, vous dis-je...
Photo ci-dessus :

L'une s'abandonne en versant son affection ;

L'autre est intimée de collaborer à un double abandon : le sien, dont elle est la victime ; et celui de l'autre, abandonnée à son désir.
Donner c'est tuer : à des degrés certes variables, on ne donne jamais que la mort.
Il n'y a pas plus racistes que les bons samaritains antiracistes (racistes au sens où eux-mêmes, les antiracistes, maudissent le racisme). Cette photo n'a en tout cas rien à envier aux affiches "Y'a bon" de Banania.
Deux photos illustrant deux schémas de domination/compensation entièrement superposables : l'homme occidental (le fameux "mâle blanc") et la femme occidentale montrent des modes strictement identiques de prédation et de domination, l'un par le sexe plus ou moins imposé à des adultes femmes plus ou moins consentantes, l'autre par l'affection plus ou moins imposée à des enfants étrangers plus ou moins consentants – dans un cas comme dans l'autre, la transaction est monnayée. Par quels arguments peut-on juger les dégâts psychologiques engendrés dans le second cas moindres que ceux du premier ? En quoi l'affection imposée et ravie à des enfants enfermés dans une institution (véritable ferme à bisous) est-elle moins condamnable que les transactions dans lesquelles des rapports sexuels sont négociés par le pécule et la flatterie avec une femme adulte ?



Au fond, il ne s'agit encore que d'égoïsme, un peu mieux camouflé peut-être ; le Blanc occidental n'en fait jamais qu'à sa tête, apparemment, à son âme, belle de préférence, qu'il s'agisse d'une cure de bons sentiments, du désir d'enfants, du besoin de sexe ou de la flatterie de sa conscience.
Aussi paradoxal que cela paraisse, il continue mine de rien de disposer du monde comme chez soi, en supérieur toujours conquérant, et sûr de son bon droit...
Il/elle n'est pas timide et n'a point peur, ni de l'amont ni de l'aval : les contextes historiques, la nature des choses cimentées par l'histoire des sociétés qu'il/elle aborde, qui composent l'amont, l'indiffèrent, il et elle se font une joie puérile ("américaine") de les méconnaître; l'aval : les conséquences sur ces enfants de l'abandon, chaque fois réédité quand un(e) do-gooder fait ses valises et lui tourne le dos pour s'en retourner chez lui/elle, et pour ne rien dire des conséquences sociales (au Cambodge comme en France) que produisent ces comportements de bons samaritains à oeillères, hommes et femmes de bonne volonté répandeurs de caca, de désordre, de violence et d'injustice sur une société qui n'en demandait pas tant.

Mais attention, le "blanc" n'est pas seul en cause. Les Coréens au Cambodge leur font une concurrence farouche dans le biznis du Bien et de l'étalage de soi.
Françoise, le Prahda, et Amada le bègue

Extrait du Berry Républicain :

[www.leberry.fr]
Citation
Alain Eytan
Au fond, il ne s'agit encore que d'égoïsme, un peu mieux camouflé peut-être ; le Blanc occidental n'en fait jamais qu'à sa tête, apparemment, à son âme, belle de préférence, qu'il s'agisse d'une cure de bons sentiments, du désir d'enfants, du besoin de sexe ou de la flatterie de sa conscience.
Aussi paradoxal que cela paraisse, il continue mine de rien de disposer du monde comme chez soi, en supérieur toujours conquérant, et sûr de son bon droit...

Oui Alain. Mais gardez-vous bien de comprendre le malade (le Blanc occidental) : il n'y a rien de pire, rien qui puisse vous perdre plus facilement. C'est, si je me souviens bien, ce que disait Lacan aux analystes qu'il contrôlait lorsque ceux-ci croyaient avoir "compris" leurs malades, des malades dont les propos n'avaient ni queue ni tête.
Le tourisme compassionnel est aussi obscène que le tourisme sexuel et plus hypocrite.
Citation
Cassandre
Le tourisme compassionnel est aussi obscène que le tourisme sexuel et plus hypocrite.

A moins que l’assimilation du tourisme sexuel à un “clone maudit du tourisme” (Muray) ne soit qu'une sorte d’épouvantail, un écran produit hypocritement par le secteur touristique pour empêcher toute critique sur le tourisme en général...
"Tourisme et islamisme se dressent main­tenant, et pour pas mal de temps sans doute, face-à-face, comme deux con­cep­tions du monde, comme deux visions de l’homme et de la société, comme deux doc­trines com­plètes et cohérentes, et qui impliquent un pro­gramme et une action. Pour être la dernière-née des grandes con­cep­tions du monde, le tourisme comme ensem­ble doc­tri­nal n’est d’ailleurs pas la moins bien armée, la moins rigoureuse, même si elle ne peut met­tre en avant aucun penseur d’envergure, à part les tour-opérateurs. C’est une grande pen­sée floue et pos­i­tive, qui prend appui sur la Géo­gra­phie comme suc­cesseur de l’Histoire, et qui à mon avis a l’avenir devant elle, con­traire­ment à l’islamisme, même si celui-ci peut encore faire d’horribles dégâts. Je ne vois pas ce qu’il y aurait à lui opposer. La seule chose intéres­sante par rap­port à cette grande pen­sée spon­tanée, incon­sciente, mou­vante, c’est de la faire émerger à la con­science. Je m’y emploie."

P. Muray, Festivus festivus.
« C’est une grande pen­sée floue et pos­i­tive, qui prend appui sur la Géo­gra­phie comme suc­cesseur de l’Histoire, et qui à mon avis a l’avenir devant elle, con­traire­ment à l’islamisme »

C'est entendu, car même si l'islam prévaut, on sera encore touriste, chez soi...
la Géo­gra­phie comme suc­cesseur de l’Histoire


Oui ça c'est énorme !, vraiment. La Géographie liquidant, en les dépassant (avec indifférence, voire mépris), l'Histoire et le "sens de l'Histoire". Il fallait y penser. Incroyable Muray, si profond, si juste, si drôle.
Propos d'un lacanien :

"Ceux qui s'inscrivent sans réserve dans l'attitude libérale-libertaire du ‘politically correct’ (antiracistes, antifascistes, etc.) se perçoivent eux-mêmes comme ayant dépassé les limites de leur propre identité ethnique, ils se voient volontiers en "citoyens du monde" sans plus aucun ancrage dans une communauté ethnique particulière, et ont tendance à fonctionner au sein de leur propre société comme une sorte d'élite de la classe moyenne, en opposition au commun des gens qui restent pris dans l'étroitesse de leur origine.

C'est de cette hypocrisie fondamentale que naissent les petits soldats de l'Empire du Bien (Muray) qui respirent au seul rythme de l'opinion.

L'apologie du multiculturalisme est leur credo, mais le multiculturalisme est en vérité un racisme qui a évidé sa propre position de tout contenu positif, c'est ainsi que le multiculturaliste n'apparaît pas directement comme un raciste, il n'oppose pas à l'Autre les valeurs particulières de sa propre culture, mais il prétend lui-même incarner le point d'universalité abstraite d'où «on» peut statuer, apprécier ou déprécier chaque culture particulière ; et cette manière d'imposer le respect pour la particularité spécifique de l'Autre est sa manière à lui d'affirmer sa propre supériorité.

Il n'y a de races que de discours."
En réponse à ce "propos d'un lacanien".

Il y a deux pôles au multiculturalisme aujourd'hui : il y a celui que décrit ce propos, qui est une forme de kantisme, hérité du siècle des encyclopédismes et de l'universalisme jésuitique, et en son sein, sous son parapluie, il y a son contraire : la promotion forcenée des minorités (en passe de ne plus l'être) qui, elles, se parent de cet universalisme pour pousser du col et du jabot leur race, leur sexe, souvent les deux, et aussi leur religion, donc souvent les trois, au détriment de toute ce qui ne sont pas elles.

Le multiculturalisme n'est donc bientôt plus qu'un faux nez du bled africain qui bouscule Kant en le traitant de sale blanc. Bien fait pour ta gueule Kant ! Ton universalisme a donné le sein à la vipère qui te mord. Ce qui serait réjouissant si elle ne nous mordait avec toi.
Aussi, Francis, eu égard à la situation politique et sociale actuelle, et ce que vous estimez être l'ordre du jour le plus pressant, les Critiques, qui sont incontestablement un monument de la pensée, n'auraient donc pas dû être écrites ?
Il me semble pourtant qu'il y a dans cette tentation de remettre en question la légitimité intellectuelle de certains motifs ou jalons de l'histoire de la pensée selon les préférences idéologiques du moment, quelque chose d'au moins aussi anachronique que la condamnation morale d'événements passés au nom des paradigmes axiologiques contemporains, vous ne trouvez pas ?
Il y a la légitimité intellectuelle, et il y a, qui lui fait escorte, l'aveuglement face aux "monuments de la pensée" qui sévit chez ceux qui les vénèrent, et en usent comme fondement à la pensée politique du monde. C'est ce qui est advenu de l'universalisme des Lumières et c'est là le sort qu'a connu l'humanisme kantien. Ce qu'on a commencé à appeler, au coeur du siècle qui engendra la Révolution française, Civilisation, doit être pris comme un signe : celui de la mort de la civilisation occidentale dans et par cet accès à la conscience d'une universalité. La mutation vipérine du kantisme est comparable, schématiquement, a celle qui a touché le darwinisme. Néo-kantisme et néo-darwinisme ont oeuvré de concert pour accoucher du monde insupportable, invivable, faux et fourbe, délétère et obscur dans lequel nous nous débattons. La personne d'Emmanuel K., évidemment, n'est pas en cause. Elle se donna tout entière à une oeuvre exigeante, bla bla..
Pardonnez-moi d'y revenir, mais le racisme compassionnel, chez la femme blanche, est un thème passionnant.

La chaîne de télévision francophone TV5 montre ce soir, aux télespectateurs de Grande Asie, un reportage sur le Gröenland. Les populations inuits du Gröenland sont asiatiques. Extrayons-les de ces paysages blancs, déserts sidérants de pureté et de sauvagerie glacée, et ces visages vous transportent en Asie du Nord-est, et même, par le teint mat et le sourire aussi figé que le milieu naturel, jusqu'aux Philippines si vous voulez. Des enfants inuits "abandonnés" (c'est la condition suspensive à toute action compassionnelle de mémère au cheveu blond filasse : il lui faut des "enfants abandonnés" pour exister et agir) sont pris en foyer par "Anne", quinquagénaire bouffie et aimable qui a le génie pour rassembler dans des cases nordiques en bois noir, de ces pauvres enfants, desquels le progrès, ce salaud, s'est arrangé pour détruire les familles. Anne enseigne à ces enfants leurs "racines". Anne au cheveu filasse et à la graisse de phoque qui tend ses anoraks, n'existe pas. Pour la compassion, il est bon, il est recommandé, il est naturel de ne pas exister. Elle leur enseigne, et avec quel dévouement, avec quelle ferveur intelligente, à exister en tant que Inuit (expéditions de chasse sur la banquise, danses "traditionnelles" pour les jeunes filles – comme certains occidentaux se mirent en tête de le faire au Cambodge à l'issue de la guerre civile du siècle dernier). Et elle, notre bonne Anne, qui est-elle ? Quelle est sa nature ? Où sont ses chiens de traineaux, ses racines. Ya pas. Le Blanc ya pas racine. Le Blanc animal particulier. Lui ya pas case, ya pas tradition. Lui fille de l'air qui ne s'appartient pas s'occupe comme il peut à insuffler chez nous le sens d'une appartenance qui l'a quitté.

Un jeune pêcheur, 16 à 17 ans dans le hameau le plus perdu, le plus nordique de cette côte occidentale du Gröenland, équidistante de New-York, de Moscou, d'Anchorage et de Sapporo vend son poisson, pêché à la main dans des trous aménagés dans la glace à un navire danois volontairement échoué sur la banquise pour la saison. Dis machin-l'Inuit, et combien tu te fais par saison, avec ton poisson que tu viens vendre au bateau-usine, en euros, je veux dire ? Je spécule, par jeu, j'avance des sommes faramineuses, insultantes, je dis à mon téléviseur : 20000 euros connard ! Le téléviseur répond, avec un sourire du jeune homme (ravissant, moqueur, distant) : 400000 euros !

Le jeune Inuit, assis sur une mine d'or, ira s'acheter des casinos à Vegas, des condos à Miami et oubliera, avec un soupir de soulagement et un doigt dressé là où il faut, la pauvre pouffe abandonnée Anne et ses fantasmes compassionnels de grasse et lourde fin de race qui s'oublie en se donnant. Donner, c'est d'abord, et surtout pour le blanc se donner la mort.
Ceux qui sont aveuglés par les monuments ne le sont que par leur propre défaut de vision et de compréhension, autrement dit par une disposition intrinsèque à l’aveuglement, et eussent été aveuglés par n'importe quoi, la faute n'en incombe certainement pas au monument lui-même, surtout s'il est de ceux qui voulaient avant tout mettre en garde contre tous les aveuglements possibles, ce à quoi exhortait justement le rationalisme critique et le sapere aude.
Je ne sais au juste ce que vient faire là le darwinisme, mais je vous le dis franchement : prétendre que le kantisme et l'idéalisme transcendantal ont engendré le "monde insupportable, invivable, faux et fourbe, délétère et obscur dans lequel nous nous débattons" procède à mon sens d'un tel niveau de confusion conceptuelle, de mélange des genres et de mécompréhension ou méconnaissance des tentatives, remarquables de puissance intellectuelle et de pénétration, que furent les Critiques, que cela ne veut simplement plus rien dire.
Révoquez en doute, si vous y tenez tant que ça, la description kantienne du réel comme phénomène produit par l'appareil cognitif humain, ou la pertinence de sa morale comme seule possibilité de s'affranchir de la nature et d'accéder au "supra-sensible" et au divin, et montrez-nous en quoi il avait en l'occurrence tort, mais enfin, laissez les grands esprits penser ce qu'ils veulent, et ne les rendez pas responsables de la fatale bêtise des hommes ni du bruit et de la fureur, coutumiers en vérité, du monde, lequel va son chemin chaotique et aberré depuis la nuit des temps, avec ou sans Kant, Darwin, Descartes ou je ne sais qui...
Vous le dites plutôt bien Alain : dans monument, il y a moment. Je ne reproche à Kant, ni à personne, faut-il le dire, le fait d'avoir pensé dans son temps et jusqu'à lui, seulement d'avoir été l'instrument posthume, caractère posthume qui innocente ce penseur, il va aussi de soi, mais qui rétroactivement accable son oeuvre, d'un dévoiement hors de l'histoire et du réel. L'universalisme est un artifact de la pensée occidentale qui dans ce moment se mit au service d'un projet. Or ce projet est tout ce que je vous dis d'obscur, de délétère, de mortifère et de contraire à notre civilisation. Notre civilisation n'avait pas plus que la vôtre, respectable entre toutes, la vocation d'être universelle. A l'égard de cette vérité, ou axiome constaté par l'histoire, le kantisme et ses usages ont été une duperie, une fourberie, un piège mortel.

Me relisant je dois préciser ceci : le kantisme n'a été trahi par personne; il s'est invité dans la trahison, il en a ouvert la porte et la possibilité historique. Il a posé les conditions de son propre meurtre. En ce sens, chacun, quel que soit le moment où il couche sa pensée, est responsable de l'usage que la postérité fera de lui, l'homme, et d'elle, l'oeuvre.

Le racisme compassionnel est une merveille de sophistication, qui prouve devant l'histoire qu'un Adolphe Hitler était un penseur génociaire déficient, débile devant l'histoire. L'altruisme adossé à l'idéologie des Lumières et des droits humains est un agent théorique infiniment plus subversif que ne put jamais l'être la brutale pensée génocidaire et sanglante de l'ange à moustaches qui sévit depuis la Germanie au milieu du siècle dernier.
Francis, "universel" veut dire valable, valide pour quiconque est capable de penser justement  ; sont présupposés tels tous les jugements logiques, relevant de la nécessité des lois ou axiomes logiques, qui constituent les lois de la pensée elle-même, de la vôtre comme de la mienne, pour peu que nous essayions de penser correctement ; il ne peut y avoir de connaissance sans pensée valide, cela va sans dire, et il n'y aurait guère eu de civilisation occidentale digne de ce nom, c'est-à-dire telle que nous la connaissons et qu'elle s'est constituée effectivement, sans le corpus de connaissances et de méthodes, à prétention d'universelle validité donc, qui la distingue et a d'ailleurs fortement contribué à fonder sa supériorité et sa richesse.
De cela il ressort avant tout deux choses : la première est que la prétention à l'universalité n'est pas un artefact de la pensée, mais qu'elle en est la condition de possibilité même ; la seconde est que toute tentative de décrire au plus juste cette faculté de connaissance (ce à quoi s'est entre autres astreint Kant) ne fait pas dévier l'Occident de sa trajectoire "naturelle", mais l'éclaire sous le jour de ce qui en est une des caractéristiques principales.
Je trouve un peu vain de vouloir revisiter son histoire en prétendant en occulter, comme à la carte, ce qui ne vous plaît pas pour ne retenir que les aspects qu'on juge les plus satisfaisants, cela me semble pour le coup très artificiel : on doit tenir compte du tout, dans quoi la méthode expérimentale, le rationalisme (critique), les Lumières et l'humanisme (entendu philosophiquement) tiennent une place considérable, ne pas jeter le bébé avec l'eau du bain, et faire avec, bon gré mal gré...
11 février 2018, 22:06   Kant tout craché
Un mot encore à propos de l'humanisme, dans un sens peut-être un peu particulier, qui ne manquera pas de vous émouvoir, Francis, et ne laissera aucun in-nocent insensible : Erwin Panofsky a choisi d'ouvrir son essai L'Histoire de l'art est une discipline humaniste par une anecdote relative aux derniers jours de Kant, anecdote également narrée dans un livre portant ce titre (Les Derniers jours d'Emmanuel Kant) de Thomas de Quincey, si je me souviens bien :

« Neuf jours avant sa mort, Emmanuel Kant reçut la visite de son médecin. Âgé, malade, presque aveugle, il se leva de son fauteuil et resta debout, tremblant de faiblesse, murmurant des mots inaudibles. Son fidèle compagnon finit par se rendre compte qu'il ne se rassiérait pas avant que son visiteur n'eût pris un siège ; ce qu'il fit ; alors Kant permit qu'on l'aidât à regagner son fauteuil, et quand il eut repris quelque force il dit : "Das Gefühl für Hümanität hat mich noch nicht gelassen" (Le sens de l'humanité ne m'a pas encore abandonné).
Ses deux auditeurs, bouleversés, étaient au bord des larmes.
Car bien que le mot Humanität eût pris, au XVIIIe siècle, un sens à peine plus fort que politesse ou courtoisie, il gardait pour Kant une signification bien autrement profonde, que mettaient en valeur les circonstances : l'orgueilleuse et tragique conscience que prenait un homme du contraste entre des principes qu'il approuvait, qu'il s'imposait, et son ultime sujétion à la maladie, au déclin, à tout ce qu'implique enfin le mot de "mortalité".
(...)
Quand Marcile Ficin définit l'homme comme "âme rationnelle participant à l'intellect de Dieu mais opérant dans un corps", il le définit comme le seul être tout ensemble doué d'autonomie et voué à la finitude. (...) C'est de cette conception ambivalente de l'humanitas que l'humanisme est né. Il ne s'agit pas tant d'un mouvement que d'une attitude ; on la peut définir comme la foi en la dignité de l'homme, que fondent tout ensemble l'importance attribuée aux valeurs humaines (rationalité, liberté) et l'acceptation des humaines limitations (faillibilité, fragilité). De ce double postulat résulte le sens de la responsabilité et de la tolérance.
Ce n’est pas merveille si cette attitude a été attaquée de deux camps opposés, qu'une commune aversion aux notions de responsabilité et de tolérance fit récemment aligner sur un front commun...»
12 février 2018, 15:17   Re : Kant tout craché
Mais si, d'après vous, cher Eytan, toute pensée est universaliste presque par définition en quelque sorte, à savoir rationnelle puisque la raison étant le dénominateur commun de tous les hommes, elle est le propre de l'homme, quid de la dite '' pensée magique'' ? serai-ce un oxymore ?
12 février 2018, 17:07   Re : Kant tout craché
Disons, chère Cassandre, que toute pensée qui se veut rationnelle est tributaire de la logique, cette dernière assurant la validité des inférences ou raisonnements ; cette validité inférentielle a une portée universelle, c'est-à-dire que lorsque nous formulons un syllogisme, par exemple, nous tenons que la vérité formelle qu'il exprime sera admise par quiconque est doué de raison : il y a donc toujours prétention à l'universalité, et, presque par voie de conséquence, expectative, attente que la nature même se conformera à ce qui a été correctement inféré : cela ne veut évidemment pas dire que nous puissions savoir avec un degré absolu de certitude que ce sera toujours le cas, et d'ailleurs certains logiciens éminents ont été jusqu'à postuler un "pluralisme logique" possible (Carnap et son "principe de tolérance", dont il a déjà été question ici d'ailleurs (mais bon, il n'en demeure pas moins que le réel semble se plier docilement, en règle très générale, à nos raisonnements, sans quoi les choses seraient vraiment très compliquées))...
S'il y a donc certaines règles correctes à prétention d'universelle vérité formelle, qu'on reconnaît être les règles de la pensée, cela ne veut pas dire qu'on ne puisse s'en écarter, soit en raisonnant faussement, ce qui arrive finalement plus fréquemment qu'on ne croit, soit en postulant un autre ensemble de lois d'inférence, soit en pratiquant une pensée de type magique, dont l'efficace sur les choses reste tout de même largement à démontrer, à moins qu'on ne veuille dans ce cas se passer aussi de preuves...
12 février 2018, 18:37   Re : Kant tout craché
J'entends bien. Mais ces peuples dits ''primitifs'' mus par la pensée magique seraient-ils des peuples sans pensée ? L'universalisme absolu est celui de la science et c'est bien à l'occident qu'on le doit.
12 février 2018, 19:36   Re : Kant tout craché
De la même façon qu'il peut y avoir disparité de niveaux de civilisation atteints entre différents groupes humains, pourquoi n'y aurait-il pas disparité de niveau de "maturité intellectuelle" corrélative entre ces groupes ? Cela ne veut pas dire qu'il y ait absence de pensée, mais seulement que celle-ci se manifeste encore "primitivement", ou que la pensée pure (la pensée rationnelle redevable seulement de ses propres principes) ne s'est pas encore affranchie de l'ensemble des croyances et superstitions régissant le groupe pour s'exprimer comme telle...

Soit dit en passant, est-ce que chacun des membres de ces groupes dits "primitifs", pris individuellement, est dénué en soi de faculté logique, c'est-à-dire, ne reconnaîtrait-il pas la justesse de raisonnements que nous tenons pour corrects ?
Il me semble, cela reste néanmoins à vérifier, que tous les hommes, à quelque groupe qu'ils appartiennent, sont potentiellement capables de raisonner — i.e. de penser logiquement — de la même façon.
La logique, telle que vous l'évoquez dans ses principes, est une attitude face au monde. Je vais encore vous casser les pieds avec la Chine et les Chinois, – mais n'est-ce pas la Chine qui fut "le point aveugle", ou le "point dur dans la direction" des jésuites universalistes, missionnaires de l'universel, y compris celui des sciences de leur époque, le XVIIIe siècle, lorsqu'ils l'abordèrent où tombèrent sur elle comme le carnassier sur un os dans son plat de viande ? – mais voilà une civilisation, tout de même, qui est régie depuis 4000 ans ou presque par une pensée magique et des superstitions. Or cette civilisation a tenu bon jusqu'ici, (ce qui ne sera pas le cas des civilisations occidentales germaniques et françaises, de cela on peut être déjà sûr), et même, elle donne des signes certains d'une renaissance. Le terme logique n'existe pas en chinois si ce n'est sous forme de translittération (mais existent les concepts de "raison", de "sapience", etc.). Le cartésianisme et le kantisme, et le concept de logique qu'ils ont contribué à mettre sur étais, sont des syndromes occidentaux particuliers, formidablement efficaces sur le monde pendant trois bons siècles, il est vrai, mais dont l'efficacité a commencé à sérieusement s'essouffler il y a bien un demi siècle à présent. Rien de pérenne dans cette logique : sa prise sur le monde fut conjoncturelle, pendant les trois siècles où la Chine et l'Islam étaient conjointement, et comme de manière miraculeusement synchronisée pour la gloire de l'Occident, en dormance. Et c'est tout. Nous sommes ordinaires, avec notre fière et hautaine "logique occidentale", ordinaires, navrants, entêtés et de plus en plus médiocres et vergognieux face aux effets que notre logique technosphérique a eus sur le monde (la planète comme la psyché humaine) depuis qu'elle prospère. Pas de quoi pavoiser.
La logique est l'expression d'une attitude face au monde. Elle est l'apanage du fort. Le moins fort, le résistant à la logique du fort, fait sauter les trains qui servent au fort, à l'occupant qui détient la puissance de feu dominante. Le dominant l'écrase en lui disant : mais enfin, apprenez à être logique ! vous êtes dominés et vous nous plantez vos petites dents dans les mollets, notre réaction est logique : nous vous écrabouillons. Vous perdez le combat parce que vous manquez de la logique la plus élémentaire. Vous êtes assujettis à une pensée magique, fantasmatique, naïve, qui vous pousse à vouloir résister à plus fort que vous au nom du concept parfaitement irrationnel de "patriotisme". Le patriotisme des vaincus est pleinement aporétique, il gifle à toute volée le principe de non contradiction et sa mise en acte déshonore celui qui s'y livre. Le vaincu doit s'écraser. C'est logique, vous comprenez ? Vous êtes comme les juifs et les nègres : incapables d'accéder à la logique, à l'entendement, à la capacité de juger. Vous êtes des primitifs, des inférieurs, des insectes désespérés et désespérants nos sous bottes à clous. Que voulez-vous, tant que vous ne l'aurez pas compris, tant que vous vous refuserez au raisonnement logique, nous en resterons là. Vous n'évoluerez pas. Et nous continuerons, grands aigles solitaires et incompris, logiques et non point cruels, à vous écrabouiller de la même façon.

C'était le discours des autorités allemandes d'occupation en Provence toutes les fois qu'elles alignaient cinquante otages et résistants devant un mur du village pour les passer par les armes en leur faisant la leçon kantienne de la logique.
Je voulais simplement revenir à l'idée que sous prétexte que l'Homme est partout l'Homme, on ne peut se contenter de dire que ''tout est dans tout''. En ce sens il y a bien une caractéristique de l'occident qui a constitué en système de connaissance du monde la logique et la raison et défini à partir de celles-ci les protocoles qui permettent l'accès à la connaissance en question.
J'apprends que la vice-présidente de l'ONG humanitaire Oxfam (basée au Royaume-Uni) vient d'être contrainte à la démission : Oxfam a dû reconnaître que des prostituées haïtiennes, fort jeunes dit-on, avaient été livrées à ses employés venus porter secours aux habitants de Haïti après le tremblement de terre qui a détruit le pays en 2010. Des parties fines étaient ainsi organisées dans les locaux d'Oxfam, organisme qui reçoit des centaines de milliers d'euros d'aide publique internationale.

Même chose au Tchad, et dans le Sud-Soudan.

Cette nouvelle, qui pour beaucoup n'en est pas une, vient à point nommé corroborer tout ce que nous disons du tourisme humanitaire, qui est une forme de prédation, une variante hypocrite ("anglo-saxonne") du tourisme sexuel. Cette variante a l'avantage d'être ouverte aux clients femmes et d'entretenir la conscience de ceux qui s'y adonnent dans le parfum du bien.

C'est en somme, un gigantesque progrès, vers la parité, vers le bien au cube donc, une recette pour la félicité sans entraves ni albatros au cou. Faut juste pas se faire pécho.

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Au fond, et pour taquiner Alain, voilà la mise au jour d'un fait logique, inferrable et prévisible.
13 février 2018, 15:07   Balance ton humanitaire
Le Monde s'émeut : Oxfam : la presse britannique parle d’un scandale sexuel « plus important que l’affaire Weinstein »

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Nââân... quand même pas, faut déconner non plus, pas quand même plus important que l'affaire Weinstein. Ces journalistes, qu'est-ce qu'ils inventeraient pas comme exagération pour vendre du papier !
Je crois, Francis, que nous ne parlons pas de la même chose, concernant la logique et ses principes.
Sun Tzu a dit, dans L'Art de la guerre (c'est Tu Mu qui parle) :
« La doctrine militaire veut qu'une force qui en encercle une autre laisse une brèche pour montrer aux troupes cernées qu'il existe une échappée, de sorte qu'elles ne soient pas décidées à se battre jusqu'à la mort. Ensuite, tirant parti de cette situation, frappez.
Supposons à présent que ce soit moi qui me trouve en terrain encerclé.
Si l'ennemi ouvre une voie afin de donner à mes troupes la tentation de s'y engager, je ferme cette issue de façon que mes officiers et mes hommes aient la volonté de se battre jusqu'à la mort. »

Dégageons à présent, si vous voulez bien, l'ossature logique de ce passage, qui constitue à n'en pas douter un raisonnement, tout chinois et traduit qu'il soit : sachant que A implique B, et que C implique D, et ne voulant point que B advienne mais voulant D, je m'abstiendrai donc de faire A, et choisirai C, pour que D advienne.
On pourrait facilement formaliser la chose, et en trouver une illustration dans la syllogistique d'Aristote, car ce ne sont bien entendu ni Descartes ni Kant qui ont inventé la logique et ses principes, à vocation d'universelle validité, dont je parlai.
La série d'inférences qui a ainsi abouti à la conclusion nécessairement vraie est possible grâce à l'exercice de conjoncteurs logiques dont l'ensemble forme les lois logiques, lesquelles ne sont pas une attitude, mais l'outil même de la pensée, pour autant "qu'elle ait le vrai pour objet" (Aristote), et de ce fait constitue le moyen de toute connaissance, et donc de la science.
Ce n'est pas Kant ou vos jésuites mais bien Aristote, qui écrivit que la logique a pour objet le Concept, l'Idée générale, l'Universel.

Ouvrant au hasard l'excellent Traité de logique formelle de Tricot, je tombe sur une figure gratinée, la déduction Frisesomorum, rien de moins :
Nul B n'est C
Quelque A est B
donc quelque A n'est pas C

Dégottez-moi un Chinois (quelqu'un d'un peu intelligent quand même, parce qu'il est assurément aussi nombre d'Occidentaux pur jus qui raisonnent comme des cruches) qui aboutirait, à partir de telles prémisses, à une conclusion différente.

Wittgenstein a en réalité été plus loin dans ce sens, car il postulait, c'est une des thèses majeures du Tractatus, un isomorphisme structurel fondamental entre la pensée, le langage et le réel : cette forme commune étant donc selon lui la forme logique, laquelle serait consubstantielle à la fois à la pensée et au monde (d'où, le cas échéant, l'invariance de la faculté rationnelle).
Je n'irais pas jusque là, à vrai dire je n'en sais rien, mais c'est fascinant...
Il ne peut pas y avoir plus grave que l'affaire Weinstein pour le Monde, je ne sais quel Guardian et leurs lecteurs. Cette affaire frappe leurs sphères, celles de la petite bourgeoisie culturelle de gauche, où femmes et hommes rivalisent d'hystérie frelatée et de dégénérescence morale. Que pèse une Haïtienne de 15 ans violée par un humanitaire à côté de millions de clones de Rose McGowan ? Rien. Cela, au fond, ils le savent bien.
Rapidement sur le gaz, Alain, quitte à y revenir ensuite plus longuement. Vous nous décrivez une logique de jeu, celle du jeu de Go, tout simplement, chez Sun Tzu. La métaphysique chinoise, celle qui explique le cosmos se situe très au-delà et très en retrait de toute logique profane de cet ordre, qui, elle, ne s'occupe que d'action sur le monde sensible. D'ailleurs, on pourrait objecter au trône de la logique, à son intronisation dans la métaphysique au siècle de Descartes puis avec les grandes figures de la métaphysique occidentale, que cette accession d'une pensée roturière dans le temple de la sagesse est une usurpation. La logique, qui fait tant bavasser nos philosophes analytiques anglo-saxons après Wittgenstein, est bien cela : une petite bonne introduite au palais de la pensée et qui, à coup d'intrigues et d'efficacité, de calculs et de manoeuvres rondement menées, s'est vue couronnée reine-du-monde. Tout en conservant ses dessous sales, et sans pouvoir se débarasser tout à fait des mauvaises manières qui en dénoncent la basse extraction, celle du calcul, ni qu'on puisse la convaincre de ne plus se mettre un doigt dans le nez pendant les audiences.

Oui, je savais qu' Aristote et d'autres se réclamant de lui, inventèrent la logique, pas Descartes, merci, c'est du moins ce qu'on en dit. La vérité est probablement que les auteurs de la Renaissance sont allés puiser dans ce corpus à la recherche d'un vernis d'autorité, de vénérabilité. Et que leur choix s'est portée sur ce penseur qui fut probablement (c'est du moins ce que remarque Koestler et je suis tout près à le suivre) le moins créatif et intuitif de son temps.
Ce n'est pas une logique de jeu, c'est la logique qui permet au jeu, en l'occurrence la manœuvre en terrain de bataille, d'être joué selon certains principes fondamentaux de pensée, qui sont les mêmes que ceux déjà formalisés par Aristote.
Quant à la pensée ancillaire et à la nullité évidente d'Aristote, écoutez, vous êtes incroyable...
Je suis de plus en plus convaincu qu'aucune bataille militaire n'a jamais été gagnée dans l'histoire par l'arme de la logique, aucune bataille économique non plus.

La logique est le plumet qui décore le chapeau du vainqueur. Elle vient toujours a postériori de sa victoire, elle est un discours (on dit aujourd'hui narrative), dont la fonction est poïétique. Elle dit : "je gagne parce que le fort est toujours le plus logique et le plus admirable" mais ce faisant elle pose sur un réel un masque d'antiphrase, la vérité étant à lire la tête en bas : je suis le plus logique et ma logique est admirable parce que je suis le plus fort. Le poète de plein jour, glosateur de l'acquis, ne chante jamais que les victoires faites, et son chant procède par interversion des causes et des effets.

On évoque souvent la victoire napoléonienne d'Austerlitz, qui serait l'illustration même de l'art stratégique-logique au service de l'action guerrière telle que la conçoit Sun Tzu. Or il n'en est rien. Dieu est du côté des gros bataillons aimait à rappeler l'Empereur, et itou de la logique. Il fit marcher ses troupes pendant 48 heures sans pause pour aller à la rencontre de l'ennemi, ce qui stupéfia ce dernier : il y avait là un tour de force qu'il avait jugé impossible. L'Empereur, avant d'être "logique" ou "stratège" était un très grand meneur d'hommes. Il était l'enfant d'une Révolution qui n'avait été que ça : meneuse d'hommes, et Austerlitz prolongeait Valmy.

La logique des autorités allemandes qui se déployait dans ses "avis à la population" en Provence lors de ces tueries d'otages (celle de juin 1944 à Valréas que j'ai en tête à cet instant) était imparable parce que ces autorités avaient la force avec eux. C'est terrible à dire, mais quand elles reprochaient aux résistants français de ne pas être logiques, elles avaient raison ! Mais ce n'est que leur position dominante qui créait, forgeait le caractère raisonnable et logique de leurs arguments. La logique est l'accompagnement, la fanfare des légions victorieuses : elle est toujours celle d'un acquis gagnant. Seule, elle ne retourne jamais aucune situation sur le terrain, elle ne crée rien. Elle fut toujours le flon-flon, l'accordéon des conquérants célébrant leur omnipotence sur ceux qui ne les avaient pas vu venir.

Juin 1944 : les Allemands avaient parfaitement raison face à la Résistance, jusqu'à ce que des forces qui leur étaient antagoniques eussent réuni, face aux falaises de craie de Normandie, les plus gros bataillons flottants jamais vus de toute l'histoire de l'humanité, et que ceux-ci eussent commencé à faire tonner par milliers des bouches à feu à logique supérieure.

Victoire économique : n'importe quelle daube technologique que mettront les GAFA sur le marché suit la même loi, elle sera dominante, génialement supérieure par sa "logique intrinsèque" (ils disent "ecosystème") parce que portée par les gros bataillons du marketing et l'écrasante puissance financière de ceux dont l'ambition est d'en imposer la norme à l'ensemble de l'humanité.
La logique est acéphale : elle est le nom, la casaque de jokey, le petit costume de bonne, que revêt la raison mise au service de la Puissance.
Si la logique avait à voir avec les membres inférieurs, elle serait la démarche et même la faculté de marcher, voire l'impulsion motrice communiquant aux muscles le mouvement ; pour une raison qui m'échappe, vous continuez de parler chaussures. Tant pis.
D'accord avec Francis,

Exemple en terre d'Islam :

la célèbre victoire de Badr, qui renforça la foi des premiers musulmans et mit en garde les "mécréants" mecquois face à la toute puissance de l’Islam : aucune "logique" là dedans, rien que la force et le prestige à l'état pur - La Volonté d'un Dieu unique, absolu, transcendant.
La même année, Dieu ordonna le jeûne aux musulmans.

Moins c'est "logique", plus ça en impose à l'ennemi ; moins c'est "logique" et plus ça frappe les esprits (c'est "illogique" donc c'est forcément "surnaturel", "divin", ou quelque chose comme ça...).
La logique occidentale et la musique baroque, ou classique, sont structurées mêmement et s'épanouirent ensemble dans le moment d'émergence des Lumières. Est-ce un hasard ? Bien sûr que non : elles partageaient la même fonction, qui est celle de célébrer l'omnipotence royale et divine. En elles fusionnaient la filière pythagoricienne et la vieille école aristotélicienne dans un recrutement unique ; la petite servante et le barde s'épousèrent et ne firent plus qu'un dans la campagne universaliste occidentale qui s'ouvraient. Ces noces accomplies, elles furent invitées à investir l'immense champ libre que laissait à l'Occident le sommeil simultané de l'islam et de la Chine. Une bien belle histoire pour pas grand chose : 300 ans d'une illusion passagère que leurs parents avaient prise pour éternelle. C'est le propre des illusions.
L'illusion de la puissance du calcul réussi : inoubliable réplique dans le film de Pagnol Jean de Florette, donnée par Yves Montant (le Papet) à son neveu idiot Ugolin joué par Daniel Auteuil. Le vieux vient de sortir de son chapeau un stratagème imparable qu'il expose à son neveu. Celui-ci, admiratif, subjugué par le machiavélisme du Papet « Tu es fort Papet. Y'a pas à dire, tu es fort Papet. » Et l'autre, modeste, réaliste, de répliquer : « Ouais, je suis fort, je suis fort parce que j'ai les sous. »

La puissance logique émane de la puissance tout court. Elle ose tout et ne donne le meilleur d'elle-même qu'à l'abri d'institutions fortes, de cassettes royales (Descartes).

Comme la musique de cour, la logique est un luxe.
« Ouais, je suis fort, je suis fort parce que j'ai les sous. »

Et avec les femmes je suis beau, je suis séduisant, drôle, intéressant, bien monté, parce que j'ai beaucoup d'argent et/ou un métier qui en jette (Harvey Weinstein, par ex.).

Puissance pure en même temps que symbolique.
Selon Freud, les excréments du bébé représentent le premièr cadeau à la mère, le premier échange. Plus tard, dans la relation hommes/femmes, l'argent remplacera les excréments (ça c'est moi qui le dis).
Toute l'historiographie montre que l'histoire humaine est faite par les réfractaires à la logique.

La République française n'a acquis sa pérennité relative, son équilibre qu'à travers un long et douloureux effort des réfractaires à la logique robespierriste de l'Un. Il n'était que logique de couper en deux les prêtres insermentés à l'Assemblée constituante et la Convention, qui refusaient la soumission à l'Un. Mais de la résistance à cette logique, est née plus tard la notion de laïcité, de séparation, de dualité (inscrite dans les Evangiles) entre nation et religion qui devait connaître une bien meilleure fortune civilisationnelle que le robespierrisme.

Les prêtres réfractaires sous la Révolution étaient des militants anti-logiques. L'histoire leur donna raison.

Retour à la question de l'humanisme : la logique, le calcul et la comptabilité promus au rang d'humanisme permettent aux meurtriers de masse de continuer de se parer d'humanité. Au Cambodge de Pol Pot, en France occupée, et sous la Convention, en contrepoint de toute tuerie, la comptabilité est un humanisme. Un décompte exact des cadavres des massacrés doit être tenu. Car, figurez-vous, les bêtes ne savent pas compter. Il est donc essentiel, pour nous préserver d'être assimilés ou réduits à des bêtes, d'exiger une tenue serrée des registres de nos victimes. Qu'il manque une victime au décompte des morts, et c'est un vivant qu'il faudra immoler pour rendre les comptes exacts. A Valréas, des citoyens durent aller chercher des cadavres supplémentaires à la morgue pour satisfaire la comptabilité nazie après qu'ils eurent sauvé deux des leurs des balles allemandes. Même chose lors de la tuerie parisienne des journées de septembre 1792 : toute inexactitude dans le contingent des morts se devait d'être compensée sur-le-champ par des tués supplémentaires, n'importe qui (la matière humaine est indifférenciée dans et par la comptabilité et les rapports logiques entre objets équivalents, ceux-ci fussent-ils des vivants – la tuerie met en acte la vertu d'indifférenciation, et la comptabilité, science de l'indifférencié, aveugle à la qualité intrinsèque des choses, rend la tuerie polie).
Jusqu'à quel point la réplique du Papet ne s'applique-t-elle pas tout autant à l'intelligence artificielle qu'à celle, prétendûment naturelle, que le neveu prête à son oncle, celle-là forte seulement des sous et du marketing (du buzz) qui la portent ?
Mais si nous évacuons toute "logique" que reste-t-il ? Rien, sinon La Volonté de Puissance... avec son exigence insatiable de démonstration de force qu'exprime le complément "de Puissance". Car qu'est-ce donc que la Puissance ? C'est la loi intime de la volonté, ou de la force, qui est ainsi faite que vouloir c'est vouloir son propre accroissement, c'est vouloir être plus (plus "logique" que les autres, par ex.). Cet impératif conduit à l'alternative : ou bien s'augmenter, se surpasser ; ou bien décliner, dégénérer. Vie ascendante ou vie décadente.
C'est donc toujours à elle-même que la Volonté de Puissance a affaire. Pas de "logique" là dedans mais une (des) orientation, "un mouvement vers" ("zur Macht), sans finalité quelconque, pas de sens absolu mais un sens multiple.

Seriez-vous nietzschéen sans le savoir mon cher Francis ?
Bon, d'accord, mais... et la science dans tout ça ? N'est-ce pas, malgré tout, par notre supériorité scientifique et technologique, et donc la logique au carré, que nous avons dominé les autres peuples pendant si longtemps ?
Non. C'est par les armes, la spiritualité, qui conférait à nos conquérants une certaine audace, l'assurance du salut procurant une certaine immunité intérieure, la certitude de posséder la vérité justifiant d'avancer partout comme chez soi, etc.

Les sciences chinoises rencontrées par les jésuites en Chine se révélaient – jusque dans l'arithmétique, les modes de calcul, les technologies, la médecine, – supérieures à celles d'Occident.

La question de la raison, et de tous les chants entonnés à sa gloire : celle-ci fait parler d'elle, s'exprime haut et fort, dans les moments impériaux quiescents, lorsque la voie est libre pour une expansion (rappelons que la carrière admirable de logicien que connut Aristote lui-même est indissociable de la personne d'Alexandre, de sa fortune militaire et de la réussite de ses menées impérialistes).

Pendant trois bons siècles, à partir de la fin des guerres civiles en France et l'installation au trône d'Elisabeth en Angleterre, l'Occident ne rencontra dans son expansion aucun concurrent, aucun adversaire sérieux autre que lui-même. L'islam avait été mis KO debout par l'encerclement des thalassocraties occidentales qui avaient contourné les verrous mahométans par leurs vastes circumnavigations océaniques, d'une part, et par la Russie qui l'avait contourné par les steppes d'autre part. La Chine des Ming avait été envoyée au tapis (suicide du dernier empereur dans la déroute militaire) par les agressions des peuples d'Asie du Nord, les Manchous en particulier (chute des Ming, dernière dynastie chinoise : 1644). Moins de quarante ans, par conséquent, ont séparé le second échec mahométan devant Vienne en 1683, de l'effondrement de la Chine. La voie était désormais libre en Occident pour faire sortir à la logique son petit flutiau aristotélicien quiescent.

Pardon de vous donner des racourcis historiques aussi burlesques mais les films passés en accéléré permettent de dégager des mouvements d'ensemble que les détails occultent.

Ce que je tiens à vous soumettre aujourd'hui est ceci : que la logique, et même, toutes les élaborations sur et autour de la raison, sont le luxe du fort peu méfiant sur ce que lui réserve l'histoire et oublieux des ressorts et des circonstances qui lui valurent l'instauration de sa puissance. Elles sont la marque du fort qui se croit dispensé de combattre, c'est à dire qu'elles sont déjà la marque d'une faiblesse.

Ce qui est logique ne l'est toujours que dans un cadre de référence fini et arrêté, et ordinairement connu et convenu. En politique, Emmanuel Macron se montre paragon de raison et de logique. Il est probable qu'il s'apprête à créer, avec son équipe, un ministère des cultes, comme il en existe dans les pays musulmans, en violation flagrante des principes français de la laïcité, mais c'est parce que, constatant l'état des problèmes que pose l'islam en France, confronté à une islamisation "sauvage" du pays, il est logique de prendre pareille décision. En politique, l'invocation de la logique est un hymne à l'enfermement dans les états de fait constatés, aboutis. Elle n'est le ressort d'aucun changement, d'aucune sortie de la damnation au réel. Elle conforte l'enfer par la résignation qu'elle dispense, l'injonction permanente d'obéissance à ses lois.

Les ressorts du changement (dans le monde naturel comme en politique) s'opèrent par saltations hors les cercles de la logique. Ce qui m'a fait vous proposer que les acteurs de l'histoire ont toujours mis la logique au défi.

Dans l'histoire naturelle, la logique darwinienne ne comporte, théoriquement et originellement (car les choses ont un peu changé dans ce domaine depuis un demi-siècle), aucun accident, aucune aberration, anomalie, aucun saut hors du rail de l'évolution. Et comme il fallait s'y attendre, cette logique vit le jour dans un moment particulièrement florissant et prometteur de l'empire britannique. En cosmologie, le Big Bang est une violente aberration, une gifle assénée à toutes les lois logiques de l'univers, un sans-cause scandaleux. Pourtant c'est par lui, jusqu'à plus ample informé, que l'univers est advenu. Et croyez-vous que fût purement fortuit le fait que l'opposition la plus soutenue et endurante à la théorie du Big Bang émanât de certains cercles de savants britanniques à une époque (la première moitié du XXe siècle) où le soleil ne se couchait jamais sur leur empire ? Il faut à l'empire un régime de pensée quiescent, comme lui-même se complaît dans la représentation quiescente de soi qu'il se donne et tient à projeter alentour.

Toute l'histoire humaine, et toute l'histoire naturelle, n'évoluent que par bonds hors les grillages de la raison, du raisonnable, de l'inférable. C'est ainsi. Si une science logique supérieure existe, elle s'applique à une dimension d'espace-temps à laquelle la connaissance n'a pas accès. Et c'est dans cet espace inconnaissable, sorte d'éther métaphysique, que ces bonds illogiques trouvent leur "logique" à eux, dont nous ne savons rien, ou si peu.
Pour aller dans le sens de ce que dit Francis je dirai que c'est pour permettre à la Volonté de Puissance (pardon d'insister) de se maintenir que s'invente la "logique" - c.a.d., par ex., la réduction des phénomènes à des cas identiques. Cette schématisation, cette appropriation imaginaire du réel, permet de fuir ses propres contradictions et de se protéger fictivement à l'abri de raisonnements stables et rassurants. On voit donc que le "langage logique" répond à des besoins psychologiques et sociaux (des catégories telles que la cause et l'effet, de même que les classifications, les lois, les équivalences, défendent contre l'angoisse générée par un monde incertain et informe).

Reste que la "logique" - je veux parler des "catégories logiques" - échappe à toute critique radicale dans la mesure où par l'intermédiaire de la grammaire elle s'est réfugiée au coeur de la langue.
C'est par les armes, la spiritualité, qui conférait à nos conquérants une certaine audace, l'assurance du salut procurant une certaine immunité intérieure, la certitude de posséder la vérité justifiant d'avancer partout comme chez soi, etc.

Et nous savons qu'il ne suffit pas de contraindre et d'asservir un peuple, de lui confisquer ses armes, de l'exploiter économiquement, si l'on ne détruit pas en même temps sa force de résistance "ethnique", ou "idéologique", et si, pour ainsi dire, on ne le vide pas de son cerveau en l'aspirant par les narines.
N'empêche que les raclées successives que les Anglais ont administré à la France durant la guerre de cent ans étaient dues en partie à la leur supériorité technique et à une logique très terre à terre d'efficacité quand les Français persistaient, eux, à donner dans le chevaleresque et le panache.
Non plus Cassandre. La guerre de Cent ans fut longtemps perdue par le fait de nos divisions et querelles intestines, et ambitions contradictoires chez nos petits ducs et nos chevaliers fiéfés : à preuve Jeanne d'Arc, qui fit tant pour bouter cette peste hors de France : parvint-elle à ses fins grâce à des arguments technologiques supérieurs ? Evidemment non: elle y parvint par une détermination, une volonté unie et unifiante, puisée dans la spiritualité et qui inspirèrent son souverain désir d'en finir, de s'extraire enfin DE LA LOGIQUE, CELLE DE LA "DEFAITE LOGIQUE".

(J'avais envie de vous parler du jeu d'échecs, qu'on croit à tort "jeu de stratégie" mais là encore il n'en est rien : le jeune Bobby Fisher n'était pas un monstre de stratégie : les ouvertures et les finasseries stratégiques que le gamin de 15 ans avait acquises, chacun les savait, elles étaient offertes à tous, et elles le sont aujourd'hui plus que jamais. N'importe quel novice peut se former aux échecs sur internet, aura accès à toutes les ruses et recettes éculées, en deux semaines à peine. Mais Bobby était possédé de la volonté d'abattre l'adversaire. Il abordait le plateau de l'échiquier habité du désir souverain, absolument supérieur, de mettre en pièces l'adversaire – les grands maîtres qui firent les frais de cette passion carnassière du jeune Bobby Fisher avaient appellé ce garçon The Killer in Corduroy, "le tueur en pantalon à velours côtelé", car le malheureux Bobby était si pauvre qu'il n'avait qu'une seule paire de pantalons à présenter aux tournois. Au fond, ce phénomène des échecs était un sans-culottes, lui aussi. Bobby n'était pas mieux armé qu'aucun des grands maîtres qu'il se régalait de sortir des tournois, en série, les uns après les autres, en y ajoutant, comme d'autres une pincée de sucre, une pincée de sadisme. Bobby pouvait jouer classique, suivant le manuel, puis, alerte à tout événement de jeu nouveau, débordait dans la furie, le chaos, le sacrifice absurde, la fausse naïveté, et, face à ce "bordel" déconcertant qu'il répandait sans raison aucune sur l'échiquier, l'adversaire s'interrogeait, mi-perplexe mi-amusé, et ayant achevé de s'interroger sur l'illogisme théâtral et grotesque, puéril et grossier de ce jeune homme, il comprenait aussi, avec la grande amertume des vaincus par surprise, qu'il était désespérément mort. Bobby, alors, ponctuait la partie d'un sourire mona-lisesque, napoléonien).
Certes. mais alors d'après vous à quoi ça sert la logique ?
Je vous l'ai dit : dans l'histoire, à rien, étant musique de cour, pompeuse et tautologique célébration de puissance. Au mieux (et au pire) : à endormir les dominés. A quoi "servira" le logique ministère des Cultes de Macron, d'après vous ? A quoi servira la supra-logique intelligence artificielle de demain ?
Reste que la "logique" - je veux parler des "catégories logiques" - échappe à toute critique radicale dans la mesure où par l'intermédiaire de la grammaire elle s'est réfugiée au coeur de la langue.

Oui. Sauf que justement :

1. la langue telle que nous l'avons pratiquée ou apprise, peu ou prou, jusqu'ici, se meurt, preuve de la caducité de la logique qui la nourrissait, signe que sa prétention à l'immuabilité n'était qu'outrecuidance ;

2. les aristotéliciennes Kategoria (les "catégories du discours") et les kantiennes formes a priori de la connaissance, et l'ordre grammatical logique ne sont pas des universaux. La Chine, par exemple, ne les connaît pas. Dans l'histoire, leur élaboration consciente représente un admirable et charmant polissage de soi, léchage de pelage que se prodigue le petit chat dans les moments quiescents de la vie domestique.
En écho à ce qui vient d'être répondu à Cassandre sur l'utilité de la logique, et de la raison.

Les questions "a quoi sert la raison ?" et "à quoi sert de résister à la raison ?" n'en font qu'une, qui admet la même réponse "ensemble vide" : à rien.

Dans la disputatio qui opposait les Nazis à la Résistance, force est d'admettre que les Nazis avaient raison, quand ils opposaient à l'action des Maquis l'argument que la gendarmerie française avait pu conserver ses armes aux termes de la convention d'armistice, preuve que l'Allemagne respectait la France en uniforme ; qu'il ne fallait pas s'étonner si, des "terroristes" se travestissant en femmes ou en prêtre, on exécutât des femmes et des prêtres en représailles ; que le soldat allemand combat toujours sous uniforme, et de même le Milicien et qu'il était par conséquent inéquitable, injuste et déshonorant de la part du Résistant qu'il agît autrement, etc.

La raison est arraisonnante ; elle exerce un mouvement de traction du faible vers le fort, de l'homme désarmé vers les gros bataillons.

En 1792, le discours des Conventionnels aux prêtres réfractaires qui refusaient de prêter serment au pouvoir civil nouveau était strictement celui que devaient tenir 150 ans plus tard les autorités allemandes d'occupation aux Résistants : que si ces prêtres s'étaient laissé arraisonner, ils eussent pu garder leur chapelet et leur croix (comme la gendarmerie ses armes sous une Occupation allemande incontestée, dégagée de toute résistance) ; que se montrer réfractaire à la Raison revient toujours à agir contre ses intérêts, autrement dit, que la Raison étant universelle, elle est aussi attachée au bien de celui qui entend lui résister ; elle doit, en ses plis, réconcilier les parties, et par conséquent que se soumettre à elle est raisonnable et bénéfique à tous. C'est le discours raisonnable du dominant raisonnant qui a besoin de la collaboration de son dominé et agite ainsi le drapeau blanc de la Raison réconciliatrice universelle.

Tout ce discours de l'universalité politique de la Raison porta l'entreprise du bien commun (commonwealth) colonial pendant la période où l'Occident chrétien ne trouva face à lui aucune civilisation non chrétienne qui fût dotée d'un armement et d'une logistique modernes pour contester sa domination, soit en gros de 1689 à 1905, longue période durant laquelle les forces chrétiennes n'eurent à mener que

1. des guerres intestines à leur camp (rivalités entre puissances européennes sur tous les théâtres de la planète)
2. des guerres indiennes (Amériques, Inde, Afrique du Nord) et des expéditions punitives (Extrême-Orient)

Cette ère de domination de la chrétienté, adossée à la Raison universelle et d'elle entourée s'agissant de sa composante "Empire Français", prit fin quand, pour la première fois de l'histoire, une civilisation non chrétienne dotée d'une force militaire moderne se dressa contre une puissance se revendiquant de la chrétienté – la guerre russo-japonaise de 1904-1905, qui vit la victoire du Japon.

(La guerre russo-turque de 1877, qui vit la défaite des Ottomans, et qui ne fut pas pour autant une "guerre indienne", n'eut pas la même portée, la Sublime Porte n'étant pas prête militairement à affronter les forces russes :

De fait, les bataillons d’infanterie ne parvinrent jamais à leur effectif de 900, mais restèrent à 600 hommes. Les régiments de cavalerie ne disposaient que d’un peu plus de la moitié de leur effectif en chevaux. Il en était de même des batteries d’artillerie qui ne pouvaient recevoir les munitions nécessaires faute de transport. L’état des routes et des moyens de communication était médiocre. Seules les armes étaient au complet dans les dépôts.[[/i]/size]

À titre d’exemple, la situation dans laquelle se trouvait le maréchal Ahmed Muhtâr Paşa était très significative. Il disposait d’une armée éparpillée, à l’effectif incomplet, mal encadré, presque pas instruit, sans transport, sans cartes. Lorsqu’il fut surpris par une force de 125 000 hommes commandée par le grand-duc Michel, il était en train de rassembler à la hâte un contingent de 57 à 58 000 hommes.

[books.openedition.org])
Notant ce tournant dans l’histoire que marqua la défaite russe en Extrême-orient face au Japon en 1905, laquelle sonna la fin de partie d'une domination incontestée et absolue de la sphère occidentale chrétienne universaliste sur toute civilisation étrangère, je m'avise de ce concours de dates qui ne saurait être pris pour pure coïncidence : qu'en Occident, c'est cette année-là, 1905, l’annus mirabilis d’Einstein, que la Raison produisit la théorie de la Relativité restreinte. La Raison absolue et universaliste reculait pour mieux sauter : elle se qualifiait désormais de relative au moment même où la domination occidentale sur le monde le devenait elle aussi. Mais c'est encore elle, la déesse Raison et sa servante la logique qui, sous cette guise de la relativité prêtée à tout phénomène physique, devaient, quarante-ans plus tard, sur le même Japon, arraisonner de nouveau les récalcitrants, et avec quelle force ! durant la première semaine du mois d'août.

Une logique supérieure naissait en 1905 quand la logique d'une domination politique et civilisationnelle qui s'était crue pérenne connaissait son premier écueil majeur en mer du Japon ; et cette logique supérieure infligea à celui qui avait commis cet affront à sa prédécesseuse, la terrible rétribution atomique, la leçon de chose suprême. Et aucune autre leçon de cet ordre ne fut jamais infligée à quelque autre puissance contestataire que ce soit.
En guise de conclusion (provisoire) à ce chapitre de la discussion sur l'universalité de l'humaniste raison, et pour tenter d'apporter à Alain une réponse digne de la qualité de ses objections – je saisis cette occasion pour dire combien ses contributions me sont précieuses, même et surtout quand les critiques qu'elles comportent me sont d'apparence systématiquement adverses et paraissent devoir invalider bien de mes prémisses ; pas une seule intervention d'Alain qui dans nos multiples discussions où est abordé l'essentiel qui nous occupe, ne m'ait enseigné, directement ou indirectement, quelque facette du savoir que je tends à spontanément négliger –, si la question de la valeur, voire de "l'utilité" de la logique acéphale ne peut être réglée d'un coup de cuillère à pot, il convient, comme toujours face à la logique, de s'en extraire par le haut, j'entends de la relativiser par l'accession à un ordre de pensée qui s'en affranchisse en la prenant pour objet, ou plus précisément pour instrument profane, acquis ancilliaire de la pensée et de l'action.

La logique, et la raison qui s'en revendique, sont à la pensée et à la philosophie ce que la science anatomique est à la médecine, qui est l'art d'obtenir la guérison et le prolongement de la vie.

Ce qui devrait nous motiver, nous intéresser si nous sommes à la recherche d'une connaissance "plus universelle" (comme on dit "plus égaux que les autres") : explorer l'hypothèse d'une logique dont nous ne saisissons encore que la trace furtive. L'exemple de pareille trace nous est donné ici par le cas de la force politique et stratégique qui trouve le ressort qui lui vaut sa relance au XXe siècle dans une imbrication (les physiciens disent "intrication") de deux ordres : celui des relations stratégiques entre puissances civilisationnelles, qui d'un régime de domination absolue, passe à un régime de domination relative (à partir de la date phare de 1905) ; et celui de la pensée du monde physique, qui, abandonnant l'immuabilité newtonienne (Isaac Newton, physicien et penseur né en 1643, soit un an avant l'effondrement stratégique et civilisationnel définitif de la Chine) qui pose l'absoluité du monde physique, conjointe dans ce long moment de l'histoire (trois siècles) avec l'absoluité de la domination politique et stratégique de l'Occident, adopte un régime de relativité, restreinte d'abord (1905), générale ensuite.

Théories du monde physique et praxis des rapports de domination entre l'Occident et ses concurrents ont suivi le rythme d'un pas de deux, dans une synchronisation quasi-minutée et, trait plus remarquable encore : cette chorégraphie compose ses figures en passant par les mêmes nexus géographiques, soit dans le cas que je viens d'évoquer, l'archipel du Japon, comme si elle devait de la sorte signer son oeuvre, produire un indice destiné à nous éveiller à son sens. Voilà la méta-logique qu'il m'interesserait de connaître, celle que le vulgaire, que nous représentons encore, pourrait appeler logique des coïncidences. Elle se déploie dans une sphère véritablement supérieure, ou véritablement profonde (au sens de la psychologie des profondeurs de C.G. Jung) qui nous demeure très occulte, et dont on sait seulement avec certitude qu'elle est très étrangère à l'anatomie du genou.

[message modifié]
22 février 2018, 16:52   Péripatétismes
Eh bien un mot encore, Francis : il me semble extrêmement difficile, voire quasiment impossible, de s'extraire de la logique, soit par le haut, soit par le bas, de même que sans genou on ne peut guère plus marcher ; je ne sais pas plus ce que serait vraiment une pensée alogique que l'être hors du temps.
La science anatomique n'est pas seulement l'art de la guérison, elle l'est par voie de conséquence, mais elle décrit d'abord ce qui est, ce qui se passe quand tout va bien, et que l'articulation du genou par exemple est en état de marche ; à ce titre la logique n'est pas qu'une discipline qui étudie le raisonnement du point de vue de sa validité, car elle constitue aussi, c'est même son sens principal, l'objet de sa propre description comme étude : la logique est le raisonnement en acte, se faisant, l'enchaînement des termes et des propositions selon certaines règles correctes.
Aussi tout le monde raisonne, même ceux qui raisonnent mal, même les sophistes, les pires éristiciens, et vous-même autant que moi, vous ne cessez de raisonner, et cela ne se fait pas n'importe comment, mais conformément à des normes inférentielles que vous tenez pour justes, alors que ce n'est pas vous, Francis, qui avez édicté les critères de cette justesse : ce sont ces normes qui prétendent, à tort ou à raison d'ailleurs, à une universalité, c'est-à-dire à une certaine invariance de la forme et de l'expression apodictiques, chez vous, chez un Chinois lambda, un Papou et qui vous voudrez.
Essayez donc de penser sans raisonner du tout, en faisant abstraction de ce qui constitue le dispositif des plus élémentaires inférences, et dites-nous à quoi précisément vous êtes arrivé, ce que serait alors un tel chaos littéralement inintelligible...

Soit dit en passant, à propos de la très relative relativité de la théorie de la relativité : en fait, cette dernière n'est pas si relative que ça, même pas du tout si on y pense : la variabilité de certaines coordonnées de l'espace-temps est en réalité une conséquence nécessaire, très logiquement déduite, de la postulation de l'invariance absolue de la vitesse de la lumière. Non seulement la relativité n'infirme dans ce sens aucunement l'existence d'une constante qu'on peut dire proprement universelle, pour le coup, mais de plus les équations de Lorentz, qui sont en quelque sorte les modalités de transformation de la physique "classique" en milieu relativiste et n'auraient évidemment pas été possibles sans logique, ces lois de transformation ont donc une portée universelle ; universelle (le mot en soi n'est pas si grossier); osez dire le contraire !
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