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To whom it may concern

Envoyé par Thomas Rothomago 
23 novembre 2017, 15:13   To whom it may concern
"La soirée était charmante et je m’étais décidé à ne rien faire… (pour être poli, mettons que je rêvais). En réalité, ce n’étaient pas de ces minutes admirables sont on parle avec attendrissement et avec la prétention qu’elles avaient préparé l’Avenir. Non… c’étaient des minutes vraiment sans prétention, elles étaient simplement de « bonne volonté ».

Je rêvais… Se formuler… ? Finir des œuvres… ? Autant de points d’interrogation posés par une enfantine vanité, besoin de se débarrasser à tout prix d’une idée avec laquelle on a trop vécu ; tout cela cachant assez mal la sotte manie de se montrer supérieur aux autres. Être supérieur aux autres n’a jamais représenté un grand effort si l’on n’y joint pas le beau désir d’être supérieur à soi-même… Seulement c’est une alchimie plus particulière et à laquelle il faut offrir sa chère petite personnalité en holocauste… C’est dur à soutenir, et absolument improductif. Par ailleurs, solliciter l’assentiment unanime représente un temps considérable perdu en de constantes manifestations ou d’inlassables propagandes ; on peut y gagner le droit de faire partie d’un paquet de grands hommes dont on échange les noms pour ranimer de languissantes conversations d’art… Je ne voudrais pas insister, afin de ne décourager personne."

Claude Debussy – Monsieur Croche, antidilettante (1921, posth.)
23 novembre 2017, 20:19   Re : To whom it may concern
« Être supérieur aux autres n’a jamais représenté un grand effort si l’on n’y joint pas le beau désir d’être supérieur à soi-même… Seulement c’est une alchimie plus particulière et à laquelle il faut offrir sa chère petite personnalité en holocauste… »

Être supérieur à soi-même… Magnifique ambition (très camusienne), on lit cela avec une poignante nostalgie quand on vit à l'époque de l'omniprésent « Être soi-même ».

Merci pour ce bel extrait, cher ami.
24 novembre 2017, 13:24   Re : To whom it may concern
Ravi, cher Marcel, de vous avoir intéressé à ce livre que je découvre avec grand plaisir. Il se pourrait bien que vous soyez également sensible à cet autre extrait :

"Comme j’arguais d’avoir assisté et même participé à des enthousiasmes très recommandables, il [Monsieur Croche] répondit : « Vous êtes plein d’erreurs, et si vous manifestiez tant d’enthousiasme, c’était avec la secrète pensée qu’un jour on vous rendrait le même honneur ! Sachez donc bien qu’une véridique impression de beauté ne pourrait avoir d’autres effets que le silence… ? Enfin, voyons ! quand vous assistez à cette féerie quotidienne qu’est la mort du soleil, avez-vous jamais eu la pensée d’applaudir ? Vous m’avouerez que c’est pourtant d’un développement un peu plus imprévu que toutes vos petites histoires sonores ?"

Claude Debussy - Op. Cit
24 novembre 2017, 14:22   Re : To whom it may concern
Ce Monsieur Croche, alter ego du Monsieur Teste de Valéry ?

Si j’avais décidé comme la plupart des hommes, non seulement je me serais cru leur supérieur, mais je l’aurais paru. Je me suis préféré. Ce qu’ils nomment un être supérieur, est un être qui s’est trompé. Pour s’étonner de lui, il faut le voir, — et pour le voir il faut qu’il se montre. Et il me montre que la niaise manie de son nom le possède. Ainsi, chaque grand homme est taché d’une erreur. Chaque esprit qu’on trouve puissant, commence par la faute qui le fait connaître. En échange du pourboire public, il donne le temps qu’il faut pour se rendre perceptible, l’énergie dissipée à se transmettre et à préparer la satisfaction étrangère. Il va jusqu’à comparer les jeux informes de la gloire, à la joie de se sentir unique — grande volupté particulière.

La Soirée avec Monsieur Teste – paru pour la première fois en septembre 1896.

(où l'on note que ce que Valéry désigne comme "la première erreur" apparaît comme version post-chrétienne du péché originel de parole. La parole comme chute : Il suffisait d’imaginer les grands hommes ordinaires, purs de leur première erreur, ou de s’appuyer sur cette erreur même pour concevoir un degré de conscience plus élevé, un sentiment de la liberté d’esprit moins grossier. – la satisfaction que procure le don de soi par le verbe est une "satisfaction étrangère", et cela va sans dire !)
24 novembre 2017, 21:21   Re : To whom it may concern
Ah oui, j'adore « vos petites histoires sonores » ! Sous la plume de Debussy ça prend une belle dimension.

J'aime beaucoup Monsieur Teste, et Valéry en général, mais ça je connaissais, mais je ne me souvenais pas de cet intéressant passage.
24 novembre 2017, 22:35   Re : To whom it may concern
A propos de 1896, l'extrait ci-dessous du Le Jardin des bêtes sauvages de Georges Duhamel, qui date de 1938. L'homme mûr se souvient d'un certain Paris (celui de 1895 pour être exact), et, comme de juste, cet écrivain qui n'a jamais été réputé pour être le moins du monde célinien, nous révèle dans ce récit autobiographique, le Paris de Mort à Crédit (la famille de Duhamel habitait dans le cinquième arrondissement, non loin de la place Monge, et connaissait ce qu'on appelait alors "la dèche" – le seul trésor, qui était double, qu'elle possédât, se composait d'un piano et de la soeur cadette de George, qui en jouait de manière inspirée, subjuguant l'auditoire familial autant que le voisinage).

Donc la dèche parisienne, à la Belle époque, se déclinait spontanément en un tableau célinien malgré lui, si l'on veut. Comme les oliviers contorsionnés des peintures arlésiennes de Van Gogh, qui sont véritablement tordus dans la nature, par le vent, qui le sont avant que d'être "de l'art" sous la main de l'artiste. Non, les oliviers arlésiens de Vincent ne figurent en rien "son âme tourmentée", comme disent les dépliants touristiques, mais ils sont ainsi par la vertu du Réel, qui s'est imposé au peintre, qui aura cueilli, de sa souveraine figure naturelle, la psyché curieuse, charmée et observante de Vincent. A Paris, la misère semble avoir été spontanément, dans sa nature sociale, déjà matière inspirée ou inspirante. C'est le privilège des artistes, qui font prendre la nature (y compris la nature sociale des choses) comme matière artistique livrée telle par le Réel avant même qu'ils ne l'aient touchée pour en produire une composition.

Il y a dans cette page sur l'an 1895, comme une définition en acte de la culture : celle-ci en ressort comme l'air qu'on respire, pénétré des choses que l'on sait du temps que l'on vit ; les grands événements communs (à un pays, une grande ville comme Paris) baignent dans le sel d'un quotidien partagé ou connu de tous ceux que ces événements touchent et qu'effleure leur sens, lequel ne se fige encore que dans cette trame quotidienne.

L'élément étranger, celui qui aborde ce sustrat cuturel des choses dites, sues (aussi triviales soient-elle) et perçues, même en voulant les aimer, dilue et défait cet édifice culturel – ses apports ont beau être riches, ils n'en défont pas moins la fragile trame de l'existant : son assimilation ultérieure à ce corps culturel n'en sera jamais autre que cicatrisation d'un traumatisme doublement subi, le sien propre comme celui des "accueillants". Et que dire alors du droit au rejet de l'histoire, histoire que l'étranger nouveau venu affirme ne pas reconnaître comme sienne en arrachant aux pouvoirs intellectuels et instances académiques du pays – cf L'Histoire mondiale de la France de ce Boucheron de malheur – le droit de superbement la piétiner de tout son mauvais roman victimaire, que les mêmes instances académiques s'appliquent à lui fabriquer à sa mesure, à la mesure de ses ambitions politiques et de la promesse qu'il s'est faite d'une domination future sur ceux qui se sentent à juste titre les dépositaires de cette histoire ?


Pour bien raconter, pour bien chanter notre année 1895, je sens que ne me suffit plus la petite flûte de fer-blanc sur laquelle j'ai célébré les saisons de ma première enfance.

Comme ces parchemins qui se trouvent, en certaines de leurs parties, d'une fine transparence cornée, l'histoire Pasquier
[nom de famille du narrateur] laisse, parfois, entrevoir l'histoire du siècle. Le monde Pasquier n'est pas si clos qu'on n'y sente errer les clartés, les souffles, les rumeurs de l'univers. Je l'ai dit dans un autre récit, mon père était un assez bon exemple de ce que les philosophes allemands ont appelé "l'animal antipolitique". Il était beaucoup trop occupé de soi-même pour rapporter à la maison l'odeur des événements extérieurs, la vibration des passions politiques. Une partie des grandes nouvelles visitaient notre retraite par hasard, ou même par effraction. Il en résultait, il en résulte encore, dans mon souvernir, une juxaposition assez incohérente des images, quelque chose de comparable à ce que les photographes nomment surimpression.

Si je m'abandonne aux songes, ce qui, d'abord, comble mon coeur, c'est le souvenir de nos querelles, de nos drames, de toutes ces misères Pasquier qui n'ont pas encore cessé de déformer ma vision et qui sont pourtant mon patrimoine le plus sûr. Mais l'esprit de l'enfant s'entr'ouvre, bien qu'avec défiance ; à travers les colères paternelles sonnent, de temps en temps, inopinés, impérieux, les clairons de Madagascar. Notre famille est consumée par une flamme intérieure.

Les grandes puissances d'Europe achèvent de se partager la terre. Dans le regard de ma mère tremble une douleur poignante. Paris et la province retentissent chaque matin de la clameur des grévises, quelque chose de violent, de furieux s'allume sur le visage des hommes qui traversent toute la ville, à pied, bien avant l'aube, pour aller à leur besogne. Cécile joue, sur un grand piano noir, des airs d'une beauté déchirante. Elle s'arrête parfois et j'entends comme des cris et des détonations : les Prussiens ont percé, d'une mer à l'autre, un canal, sous le Danemark. Les Japonais et les Chinois poursuivent une chamaille féroce et sans fin. Je grimpe, tremblant de frayeur, un escalier, rue de Fleurus. Bismark est malade, malade ou mort. Je vois son portrait, sous un casque hideux, dans un journal du dimanche. Les images des illustrés, avec leurs couleurs cruelles et périssables, ont parfois plus de force que des souvenirs personnels. Ferdinand
[frère du narrateur] est assis, tout honteux, sur une chaise. De longues larmes viennent s'égarer dans sa jeune moustache. Cela n'a vraiment aucun rapport avec le président Félix Faure, ni même avec les malheurs de l'Espagne dans une île des lointaine des Antilles. Et pourtant tout cela reste confondu, faits et sentiments entrelacés dans une étreinte dérisoire. Père et moi, blêmes tous deux, tous deux les dents et les poings serrés, nous nous regardons en silence, avec défi, avec fureur, dans une chambre sans issue. Les bombes des anarchistes éclatent, de-ci, de-là, pour assouvir ou pour accroître mon angloisse. Un été brûlant, haletant, attisé de toute ma colère, pille les jardins poudreux. Parfois, les événements se compénètrent, s'associent. L'histoire entre dans notre logis et s'incorpore vraiment à nos pensées. Pasteur est mort. On en parlera chez nous pendant une semaine. On pourrait croire que papa va nous faire prendre le deuil. Il a trouvé ses dieux et les honore à sa façon. Cécile s'avance, mince et fière, sur un théâtre immense, au milieu des musiciens. Le monde entier regarde l belle petite fille. Tananarive est tombée. Wagner entre dans ma vie comme un corsaire, à l'abordage. Parfois, parce qu'ils sont proches, d'infimes événements me cachent le reste de la terre. Le bruit menu que fait ma mère, dans la cuisine, m'empêche, certains jours, d'entendre le pas des nations qui s'acheminent vers leur destin.

Et, cependant, les grandes passions qui vont, pendant bien des lustres, faire virer la roue du monde, s'enracinent, de toutes parts, dans le siècle finissant. Toute les idées qui vont, pendant bien des années, alimenter, exalter, puis décevoir des millions d'esprits avides, toutes ces idées commencent de couler comme des sources à travers l'été suffocant de l'année 1895.

25 novembre 2017, 09:00   Re : To whom it may concern
"une définition en acte de la culture : celle-ci en ressort comme l'air qu'on respire, pénétré des choses que l'on sait du temps que l'on vit ; les grands événements communs (à un pays, une grande ville comme Paris) baignent dans le sel d'un quotidien partagé ou connu de tous ceux que ces événements touchent et qu'effleure leur sens, lequel ne se fige encore que dans cette trame quotidienne."


Paraphrasant Wittgenstein* on pourrait dire : "La culture est tout ce qui (nous) arrive." Mais pour que ça nous arrive faut-il encore que nous soyons présents et que nous habitions, avec ce style qui n'appartient qu'à nous, "chez nous". La "France d'avant" disparaissant, c'est nous-mêmes qui ne savons plus où nous sommes, et si même si nous existons encore...

Qu'en est-il dans ces conditions de notre prise sur les choses et de leur prise sur nous, qu'en est-il de notre sacro-saint rapport à la réalité, qu'en est-il du principe de réalité ?


* "Le monde est tout ce qui arrive."
25 novembre 2017, 13:54   Re : To whom it may concern
La saison, ici l'été 1895, saison séche et vraisemblablement caniculaire, point de bascule, partage de midi à partir duquel les sources de l'histoire du siècle à venir semblent s'écouler. La saison, bien autant que l'espace, dit le temps, le point de repère de la culture en borne l'expansion à la manière de la frontière. Particularité des pays tempérés, à quatre saisons : Europe, Chine, Japon, Amérique du Nord, mais pas l'Afrique dans la majorité de son espace, ni l'Asie du Sud-Est ou l'Asie du Sud, et pas non plus l'Amérique centrale où l'histoire tend à faire du sur place. Pas question de réhabiliter ici je ne sais quelle théorie des climats, mais il se trouve que les sources politiques dans nos climats sont saisonnières, et que l'entropie climatique ("entropie" et non "changement") qui gomme les saisons fait le jeu d'une certaine entropie politique intertropicale. Le migrant africain importe son absence de saison, de marche saisonnière du politique, laquelle au demeurant n'exclut en rien une cyclicité de son progrès, bien entendu.

Les orientaux des pays tempérés (Chine, Japon) reconnaissent une cyclicité duodécinale à la marche du temps. Ainsi l'été 1895, dont Duhamel nous dit qu'il fut à la source de toutes les passions futures qui déchirèrent le siècle à venir, se trouve avoir pour frères de classe l'été 1967 (1895+ 6x12), par exemple, le fameux "summer of love" libérale-libertaire dans la suite et les conséquences duquel nous barbotons encore aujourd'hui; et l'été 2003 (1895+9x12) celui où se prépara la deuxième guerre du Golfe menée par G.W. Bush, dans la suite et les conséquences duquel nous barbotons aussi.

L'an 1895 est une année (yáng), qui dans l'année solaire correspond au mois de juillet, et dans la journée de 12 heures (dont chacune vaut deux des nôtres), lui correspond la tranche elle-même caniculaire de 13 heures à 15 heures, d'où la chaleur intense des étés de cette classe d'années (l'été 2003 étant resté dans toutes les mémoires): Partage de midi, fécond de sources et des fleuves tumultueux de l'autonomne.

G. Duhamel savait-il cela ? Bien sûr que non. L'avait-il senti alors ? Non plus : il l'avait constaté, comme Van Gogh la contorsion naturelle des troncs d'olivier en pays d'Arles.
27 novembre 2017, 09:48   Brelan
Le troisième de ces Messieurs, c'est bien sûr le docteur Faustroll :

Le docteur Faustroll (si l’on nous permet de parler d’expérience personnelle) se voulut un jour plus petit que soi-même, et résolut d’aller explorer l’un des éléments, afin d’examiner quelles perturbations cette différence de grandeur apporterait dans leurs rapports réciproques. […] Et s’étant réduit, comme paradigme de petitesse, à la taille classique du ciron, il voyagea le long de la feuille d’un chou, inattentif aux cirons collègues et aux aspects agrandis de tout, jusqu’à ce qu’il rencontre l’Eau.

Alfred Jarry – Gestes et opinions du docteur Faustroll (1898)
27 novembre 2017, 11:59   Re : To whom it may concern
Je vois deux autres messieurs de ce type, qui se serrent autour d'eux pour entrer dans la photo de famille: A.O Barnabooth, milliardaire poète et voyageur, et Monsieur Pickwick des Papiers posthumes du Pickwick Club et je les vois tous réunis dans l'ombre tutélaire du grand Don Quichotte.
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