Le site du parti de l'In-nocence

Dieu est une pucelle chinoise de 18 ans

Envoyé par Francis Marche 
Dieu ou le diable, en l'occurrence, c'est pareil :

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Mlle Wang est aujourd'hui âgée de 30 ans. Elle dit, à propos de son art : le sacrifice de soi est ce qui donne du sens à la vie. Sans sacrifice, le fun tout seul est d'un ennui mortel.

Pendant ce temps, dans notre beau pays, fleuron de l'Union européenne, une de nos connes en chef à la tête de je ne sais plus quelle officine ministérielle en toc nous a récemment gratifié d'un "l'éducation musicale par le classique, la prééminence du classique doit céder le pas. Ca suffit la musique classique, c'est dépassé" (je cite de mémoire).

Il y a la puissance et la grâce ou plutôt, comme ici, chez Mlle Wang, la grâce qui accompagne la puissance et la fierté chinoises. Et il y a les post-puissances dégénérées, éperdument fun, comme la nôtre, éperdument dans le coltar de l'Histoire, en partance inexorable vers la poubelle de l'éternité.
La maestra dans les transcriptions des Lieder de Schubert. Sentiment que cette musique (qui peut devenir rengaines et scies écoeurantes sous les doigts de certains pianistes pourtant de renom), se réveille, se révèle, se dénude, s'offre et s'échappe dans les airs dans un même élan. Les mots me manquent. Yuja Wang serait un "phénomène". Le terme n'est pas juste : c'est un miracle incandescent, selon un de ses admirateurs qui a trouvé la formule qui se refusait sous ma plume.

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Aux prises avec Hammerklavier. Etre enfant prodige et, en passant, la souveraine maîtresse de la discipline.

Comme les athlètes grecs antiques, la patronne a l'instinct supérieur et merveilleusement juste de se produire à poil :

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Francis,

saviez-vous que Leibniz pensait que l'arbitraire du non-phonétisme de l'écriture chinoise tenait à son indépendance par rapport à l'histoire ? C'est pourquoi cette écriture lui semblait avoir été inventée par un sourd.
Elle est vraiment ébouriffante...
Pascal, je ne sais plus ce que Leibniz a écrit sur l'arbitraire non-phonétique du chinois et j'avoue que je ne comprends guère de quoi il est question par ce terme. La dimension sémantique est bien sûr omniprésente dans cet écrit puisqu'il pose des idéogrammes et qu'il ne repose sur aucune articulation syntaxique, pourtant, et c'est peut-être ce qui fait la "magie" de son idiotès, il est aussi transcription phonétique de la parole. Il sait, dans le même temps qu'il jette ses sémantèmes à l'interlocuteur ou au lecteur solitaire, transcrire les sons de la parole comme un perroquet, ce qui est chez beaucoup de linguistes une source légitime d'émerveillement. Les noms propres se transcrivent en chinois avec ou sans leur adjoindre un "sens" ou une évocation ou un référent imagier. J'avais ici, il y a longtemps expliqué que le toponyme français Fontainebleau se transcrivait par une harmonique image-son en chinois qui "évoquait" la chose par des graphies adaptées, lesquelles ont l'heur de se prononcer Fon-Tain-Blo, cette harmonie entre le plan sensoriel et le plan de l'intellection est en outre souvent redoublée par une autre harmonie qui est celle du signe écrit qui "imite" le référent, le signifie emblématiquement, soit ce que Claudel avait repéré en Occident comme "harmonie imitative" dans certains mots du français (toit, locomotive, pain, etc.)

Le nom Pascal Mavrakis n'a aucun sens. Pourtant je peux choisir pour le transcrire en chinois des caractères qui se prononceront Pa-Sseu-Ka-Ma-Fa-Ki-Sseu comme le perroquet reproduit comme il peut les sons qu'il entend et opérér ce choix dans l'immense stock de caractères homophones du chinois en sélectionnant ceux qui par la puissance évocatrice de leur graphie et l'histoire de leur usage, seront fidèles à votre personnalité telle que je la perçois.

Je ne sais évidemment pas – et je crois que personne ne sait – comment ce dispositif fonctionne et s'il fonctionne encore dans l'esprit et le coeur de cette jeune femme qui a quitté la Chine à l'âge de 14 ans. Je suppose que dans une certaine mesure, elle lit les partitions de Beethoven avec les sens et le sens. Elle a déclaré dans un entretien que Beethoven n'était pas musicien mais philosophe, et il semble que cette idée l'ait guidée dans son interprétation de la sonate Hammerklavier au Carnegie Hall. Mais l'affaire doit être infiniment complexe à démêler.
Tenez Alain, Yuja à Tel Aviv, dans la sonate pour deux pianos et percussion de Bartok. C'était il y a un an, le 27 décembre.

Cette musique semble avoir été composée pour son jeu, son toucher implacable et fin, et ici percussif et métallique. En outre, j'entends dans cette pièce des jeux de gamme orientales, mais sur ce plan, j'ai l'oreille tendancieuse.

Bartok est le seul compositeur dont Yuja doit suivre des yeux la partition qu'elle joue en concert. Elle semble canaliser la musique écrite par tout son corps et nous la restituer ainsi. Elle est partie à l'instrument comme à la composition. La pièce en ressort comme neuve, refaite, recomposée en trois dimensions, retrempée de Yuja :

[yujawang.nicerweb.net]
@Francis

Merci pour votre réponse. A relire.


NB : c'est R. Millet qui, dans l'un des ses nombreux écrits sur la musique, parle de Leibniz et de l'arbitraire non-phonétique du chinois.
Curieux, cette sonate pour deux pianos où il n'y en a qu'un... La partition du deuxième piano est jouée par les deux xylophones, ce qui ne me semble pas dans l'esprit de l'œuvre, mais je suppose qu'il s'agit de ne pas faire de l'ombre à Yuja Wang qui assure le spectacle, avec son époustouflante virtuosité technique habituelle, sa jolie frimousse, sa robe fendue jusqu'à la taille et ses talons-aiguille surdimensionnés. Cependant, si vous voulez bien me permettre, elle n'a pas tellement l'air d'une pucelle, chinoise ou pas.

J'aime bien Yuja Wang, même quand elle fait le clown, surtout quand elle fait le clown en fait ; mais dans la Hammerklavier, non, je ne crois pas, elle n'est pas faite pour ça. Dans quarante ou cinquante ans, peut-être ?
Marcel, j'ai écrit "pucelle" à propos d'une vidéo YouTube où on la voit très jeune, et j'ai pris soin de préciser dans mon intervention suivante qu'elle était aujourd'hui âgée de 30 ans.

Oui le deuxième piano est joué par les deux xylophones, ça allait sans dire.

Sur la Hammerklavier, j'aurais tendance à vous suivre. Disons cependant qu'elle s'en acquitte superbement, et avec une émotion qu'on n'aurait pas escomptée chez elle. Sa version en ressort à mes oreilles comme plus profonde, plus riche,
émotionnellement plus complexe même si avec une touche de "pathétique" point trop nécessaire mais c'est affaire de goût, que celle de Gould, par exemple. On reproche parfois à Yuja Wang de ne pas "saisir l'architecture des pièces", ce qui est partculièrement injuste, comme le confirme son interprétation de la Hammerklavier à Carnegie. Pour les autres oeuvres pianistiques (les préludes de Scriabine !), l'architecture est saisie par la pianiste en un souffle unique, une exposition continue que rien n'interromp, un flash tridimensionnel de l'oeuvre, encore une fois offerte toute en un. C'est l'architecture-Yuja qui saisit l'oeuvre et la "recompose" comme nouveauté en la restituant, comme je disais.

C'est banal à dire, parce que cette expression a été galvaudée par la presse ordinaire, ça fait Télérama, mais tant pis, disons-le en faisant abstraction du cliché : Yuja Wang nous fait redécouvrir les oeuvres qu'elle inscrit à son répertoire. Martha Argerich, qui compte dans le nombre de ses admirateurs dit d'elle qu'elle est "une bouffée d'air frais". Je n'y vois qu'un euphémisme, mais venant de Martha, disons que cela est à prendre au sens plein et fort du terme, à la lettre.
Sur les tenues vestimentaires de Yuja qui font beaucoup jaser : cette jeune femme, depuis bientôt une dizaine d'années, se produit en concert tous les trois soirs en moyenne, et est en tournée mondiale quasi permanente (hier soir elle était à Vienne, ce soir à Rome et demain Londres – trois récitals en trois jours dans trois capitales européennes !), ce qui veut dire que ses uniques sorties sont ses concerts ! Donc, comme toutes les jeunes femmes célibataires, sociables et en bonne santé, elle s'habille pour sortir... et s'habille à la manière des jeunes chinoises qui sortent et courent les soirées (les hauts talons étant obligatoires pour une femme de sa taille qui cotoie des Européens qui mesurent trente centimètres de plus qu'elle en moyenne). My take sur le sujet.
Curieux, tout de même comme il est aisé de vérifier que l'aversion, comme son nom du reste l'indique bien, n'est que de l'amour retourné comme un gant : je vois dans la présence de deux xylophones au lieu d'un second piano un truchement qui serait non point au service de la mise en valeur de la pianiste mais au contraire des percussionnistes. Et peut-être aussi une affirmation que le piano, pour Bartok et évidemment dans cette sonate, est bien un instrument de percussion parmi d'autres. Le père de Yuja Wang était percussionniste, ce qui ne fait qu'ajouter à l'illusion bienvenue que cette pièce semble avoir été composée pour elle.
Repassant ce concert à Tel Aviv, je m'avise que la tenue choisie par Yuja Wang n'est pas davantage fantaisiste qu'innocente : le bleu et le blanc qui sont les couleurs du drapeau israëlien (lequel on voit planté sur la scène) sont données ici par la robe bleu ciel très découpée et par le blanc dont elle s'est teint la peau, vraisemblablement par des crèmes idoines. Ce teint de peau n'est pas naturel chez elle.

La musique est réinterprétée en une expérience scénique, ce qui contribue à la populariser, et ce faisant ne manque jamais de susciter l'horreur, l'ire et les commentaires désobligeants de certains, toujours les mêmes.

A Moscou, on la voit sur YouTube déchirer le concerto n° 3 de Prokofiev devant un parterre de dignitaires ébahis : la robe est bleu roi, le teint lunaire, le rouge à lèvre incarnat ou presque (Yuja ne met jamais de rouge ordinairement). Ce concert de Moscou est d'anthologie. Je n'ai jamais entendu ce concerto comme ici, qu'elle livre en le faisant renaître :

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On peut sans doute dire que le piano est le plus percussion de tous les instruments mélodiques et le xylophone le plus mélodique des instruments à percussion, ce qui fait un terrain de rencontre, il n'empêche, ce n'est pas écrit pour piano et xylophones et le fait qu'il faille deux de ces derniers pour jouer la partition du seul second piano le montre bien. Surtout, cela déséquilibre complètement la pièce et, à tout prendre, je crois qu'il aurait mieux valu faire jouer les deux parties de piano par des xylophones.

Je ne reproche certes pas à Mlle Wang l'extravagance de ses tenues car je prends plaisir à l'y voir.
Ecoutez-la dans le 1er concerto de Tchaïkovsky, Marcel, à 17:20 dans cette video YouTube. Pas mal pour un "clown" vous ne trouvez pas ?

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Elle est surprenante dans cette oeuvre par la féminité de son jeu, car Yuja n'est pour tout dire jamais féminine. Yuja attaque habituellement les concertos comme un petit soldat qui part à l'assaut dépoitraillé en entraînant tout le monde après lui. Elle se voit moins comme un clown que comme marionnette du compositeur et de sa musique. Elle le dit, et explique ainsi sa fascination pour Petrouchka, justement. Elle dit, flaubertienne, Petrouchka, c'est moi !

Comparez cela avec l'interprétation de ce concerto de Tchaïkovsky que donne son compatriote Lang Lang, qui, lui, c'est terrible à dire, joue ce concerto comme de la grande musique, vous savez, celle que les concierges nomment ainsi.

Lang Lang dans le 1er de Tchaïkovsky :
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(faut-il le préciser : aucune intention de dénigrer Lang Lang ici, mais c'est que Yuja Wang joue dans une autre dimension, une autre sphère. Peut-être serait-il justifié de la comparer à la Callas qui se transfigurait d'un personnage à l'autre, d'une oeuvre à l'autre)
Yuja en marionnette de Manoel de Falla (Charles Dutoit à la baguette) :

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C'est après avoir entendu les interprétations d'Alicia de Larocha qu'elle a suggéré à Dutoit d'interpréter les Nuits dans les jardins d'Espagne.


Dont ceci :

que le rock-and-roll est mort avec Johnny Halliday et bientôt Jagger ;

que la moyenne d'âge de ceux qui auront suivi leur cercueil est le double de celui de Yuja ;

que Yuja est la Chine et musicalement la jeunesse du monde ;

que la musique que représente et que porte et diffuse de tout son être cette jeune chinoise est occidentale et dite classique ;

que la Chine, par le plus beau des paradoxes et la plus belle des boucles bathmologiques pourrait sauver la culture occidentale et, comme cela se laisse entendre ici, l'Espagne qui elle aussi pourrait tantôt ne plus être.

enfin,

que la Chine pourrait être l'avenir de l'Occident quand celui-ce se montre en voie d'engloutissement sur ses propres terres.
J'ai envie d'étoffer un peu ma réponse à la question de Pascal, qui se trouve aujourd'hui à Shanghaï :

Le sens, en chinois investit tous les noms, qui en deviennent chargés non plus seulement d'un sens mais d'un outre-sens qui relève non plus d'une sémantique mais d'une mantique, d'un sens à venir par inscription augurale et cela s'adosse souvent à ce qui n'est rien de plus qu'une translittération phonétique. Une illustration de cela :

Au printemps 1989, le meneur (comme on disait en mai 68) des manifestations étudiantes et de l'occupation de la place Tien An Men à Pékin, qui a si mal fini le 4 juin, était un Ouighour, par conséquent porteur d'un nom qui avait été phonétisé en chinois han : Wu'er Kaixi. Quatre caractères, ce qui est la marque d'un nom étranger sinisé (les Hans n'en ont que trois). C'était son nom avant, pendant et après ces événements qui durèrent un bon mois. Encore une fois, il s'agit d'une transcription "perroquet", purement phonétique du nom de l'intéressé.

Il fut exfiltré de Chine dans les journées qui suivirent le massacre du 4 juin et émigra à Taiwan ensuite (voir sa biographie en français dans sa fiche Wikipédia). Mais son nom demeura impérissable dans l'esprit et la mémoire des Chinois de Hong Kong et de toute la diaspora qui avait suivi ces événements avec une intense émotion.

Voici comment s'écrit ce nom ainsi transposé en chinois : 吾爾開希

Il se trouve que 吾 en chinois ancien désigne le sujet qui s'exprime. Il se prononce wu deuxième ton en mandarin, et en français pourrait se traduire comme moi. Ce terme, très antique, était usité en japonais ancien et en coréen. C'est un radical qui entre en combinaison avec plusieurs dizaines de graphies pour constituer un vocabulaire courant.

– fiche wikimachin de 吾 : [en.wiktionary.org]


爾, qui se prononce er, comme le chiffre deux, c'est le vis-à-vis, l'autre à qui l'on s'adresse, vous/toi, donc. Ce caractère est si antique qu'il est classé dans les fiches wiki comme à la fois littéraire et dialectal.


– fiche wikimachin de 爾 : [en.wiktionary.org]


開, qui se prononce kaï est du vocabulaire courant et désigne ce qui s'ouvre comme une fleur


希, qui se prononce shiii est le terme ordinaire pour désigner l'espérance.

Ce qui fait donc surgir ce que je vous désignais comme "outre-sens", inscription augurale, mantique onomastique : le nom de cet Ouïghour, si célèbre dans ces journées de mai-juin 1989 diffusait comme ultra-sens : MOI-VOUS-OUVRONS-L'ESPERANCE.

Bien se pénétrer de l'idée que cette association harmonique, cette imitation du nom par l'événement, et non l'inverse puisque le nom existait avant l'événement, était dans l'esprit de l'homme de la rue, aussi antique que fussent les deux premiers de ces quatre idéogrammes. Il faudrait peut-être parler ici d'haruspice psittacique, ce qui serait drôle mais pas déplacé puisque la phonétique pure induisit ce complexe phénoménologique fait d'un augure autoréalisé et enteriné par un événement qu'emmenèrent ce nom et le personnage qui le portait.

Le langage, dans le monde chinois est toujours porté par l'inconscient collectif qui en choisit les termes, mais en retour, et c'est un retour permanent, ces termes dictent, canalisent, ordonnent et façonnent les manifestations politiques et sociales qui obéissent au même inconscient collectif.
Octobre 2017. Fondation Louis Vuitton : Petrouchka joue le 1er concerto de Beethoven avec le Mahler Chamber Orchestra qu'elle dirige, par dessus le piano, comme le faisait Barenboim à une époque. C'est la première fois qu'elle s'essaie à cet exercice.

Adorable, et efficace :

video: [www.fondationlouisvuitton.fr]

Si le lien ne fonctionne pas, aller à la page "programmation musicale" - Archives de la saison 2017 : [www.fondationlouisvuitton.fr]

Dans un interview donné au magazine Le Pianiste, elle confie que ses professeurs chinois à Pékin faisaient tout pour la dissuader de s'orienter vers une carrière de pianiste au motif que sa petite taille l'exclurait des circuits professionnels. D'où les hauts talons partout et l'outrance vestimentaire, le désir "d'en mettre plein la vue" par son physique. L'enfant fut contrariée et contrainte, un peu comme Johnny Halliday. Il en nait l'inépuisable désir et l'insatiable soif d'éblouir, conjugués à un professionnalisme férocement perfectionniste, qui se veut à toute épreuve contre le reproche, le mépris.

Ne jamais, plus jamais être méprisée, ou seulement être l'objet d'une méprise, voilà le carburant de la fusée.
Donc, l'événement fut emmené par le nom de son meneur : moi-et-vous-faisons-éclore-l'espérance. Ce qui signe, par parenthèses, le millénarisme de ce mouvement de 1989, rarement absent des événements politiques de masse dans l'histoire de Chine.

Nom qui, selon le Leibniz de Richard Millet, ne serait cependant que arbitraire non-phonétique, soit ce que nous venons de voir qu'il n'est certes pas puisque c'est la phonétique qui l'a induit tout entier (nom produit par translittération psittaciste du ouïghour). Par conséquent il y a grossière méprise chez le Leibniz de Millet, fondée sur une méconnaissance totale de la langue et de l'esprit qui est le sien en Chine.

Il n'est aucun arbitraire du signe, phonétique ou graphique/scriptural dans cette langue, jamais, quel que soit le moment du signe : le sens, subliminalement, en statut d'hypersens ou d'ultra-sens, déborde, débonde en permanence de cette langue et de son écrit qu'il contribue à nourrir et à engendrer et qui saisit tous les prétextes phonétiques pour vivre et s'exprimer.
19 décembre 2017, 06:52   La Chinoise
Petrouchka et Kathia à un même clavier.

video: [www.youtube.com]

Où l'on voit bien que Petrouchka n'est pas belle, que la beauté, c'est Kathia bien sûr. Que Petrouchka n'est pas la star éblouissante qu'on s'était figuré, et même qu'elle n'est pas loin d'être un laideron.

Que Petrouchka sur ses hauts talons comme sur des pieds bandés n'est pas loin d'être Laideronne impératrice des Pagodes...

Mais qui est la patronne ici ? qui est la musique ? Petrouchka bien sûr. Et qui mène la danse et qui emmène le mouvement? celle qui porte et qu'emmène le nom Petrouchka !

Quand le monde aura perdu Petrouchka, le monde prendra enfin la mesure de sa perte en la divine et inépuisable marionnette Petrouchka rendue désarticulée. Le monde retombera dans le silence, le terrible silence du brouhaha universel.
Il existe un entretien que Petrouchka a donné à Verbier, à une chroniqueuse aimable dépêchée par le festival de piano mondialement couru qui se déroule là tous les étés. On demande à Petrouchka : mais enfin que lisez-vous comme auteur, qu'aimez-vous lire et qu'avez-vous lu ? Petrouchka répond dans un souffle, comme pour ses concertos, en lançant ce nom que les Occidentaux ne comprennent pas : Romain Rolland.

Pour des motifs extraordinairement complexes, les romans de Romain Rolland, en particulier l'Ame enchantée, ont fasciné une certaine Chine, celle plus précisément des jeunes gens des universités qui eurent vingt ans lors du mouvement du 4 mai 1919, qui fut tout à la fois occidentaliste et anti-puissances européennes. Les grands-parents de Petrouchka transmirent à leurs enfants, puis petits-enfants, un certain esprit d'exigence universaliste et occidentaliste né à ce moment. On aimait l'Occident tout en le contestant, dans cette élite solitaire de la Chine cachée tout au long de ce XXe siècle préparatoire. Petrouchka, on le sait par ce qu'elle a lancé dans un trémoussement timide et intense, appartient à cet Occident paradoxal que la Chine vingtiémiste à nourri clandestinement en son sein, tout au long des maudites révolutions maoïstes.

Petrouchka appartient à ce millénaire chinois héritier de nous autres, Occidentaux. Et personne ne le sait.

Cette petite flamme, aussi laide que belle, est des nôtres.
Petrouchka vit à New York, qu'elle dit détester de tout coeur, dans le cours d'une phrase qu'elle n'interromp pas pour si peu. On demande à Petrouchka, dans le taxi qui l'emporte vers une de ses soirées-concerts : quel est votre juron favori ?

Petrouchka répond, facétieuse, amusée, jamais honteuse, gênée peut-être mais comme le temps d'un imperceptible éclair, dans un français soufflé comme à l'opéra :

Putain !
Petrouchka joue Petrouchka :

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et ici, à Verbier, les préludes de Rodion Konstantinovitch Chtchedrine.

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Ecoutez bien, fermez les yeux et regardez ce que vous voyez par les oreilles, qui se projette sur la face interne de votre os du front. Avez-vous jamais connu des mains plus intelligentes sur un clavier ? Rubinstein, Horowitz, Jarrett, Gould, Martha ? Moi, je dois vous le confier très humblement et plutôt penaud : jamais.
Francis,




Suite à votre passionnante méditation sur la langue chinoise je me suis replongé dans "Les transformations silencieuses" de François JULLIEN.

Que nous dit FJ ?
Que c'est la langue qui structure notre réflexion (bon ça on le savait), et que par conséquent les langues européennes nous maintiennent dans une "appréhension faussée" de ce qui nous entoure, car leur syntaxe disjoint, définit et classe : en genre, nombre, verbes et conjugaisons. Leur logique analytique nous mène à penser par catégories séparées. Or, toujours selon FJ, c'est l'inverse dans la nature : tous les éléments communiquent et s'influencent selon un incessant mouvement de mutation. La langue chinoise, elle, ne conjugue ni ne sépare : chaque idéogramme associe des signes dont le potentiel signifiant varie selon leurs rapports ; l'idéogramme même reste susceptible de diverses significations selon le contexte général du propos.

Pour le sinologue l'opposition des deux systèmes linguistiques reflète celle des deux conceptions du monde. Pour les Européens,
c'est comme si le monde et l'humanité avaient une direction, et l'existence un sens. Aux commandes, le sujet-homme, cartésien “maître et possesseur de la nature”, etc.

A l'inverse, l'esprit du sage chinois (FJ fait abondamment référence au "sage chinois" (trop à mon goût)) ne domine pas le monde dont il est un composant : tout est immanence et impermanence, tout se régénère sans cesse, le Yin et du Yang, le process, etc.


Je ne sais pas ce que vous en pensez mais ce face à face (opposition) "esprit chinois"/ "esprit européen" me semble de moins en moins pertinent. Ça ne me séduit plus vraiment : c'est trop "idéal", trop beau, trop parfait.
Les Préludes de Scriabine. Mais enfin qui est-ce qui pleure ici ? D'où proviennent ces pleurs qu'on entend percer dans les trilles et la fureur des accords plaqués ? C'est le piano qui pleure et qui ne sait pourquoi, qui pleure absolument sans raison et quand il ne le faudrait pas, pauvre fou qui ne s'était jamais attendu à ça, à ces folles caresses, appuyées, insoutenables, discourantes et dispensatrice d'une pluie de sens et de fatales injonctions :

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Ce dont Yuja Wang est le nom (phonèmes, sèmes, mantique et information prédestinale) :

王羽佳 est son nom.

, Wang, est le nom de famille, qui tout de suite pose le roi, le souverain dans cet idéogramme, mais cette graphie est proche aussi de celle-ci, qui ne lui ajoute qu'un point :
et qui, elle, se prononce yu deuxième ton et qui désigne le jade impérial.

Si bien que qui entend/voit 王 (Wang) entend et voit aussi un peu de 玉 (Yu), par "connotation proximale", si l'on veut, en vertu d'une synesthésique et souterraine association qu'établissent les sens, soit les organes de la perception. Les sens ainsi, conjoignent deux sens (roi/jade). En outre le phonème yu rendu sous-jacent à ce wang par cette association sémantique, appelle déjà les sons des deux syllabes du prénom qui suit :

羽佳 : Yujia

羽 est le yu. La charge pictograhique est ici évidente : il s'agit de deux ailes, comme Chagall en attache au dos des anges. Deux grandes ailes où les plumes elles-mêmes sont figurées. On retrouve cette graphie pour tout ce qui touche de près ou de loin à l'aviation, au vol aérien. Ceci par exemple : 飛 qui se dit fei, contient 羽 et signifie voler et sert à composer le mot avion : 飛機 (fei ji). Donc la graphie 羽 yu donne à voir des ailes, de grandes ailes d'avion gros porteur. Mais ce fei 飛 est celui du vol rapide, qui file, rapide comme l'éclair des doigts de l'intéressée sur le clavier que ses mains survolent où comme les avions à réaction qui emportent la concertiste professionnelle partout sur la planète depuis qu'elle s'est envolée de sa Chine natale à la rencontre de son destin à l'âge de 14 ans, puis il y a autre chose : le phonème yu renvoie à cet autre graphie homophone au yu des grandes ailes, soit celle-ci : où l'on retrouve, côté gauche, soit le côté de l'idéogramme où se place le déterminant sémantique (la fameuse "clé" de la sinologie fançaise d'autrefois), le 王 du nom de famille de l'intéressée. Il y a donc un écho graphique qui se donne dans l'écho phonétique (yu). Mais il y a plus encore : cette graphie homophone ( homophone de ) opère dans cette association phonétique un retour sémantique au jade royal connoté dans le nom Wang puisque désigne génériquement l'admirable pureté d'un joyau, la perfection de son eau. Chez la pianiste : la perfection de son jeu, de la sonorité de ses exécutions, celle du cristal sonore qui les caractérise. En outre sert à désigner le yoga, discipline spirituelle, discipline parfaite, diamant de toutes les disciplines : 瑜伽 et pour apothéose à cela, à la complexe poétique dont est chargée cette première syllable du prénom, le qui permet de dire et d'écrire yoga en chinois quand on le fait précéder de se prononce jia, soit exactement comme la seconde syllabe du prénom de la pianiste, tant est si bien que le prénom dans son entier est homophone du terme qui désigne le yoga en chinois. La pianiste rappelle souvent l'importance de la discipline dans sa carrière. Son envol, son vol sont disciplinés.

Enfin il y a la deuxième syllabe du prénom, le majestueux qui se prononce jia mais que l'intéressée fait écrire ja (en omettant le "i"). Jia se prononce chia, avec un "ch" doux et chuinté. Que signifie ce terme ? D'abord la graphie : à l'endroit où se dresse le déterminant sémantique, il y a la figure de l'homme, le ren cher à Confucius, à droite, un empilement pyramidal, monumental du signe de la Terre. On se trouve face à un monument, un splendide édifice haut dressé. Cet idéogramme sert à signifier à la fois la splendeur et la nature faste de cette beauté. Faste au sens opposé à celui de néfaste. On se trouve face à la déesse Athena, haute figure bienveillante, déesse protectrice et amie. est l'emblème d'une protection divine autant que de la beauté offerte avec faste.

L'artiste vit son destin inscrit dans son nom : la poétique de son nom nourrit son art, aiguille et façonne sa carrière, ou, si l'on préfère, celle-ci rétro-éclaire le nom du sujet et anime en l'llustrant le jeu poétique qu'il a déclenché.
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