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Dominicale

Envoyé par Thomas Rothomago 
11 mars 2018, 18:28   Dominicale
"Madame Riphar [concierge de son état] prit Laitance à témoin du fléchissement des mœurs.

- Je ris, dit Laitance en riant tout de bon, parce que vous prononcez, à tort, permettez-moi de vous le faire respectueusement observer, les moeurses. Et ça me remet en mémoire cet inspecteur qu’on m’avait adjoint pour quelque grosse besogne et qui, lui aussi, prononçait moeurses. Je ne lui en eus pas plutôt fait l’observation, avec la suite d’exemples de cas similaires : our, cer, etc., qu’il fut obsédé du soin de loger ces mots dans son propos courant. Vous allez voir si la conséquence fut bien amusante. Le bonhomme, d’un naturel assez grossier, était devenu tout à fait pédant. Un jour il fait une prise. Un voyou qu’il conduit à la Tour. En chemin, son captif de lui donner du « bougre de… », vous savez, le nom de ce duc d’Angleterre qui rime avec tonneau ? Avant mes leçons, mon homme eût flanqué proprement son pied au cul du chenapan. Mais, je vous l’ai dit, le goût du beau langage l’avait transformé. Il se contenta de faire observer au voyou : « Vous manquez de ta ! » C’est de tact qu’il voulait dire. Le plus drôle, c’est qu’il ne put jamais se désaccoutumer de prononcer : Alorss ! Mais je m’égare et je vous ai interrompue, ma bonne amie, pardonnez-moi."

André Salmon – Archives du club des onze (1923)

(Hélas, la plaisanterie sur le nom du duc d'Angleterre m'échappe, faute de connaissances. Si quelqu'un pouvait éclairer ma lanterne, je lui en serais reconnaissant.)
11 mars 2018, 22:38   Re : Dominicale
Le prince Arthur de Connaught ?
Merci pour votre réponse qui paraît bien convenir à la plaisanterie de Salmon dont le roman cité est plutôt fantasque. En voici un autre court extrait, qui m'a plu :

"Les logis les plus précieux, aux premières heures du matin, gardent une perspective ouverte sur l'office.
L'avenue aristocratique laisse voir à la fois des ardeurs et des fraîcheurs et des gaîtés de voie plébéienne. Des commères aux bras loués suspendent aux balcons des peaux de bêtes ou font claquer comme des drapeaux les chefs-d’œuvres de Téhéran, de Boukhara ; les boîtes à lait tintent, clarines."
12 mars 2018, 13:02   Re : Dominicale
Mais la dentale finale de Connaught se prononce bel et bien. Il y a à Hong Kong une Connaught road et un Connaught Centre qui l'attestent, et que dire de ours dont l's serait muet dans les exemples proposés? Le farceur met le lecteur en abyme en l'incorporant dans la farce, comme en cuisine. Les années 20 furent la décennie du dadaïsme et cela se sent ici, ou bien je n'ai encore rien compris?
12 mars 2018, 13:44   Re : Dominicale
"Ours" s'est longtemps prononcé our. C'est d'ailleurs toujours le cas au Québec, où l'on dit : un our, des ourss.
12 mars 2018, 14:54   Re : Dominicale
Ah oui, longtemps, comme le leu, je suppôt, vous ne manquez pas d'esprit d'aprop', Didier, cmm dab.
12 mars 2018, 15:08   Re : Dominicale
Il me semble que l'exemple pour "our" vise les mots comme "cours", "rebours", "Tours" et bien d'autres (quant à "cer", je n'ai pas d'exemples en tête pour un "s" final abusivement prononcé.)

André Salmon est associé à Picasso, Apollinaire, plutôt qu'aux dadaïstes, sachant bien sûr qu'à cette époque et dans ces milieux les frontières étaient bien poreuses. De fait, le roman que je lis à quelque chose de cubiste.
14 mars 2018, 19:24   Re : Dominicale
Quand j'étais, au beau milieu du siècle dernier, en septième (ce qui s'appelle à présent CM2) notre maître nous obligeait à prononcer l'ours “our”, seule l'ourse avait droit à un “s” final audible. Quant à prononcer le “f” de cerf, cela ne serait venu à l'idée de personne, en tout cas au nord de la Loire.
14 mars 2018, 22:34   Fricative
Heureusement, il restait les serfs.
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